L'Inquisiteur

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 Monseigneur Luther, l’actuel Évêque de Leonne, était en train de regarder par la fenêtre de son palais, dans le seul but d'éviter le regard de son invité. Le Père Arnoldson, Inquisiteur de Safranie depuis plus de vingt ans et ancien Évêque de la ville, était de passage. Il avait beau l’avoir déjà rencontré , sa taille immense l’intimidait toujours, presque autant que son attitude froide et sa réputation. Il était connu qu’il ne fallait en aucun cas contrarier le Géant, sous peine de périr sur un bûcher.

 L’Inquisiteur était arrivé la veille, tôt le matin. Ils avaient alors eu l'occasion de discuter. À ce moment-là, le Père Arnoldson semblait être de bien meilleure humeur, presque excité. Il lui avait demandé si la Chapelle Ste-Blandine existait toujours et si elle était toujours si peu utilisée. Puis il lui avait demandé quelques hommes pour l’aider. Il était alors en compagnie de l’un ou l’autre Disciples, mais aussi d’une cinquantaine d’esclaves, achetés quelques jours auparavant au marché d’Eluse. Des hommes et des femmes qui avaient eu le malheur de tomber sur des pirates en approchant du pays. Puis Ils ne s'étaient plus croisés de la journée.

 Arnoldson était désormais assis sur un fauteuil et patientait, le dos courbé et les doigts croisés, silencieux, tout en fixant la porte, comme si celle-ci allait s’ouvrir de la simple force de son esprit. Il portait la majestueuse et traditionnelle toge noire et mauve richement brodée réservée aux Inquisiteurs. À ses mains, il avait de larges gants de cuir. Il arborait aussi un bandage encore frais sur le haut de son crâne, qu’il ne portait pas la veille lorsqu’il avait échangé quelques mots avec Luther. Il avait plusieurs rides, signes qu’il n’était plus tout jeune. Quiconque serait passé par là en cet instant aurait pu croire qu’il s’agissait d’une gargouille particulièrement réaliste qui décorait habituellement les murs de la Cathédrale.

 Mgr Luther l’avait trouvé là, dans cette même position, un peu plus d’une heure auparavant. Il avait essayé d’engager la conversation, mais l’Inquisiteur était resté silencieux. Finalement, lorsqu’un de ses disciples était entré pour apporter de quoi manger à l’Inquisiteur, celui-ci lui avait demandé si ses amis en avaient bientôt fini. Ignorant de quoi il parlait, mais un peu curieux, l’Évêque avait donc décidé de rester et d’insister, sans résultat. Désormais, il avait presque peur de s’en aller. L’attitude de l’Inquisiteur était si glaciale qu’il n’aurait pas été étonné de le voir expulser de la buée en parlant.

 — Entrez ! lança soudainement l’Inquisiteur.

 L’Évêque sursauta. Il n’avait entendu personne frapper à la porte. Mais manifestement, il y avait bien quelqu’un derrière, puisqu’elle s’ouvrit, laissant entrer pas moins de cinq disciples, deux femmes et trois hommes. Il n’y en avait qu’un seul que Mickael Luther connaissait, celui qui se cachait derrière les quatre autres, qui, eux, étaient au service de l’Inquisiteur. Leur statut leur donnait presque autant de pouvoir qu’un Évêque. Ils se tenaient droits, presque au garde à vous, attendant les ordres de leur maitre.

 — Alors ? demanda le Père Arnoldson. Vous avez terminé ?

 — Oui, mon Père, répondit une des femmes, tout à droite, avec hâte. Nous avons observé tous les cadavres et avons dressé une liste que nous avons comparée avec celle de vos achats d’Eluse.

 — Nous avons d’abord retrouvé et identifié les corps de dix-sept hommes adultes, seize femmes adultes, et six adolescents, énonça un homme à son opposé, le ton dur, avant d’observer méchamment l’homme qui se cachait derrière eux.

 — Quoi ?! s’exclama Mgr Luther, le teint blême, horrifié. Mais de quoi est-ce que vous parlez ? C’était des esclaves, rassurez-moi ?

 — Poursuivez ! s’écria le Père Arnoldson d’une voix forte en faisant un geste lassé en direction de l’Évêque, comme s’il s’agissait juste d’une mouche venue l’embêter.

 — Il nous a fallu du temps, mais nous avons analysé les restes laissés par les créatures sauvages avant qu’elles ne s’échappent, continua la seconde femme d’un ton très sérieux. Il s’agissait, normalement, de deux individus adultes mâles, trois adultes femelles et cinq adolescents.

 — Par conséquent, lança la première femme à avoir parlé. En vue de notre liste, il ne manque qu’un unique esclave ayant survécu. Il s’agirait d’une adolescente femelle.

 — Malheureusement…, poursuivit son voisin, qui était le seul à regarder ses pieds plutôt que le Père Arnoldson. Vu l’état des corps retrouvés, il est impossible de dresser un portrait plus précis.

