Qui a peur du grand méchant loup ?

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 — C’est un loup, affirma Pietro d’un air mauvais. J’en mettrais ma main à couper.

 La séance de broutage du troupeau avait été abrégée et Minos les avait ramenés en urgence à l’étable. Là-bas, ils restaient sous la protection des murs de bois. Le berger avait ensuite monté l’animal blessée dans une brouette pour la déplacer sans aggraver ses blessures et ils s’étaient précipités vers le champ dans lequel travaillait Pietro. Le père de famille avait alors abandonné son ouvrage afin d’examiner la pauvre créature.

 — Mais il n’y a pas de loup dans le bois de Styx ! s’écria Minos, l’air très intrigué par les conclusions de son père.

 — Avant, il y en avait, soupira Pietro, le regard perdu. Mais c’était il y a longtemps, tu n’étais pas né. Eaque n’avait pas encore ton âge.

 Le petit garçon écarquilla grand les yeux pour manifester son étonnement. Il avait du mal à se représenter une période aussi lointaine. C’était comme si on lui parlait des temps immémoriaux durant lesquels les hommes en étaient encore à fabriquer des outils à base de silex. Maya réprima un sourire, la situation n’était pas à la rigolade, surtout qu’elle se sentait encore coupable de ne pas avoir vu l’advouquetin fuir .

 — Mais pourquoi il n’y en a plus, alors ? demanda le jeune garçon en penchant la tête. Ils ont méménagés ?

 — Certains, peut-être, répondit Pietro avec un rire nerveux. Mais les autres, nous les avons tués.

 À nouveau, Minos avait les yeux aussi grands que des pommes. Mais cette fois, c’était plutôt l’indignation et l’horreur qui se lisaient sur son visage. Maya déglutit, de plus en plus mal à l’aise, les mains jointes dans son dos.

 — Mais pourquoi !? s’exclama finalement le petit garçon d’un ton scandalisé.

 — Tu vois par toi-même ce que ces bêtes font au bétail, Minos, lui répondit calmement Pietro en posant ses mains sur les épaules de son fils. Il était un temps où ils n’hésitaient pas à sortir en meute pour s’en prendre aux domrochs ! Ils représentaient un danger pour nos animaux, mais aussi pour nous… Nous ne pouvions pas cohabiter. C’est comme ça.

 — C’est si dangereux que ça ?

 — En meute, ils le sont. Seul, c’est autre chose, mais tu vois bien ce qu’il a fait comme blessure à ton advouquetin ?

 — Oui mais …, hésita Minos, cherchant ses mots, sans succès.

 — Quoi qu’il en soit, tant que cette bête rôde dans les Bois de Styx, je ne veux plus que tu ailles au verger. Il sortirait et s’en prendrait à toi, tu ne pourrais rien faire, même avec ton don… Mais ne t’inquiète pas, je m’occupe de tout. Je vais en discuter avec les voisins et on organisera la chasse.

 Minos baissa les yeux, contrarié, mais hocha la tête. Puis il se dégagea des bras de son père et se saisit des manches de la brouette. Comme celle-ci restait lourde pour le jeune garçon, Maya se précipita pour l’aider. Elle ne le connaissait pas depuis longtemps, mais c’était la première fois qu’il semblait si perturbé. Même lorsqu’il n’avait pas pu se resservir de dessert la veille, il n’avait pas eu cet air grognon qui le faisait presque ressembler à son grand-père.

 Après avoir soigné la blessée, Minos donna plusieurs consignes à Pan, comme pour lui expliquer la situation. C’était toujours une surprise pour Maya de voir l’advouquetin noir secouer la tête aux paroles du petit berger, comme en signe d’approbation. Puis, comme la journée n’était pas terminée, ils brossèrent les animaux du troupeau avant de rejoindre Rhadamanthe, qui finissait de récolter quelques fruits et légumes du potager.

