La brebis égarée

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 Le lendemain, Maya se réveilla en même temps que les enfants Bernardonne. Andromaque lui prêta quelques vêtements et elle mangea en chemin une tartine de confiture préparée à l'avance par Gabrielle. Comme la veille, Pan se précipita vers eux à leur arrivée. Minos lui montra d'abord comment traire les femelles et ils s’y mirent à deux. C’était nouveau pour elle, Maya prenait donc plus de temps que le jeune berger, mais traire l’ensemble du troupeau ne prit pas toute la matinée pour autant. Ils allèrent alors aider Rhadamanthe dans le potager pour rejoindre le reste de la famille vers midi. Le repas se déroula sans problème, chacun se montrant de bien meilleure humeur que la veille. Bernardo ne prononça d’ailleurs pas plus de dix mots. Malgré tout, la jeune fille ne pouvait s’empêcher de se sentir mal à l’aise quand elle sentait le regard du vieillard acariâtre se poser sur elle.

 Comme la veille, ils firent sortir les advouquetins et en profitèrent pour jouer un peu avec Pan. Puis, de retour à la maison, Minos fit une dernière tentative de lui expliquer le jeu d’osselet, avant qu’elle ne soit sauvée par Europe, qui lui proposa une partie d’échec à la place. La jeune fille se sentit tout de suite plus à l’aise. Elle écouta les règles une fois et acquiesça immédiatement quand Europe lui demanda si elle les avait bien comprises. C’était comme si elle y avait déjà joué dans le passé, ce qui n’avait rien d’étonnant puisqu’il s’agissait d’un jeu très répandu à travers les différents pays de la Terre des Murmures. Ses connaissances de base ne l’empêchèrent cependant pas de perdre la partie.

 Les deux journées qui suivirent furent presque identiques. Même si Bernardo semblait avoir de plus en plus de mal à se taire à son propos, le vieillard tenait bon, ce qui encourageait la bonne humeur dans la maisonnée. C’est finalement le quatrième jour qu’une anecdote plus notable que les autres se produisit.

 Maya et Minos étaient en train de garder les advouquetins, comme à leur habitude. Pan courait de l’un à l’autre pour récupérer le bâton qu’ils se lançaient quand ils entendirent une voix appeler le petit berger. Tout de suite, ce dernier se débarrassa du bâton et fit signe à son animal de s’arrêter, feintant une surveillance assidue. C’était Eaque, qui, en arrivant à leur hauteur, s’arrêta quelques secondes, exténué, pour reprendre son souffle.

 — Un problème, Aque-Aque ? demanda timidement Minos d’un air innocent.

 — C’est Europe, elle a besoin de toi, lui répondit son grand frère entre deux halètements. Elle sortait les domrochs et l’un d’eux s’est écarté du troupeau. Elle ne parvient pas à le faire revenir et il s’éloigne vers la propriété des Campello.

 — Ok, j’arrive ! répondit Minos en se tournant vers Maya. Tu veux bien rester pour surveiller le troupeau ?

 La jeune fille approuva d’un signe de tête. Minos lui confia alors son bâton de berger, qu’elle regarda avec un air surpris. De ce qu’elle avait vu, Minos ne s’en était jamais servi. Elle lui aurait bien demandé comment l’utiliser, mais le petit garçon s’était déjà mis à courir pour venir en aide à sa sœur, accompagné d’Eaque et de Pan, qui semblait avoir pris ce soudain départ pour un jeu.

 Laissée seule, la jeune fille soupira et observa le troupeau. Les advouquetins se contentaient de brouter calmement, comme d’habitude. Mais ce n’est qu’en en voyant un lever la tête, comme pour vérifier que personne ne les surveillait, qu’elle sentit comme une crampe à l’estomac. De ce qu’elle avait vu, c’était toujours Pan qui empêchait ses congénères de s’éloigner. Mais l’animal avait suivi son maitre. C'était maintenant son tour de faire son travail.

 L’ovin en question observa quelques secondes la jeune fille, comme s’il la jaugeait. Immobile, Maya déglutit. Puis, quand elle le vit sortir de troupeau, elle se précipita vers lui, agitant son bâton frénétiquement, tel un grotesque éventail. Cela sembla fonctionner, du moins quelques secondes, car une fois la surprise passée, l’animal reprit tranquillement sa route. Maya dut s’interposer pour l’arrêter. La bête tenta alors de passer sur le côté, mais Maya le bloqua à trois reprises avec le bâton. Puis elle recula de peur lorsque l’animal tenta de donner un coup de tête au morceau de bois. Hésitante, elle finit par s’avancer avec un peu plus de zèle vers l’animal, qui, enfin, recula.