 — Vous avez pensé à observer les vêtements qu’ils portaient ? demanda sèchement le Père Arnoldson en plissant les yeux.

 — O…Oui ! répondit soudain le disciple de l’Évêque, s’attirant tous les regards. Je m’en suis occupé ! Mais, avec l’incendie, impossible de tirer quoique ce s…

 Il s’interrompit et déglutit, livide. Le Père Arnoldson venait de se lever de son siège, les surplombant de toute sa taille. En seulement deux pas, il était parvenu juste devant lui, ses sous-fifres s’écartant avant de se faire bousculer. Presque paralysé, l’homme n’osa pas bouger, même s’il sentait que ses jambes risquaient de ne plus pouvoir le maintenir debout très longtemps tant l’Inquisiteur était imposant. Celui-ci dressa alors son bras et l’attrapa au cou de sa main droite avant de l’élever à bien quarante centimètres du sol. Cette fois-ci, dans la panique et la peur, le disciple essaya de retirer la main du Cultiste de sa gorge, tout en remuant les jambes avec agitation. Mais il n’avait pas la force nécessaire pour résister. Pire, le Père Arnoldson commençait à serrer sa poigne, bloquant la respiration du pauvre homme malgré les protestations de l’Évêque, qui n’osait pas hausser trop la voix sous la peur. La première Disciple à avoir parlé était la seule à ne pas regarder la scène, préférant diriger son regard d’un air distrait vers la fenêtre. Celui qui l’avait regardé méchamment se contentait alors de regarder son maitre martyriser le pauvre homme avec un sourire satisfait. La seconde femme était très calme, et penchait légèrement la tête sur le côté. Enfin, le dernier Disciple déglutissait bruyamment, l’air très attristé de voir son maitre agir ainsi.

 — Impossible d’en tirer quoique ce soit ? répéta l’Inquisiteur. Vous n’êtes pas allés jusqu’au bout de votre travail, c’est cela ?

 — Kk…J…Je…, bredouilla-t-il comme il le pouvait. Les vêtements… brulés… Pas pos…sible… ghh…

 — BIEN SUR QUE SI ! lui hurla le Père Arnoldson en rapprochant son visage du sien. Même si cela doit prendre des semaines, avec les bons experts, vous pouvez me donner les couleurs ou même la qualité des tissus ! Ces petits indices suffiront pour découvrir qui est l’esclave quel est parvenue à sortir de là !

 Une fois sa phrase terminée, il relâcha la pression et le disciple tomba par terre, suffoquant toujours, les mains sur le cou, telle une misérable poupée de chiffon. L’Inquisiteur ne lui prêtait plus aucune attention. Il s’était retourné avec dédain vers ses Disciples, qui se mirent immédiatement au garde à vous, prêts à prendre connaissance de leurs nouveaux ordres. L’Évêque Luther, enfin, semblait hésiter à rejoindre son disciple pour l’aider à se relever.

 — Agathe, Pétronille, cita-t-il en s’adressant aux deux femmes. Vous irez avec Mgr Luther réquisitionner le soutien des meilleurs tailleurs de la ville. Lucius, Godefroid, allez chercher des échantillons sur les cadavres pour l’expertise. Puis, en attendant leur verdict, vous nettoierez tout ce fiasco.

 — À vos ordres, Père Arnoldson, répondirent ses quatre Disciples avec un même mouvement de tête.

 — Si je puis me permettre, Mon Père…, se risqua l’Évêque.

 — Vous n’avez pas grand-chose à vous permettre, répliqua immédiatement et sèchement le Père Arnoldson. Obéissez, ou vous mourrez.

 Mgr Luther pâlit, déglutit, puis imita les Disciples qui quittaient la pièce. En passant à côté du sien, il l’aida à se relever, lui fit signe de se taire, et l’entraina dehors. Il ne restait plus que le Père Arnoldson dans la pièce. Celui-ci soupira et fit quelques pas avant de se rapprocher de la fenêtre. Il pouvait y voir les vastes rues de Leonne, la ville de son enfance, la ville de son Prieuré, la ville de ses malheurs. Il avait encore le visage de la rouquine gravé dans son esprit, même plus de vingt ans après sa mort. Et dire que, la veille au soir, il avait été si proche du but…

 Hélas, tout ne s’était pas passé comme il l’avait désiré. Le pouvoir qu’il convoitait tant lui avait échappé. Encore une facétie de Lithé… Néanmoins, Pontus était confiant. Ses quatre Disciples étaient compétents, et Héron ne tarderait pas à arriver en ville à son tour. Où que se cache l’adolescente qui avait obtenu ce qu’il désirait tant, ce n’était qu’une question de temps avant qu’il ne puisse mettre la main dessus. Après tout, que pourrait faire une esclave en fuite contre l’Inquisiteur de Safranie et tous les hommes et femmes sous ses ordres ?

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