 Lors du repas, la discussion fut largement centrée sur les Bois de Styx. Eaque et ses sœurs rappelèrent l’époque de leur plus tendre enfance, alors que les loups étaient plus nombreux et que leurs parents leur interdisaient de sortir de la maison sans être accompagnés. Bernardo n’échappa pas à l’occasion de faire une remarque cinglante sur le travail de Maya, qui se sentit encore plus responsable qu’elle ne l’était déjà. Heureusement, les autres membres de la famille prirent sa défense. Le vieillard se contenta alors de remémorer les souvenirs des battues auxquelles il avait autrefois participées, non sans une certaine mélancolie. Pietro passa ensuite un long moment à expliquer comment se déroulerait la chasse en coopération avec les autres familles de Lebey, si bien que son assiette était froide lorsqu’il eut enfin terminé.

 La méthode était assez simple. Tous les participants, c’est-à-dire deux à trois membres par famille, s’introduiraient dans les bois de Styx, en groupe, armés de fourches, de faux et de torches, en faisant un maximum de bruit. Le but était d’effrayer l’animal et l’obliger à fuir en bordure de forêt, là où ils auraient installé au petit matin différents pièges. L’animal blessé et capturé serait ensuite tué. Personne au village ne voulait revivre l’enfer que les loups avaient instauré quelques années auparavant. Quand Pietro demanda à ses deux garçons si ceux-ci voulaient participer, Eaque accepta sans hésiter, tandis que Rhadamanthe laissa passer l’offre, peu séduit par l’idée de faire trop d’efforts dès l’aube venue. La suite de la conversation s’étala sur un hypothétique combat entre advouquetin et loup. Si le prédateur était dangereux, les coups de tête des ovidés restaient redoutables et c’était certainement ce qui avait permis à l’animal fugueur d’échapper aux griffes de la bête.

 Minos, quant à lui, fut étonnement silencieux tout au long du repas. Le petit garçon désapprouvait la manœuvre, mais il ne le manifesta pas pour autant. Il se contenta de manger d’avantage, se resservant plusieurs fois de viandes et de patates, comme si le fait de ne plus parler lui laissait plus de temps pour se remplir l’estomac. Ce n’est que vers la fin du repas qu’elle remarqua que le petit garçon profitait de la discussion pour glisser discrètement de la nourriture sous la table. Comme elle lui adressait un regard mêlant surprise et interrogation, il lui répondit par un sourire, le premier depuis l’incident, et un clin d’œil complice.

 À la fin du repas, Maya aida Clarisse à débarrasser la table. Minos fut le dernier à la quitter et elle crut un instant qu’il aillait les aider. Mais dès qu’elles eurent le dos tourné, le petit berger fila dehors, prétextant qu’il sortait voir comment se portait l’advouquetin blessée tant qu’il ne faisait pas encore sombre. Décidant d’en avoir le cœur net, Maya jeta un coup d’œil discret sous la table, mais ne vit pas la nourriture que Minos y avait glissée. Il n'y avait plus rien.

 Maya avait entamé une partie d’échec avec Europe quand Minos revint, assurant à tout le monde que l’animal se portait bien. La jeune fille lui adressa un regard suspicieux auquel il répondit à nouveau d’un clin d’œil mystérieux. La soirée se déroula sans plus d’anecdote et, enfin, tout le monde put se retirer dans sa chambre sans plus tarder.

 Recroquevillée sur sa paillasse, Maya eut un peu plus de mal à s’endormircette nuit-ci. La jeune fille s’inquiétait pour Minos qui avait agi si étrangement lors des dernières heures. Elle le soupçonnait de mijoter quelque chose dans son coin. Autour d’elle, elle entendait les bruits de respiration des trois filles Bernardonne. Elles plongeaient l’une après l’autre dans un profond sommeil. Finalement, après s’être retournée à plusieurs reprises pour trouver la bonne position, elle les imita. Cependant, alors qu’elle avait le sentiment qu’elle venait tout juste de s’endormir, elle fut réveillée par quelqu’un qui la secouait sans ménagement.

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