 Satisfaite d’enfin avoir compris comment s’y prendre, ou presque, Maya releva la tête pour observer le reste du troupeau. Mais elle faillit s’étouffer en s’apercevant que d’autres ovins en avaient profité pour s’écarter à leur tour de la bande. Elle fit son possible pour accélérer l’animal dont elle s’occupait puis se dirigea en vitesse vers un autre et répéta l’opération jusqu’à avoir le dessus sur l’animal. Malheureusement, elle avait l’impression que plus elle ramenait d’advouquetins vers le troupeau, et plus il en sortait. Elle était complètement dépassée.

 Heureusement, Minos ne tarda pas à revenir, en compagnie de Pan. L’advouquetin noir s’élança rapidement et rassembla chaque membre de son groupe dans un périmètre de plus en plus restreint. Maya soupira de soulagement et tomba par terre sous la fatigue. Elle avait dû beaucoup courir et s'agiter pour tenter de les repousser et d’éviter les violents coups de tête que certains lui adressaient.

 — Désolé, j’avais pas vu que Pan m’avait suivi ! s’exclama Minos en se plaçant près d’elle, l’air un peu inquiet. Tout va bien ? Ils ne t’ont pas blessée ?

 Maya respira fort et lui adressa un sourire pour signifier que tout allait bien. L’air un peu gêné, le garçon le lui rendit puis se tourna vers les animaux. Il s’approcha ensuite du troupeau et se mit à les compter en les pointant un à un avec le doigt. Ce n’est qu’au bout de quelques minutes qu’il fit un pas en arrière, soudain inquiet.

 — Il … il en manque une…

 Maya se releva d’un bond, saisie d’angoisse. Son regard passa de droite à gauche, pour tenter de voir l’animal manquant. Mais rien n’y fit. Aucun advouquetin à l’horizon, si ce n’était dans le troupeau. La jeune fille déglutit, se sentant responsable de la disparition.

 — Elle doit pas être bien loin, dit Minos comme pour se rassurer. Je… Pan, tu restes ici ! On va se sép…

 Il n’eut pas le temps de finir sa phrase. Un bêlement plaintif venait de s’élever bien fort, attirant tous les regards, y compris celui des membres du troupeau, vers le bois. Ils étaient fort proches de celui-ci, et l’animal manquant avait très bien pu s’y engouffrer et y disparaitre. Sans attendre plus longtemps, Minos se mit à courir vers les arbres, suivi de Maya. Les advouquetins étaient restés sur place, immobiles, tandis que Pan, fidèle aux ordres, leur courait autour tout en jetant de temps à autres des regards dans la même direction.

 Les arbres du bois de Styx étaient si nombreux et si touffus que l’on croirait qu’il y faisait nuit en permanence. Cela n’empêcha pas Minos de s’élancer à l’intérieur, esquivant au possible les ronces, en suivant le bruit qu’ils avaient entendu. Maya le tallonait de peu, manquant de trébucher dans les tiges et les racines qui jonchaient le sol. Finalement, Minos se figea et Maya faillit bien se cogner à lui. Une advouquetin boita vers l’enfant, comme apeurée. La bête devait avoir été blessée. Minos poussa un soupir de soulagement et ils l’escortèrent en revenant sur leurs pas. Mais tandis qu’ils marchaient, la jeune fille ne pouvait s’empêcher de se sentir observée, comme si quelque chose, dans l’obscurité, les surveillait silencieusement…

 Finalement, ce n’est qu’une fois sortis du Bois de Styx qu’ils purent voir l’ampleur de la plaie. Sa belle toison d’ordinaire d’un blanc éclatant était rougie de son propre sang sur les flancs. Minos lui chuchota quelque chose à l’oreille, pour qu’elle se calme, puis l'examina.

 — Une morsure…, finit-il par dire, inquiet. Une sacrée morsure…

 Maya observa alors le Bois de Styx dont ils venaient de sortir. On lui avait dit que les Bois étaient sans danger, que le pire qui s’y trouvait était une bande de brigands plus gentils que méchants. Mais manifestement, il s’y trouvait aussi un animal assoiffé de sang…

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