Un nom

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 Tandis que le repas prenait fin, la petite Eurydice pointa du doigt les marques que leur invitée avait aux bras. La jeune muette s’étonna et les observa un instant, ne pouvant se souvenir d’où elles provenaient. Elle savait juste qu’elle ressentait une douleur intense à chaque fois que sa peau entrait en contact avec quelque chose, mais en vue de sa situation, elle avait d’autres choses dont elle se souciait. Clarisse Bernardonne, intriguée, se rapprocha pour mieux les observer.

— Mmmh, tu as surement été brûlée, lança-t-elle après l’avoir examinée. Ça n’a pas l’air très grave, un peu d’onguent fera l’affaire. Il doit nous en rester, Eaque, tu sais aller en chercher ?

 — Oui, m’man, répondit l’ainé en se levant avant de quitter la pièce.

 — Madame en bleu, tu te souviens pas de ce qui t’a brûlée ? demanda Minos.

 — On ferait peut-être mieux de vous trouver rapidement un prénom, qu’en dites-vous, jeune fille ? proposa Pietro après qu’elle ait répondu par la négative. Même si c’est juste provisoire. Pour éviter que tout le monde ici ne vous appelle Madame en bleu…

 Elle hocha la tête pour approuver. Être simplement associée à ce qu’elle portait ne lui plaisait pas beaucoup, d’autant qu’elle devrait bien finir par changer de vêtements un jour, sous peine qu’elle ne soit rapidement plus bleue. Mais alors que Pietro et Clarisse ouvraient la bouche pour proposer des idées, ils furent interrompus par le rire tonitruant de Bernardo.

 — Allons donc, c’est pas vous qui allez choisir les prénoms, quand même ? aboya-t-il. Vous avez vu les noms de merde que vous avez donnés à vos gosses ?

 — Ha, beau-papa, ça ne va pas recommencer !

 — Moi j’aime bien mon prénom ! lança Eurydice d’un air boudeur.

 — Dicie a raison, nos prénoms, ben, ils sont très bien ! intervint Minos.

 — Pauvre gosses non mais, rumina Bernardo. Aucun prénom sérieux, on préfère l’absurde.

 — Ce n’était pas plus absurde que ton idée pour Eaque, papa, fit remarquer Clarisse.

 — Ha, mais si seulement il ne l’avait proposé que pour Eaque, répondit son mari en levant les yeux au ciel. Il nous l’a demandé pour les trois garçons, et c’est à peine s’il ne l’a pas fait pour les filles !

 — Et alors ? s’énerva le vieillard en tapant du poing sur la table, faisant sursauter Rhadamanthe qui s’était presque endormi. Je soutiens que cela aurait été un magnifique hommage envers leurs aïeuls !

 — Et moi, je soutiens que Bernardo Bernardonne, ça ne fait vraiment pas sérieux ! répliqua Clarisse à son père. Dis-lui, maman !

 — Mais oui elle a une jolie robe, approuva la vieille dame. C’est du tissu de Cobaltique, pas vrai ?

 Tout le monde s’interrompit à la remarque de Gabrielle. Même son mari acariâtre, qui s’apprêtait à répliquer, eut le souffle coupé et l’observa avec surprise. Mais celle qui semblait la plus perturbée était la jeune fille muette. Elle avait les yeux écarquillés fixés sur la vieille dame. Manifestement, elle tenait là un premier indice quant à ses origines ! Néanmoins, le nom qu’elle venait d’énoncer ne lui disait rien. Était-ce une ville, une boutique, ou même un pays ? Et était-ce loin de la ferme des Bernardonne ? Les questions se bousculaient dans sa tête. Elle fut la première à reprendre ses esprit et se tourna vers Minos, qui était le seul à ne pas s’être étonné et qui terminait de manger. Par des gestes, elle lui fit comprendre qu’elle avait besoin de quoi écrire pour parler et le petit garçon quitta immédiatement sa place pour retourner chercher le parchemin de tout à l’heure. Alors qu’il quittait sa place, Pietro fit signe à Europe d’amener le cornet de sa grand-mère, et la sœur suivit son petit frère. Ils revinrent tous les deux en même temps.

 — Merci, mon ange, dit Gabriel en installant la corne vidée à son oreille droite. Mais pourquoi vous me regardez tous comme ça ? J’ai dit quelque chose de mal ?

 — Maman, pourquoi est-ce que tu dis que ce tissu viendrait de Cobaltique ? demanda Clarisse en croisant les bras, circonspecte.

 — Pour sa couleur, répondit-elle simplement. C’est une teinte de bleue que je n’ai jamais vue que sur du tissu importé de Cobaltique, quand j’étais tailleur. On n’en fait pas de comme ça, en Safranie.

 — Madame en bleu, elle essaye de dire quelque chose ! souligna Minos une fois que la jeune fille eut terminé d’écrire. Quelqu’un peut nous le lire ?

 — Je le fais ! lança Andromaque en prenant le document avec hâte. Mmmh, elle demande ce que c’est la Cobaltique, et si c’est loin d’ici …

 Andromaque baissa le parchemin et observa la jeune fille avec un mélange d’étonnement et de peine. Celle-ci eut un mauvais pressentiment, d’autant que les regards des autres n’étaient en rien plus encourageants. Ils l’observaient avec gêne, excepté Bernardo qui ricanait et Rhadamanthe qui s’était endormi.

 — La Cobaltique, c’est tout un continent, répondit finalement Pietro en soupirant, tandis que la jeune fille devenait encore plus livide. Effectivement, c’est assez loin d’ici…

 — Nous sommes en Safranie, précisa sa femme. Plus précisément, à Lebey, un petit village proche de Leonne.

 — Il faut traverser la mer pour aller en Cobaltique, lança Europe. L’air de rien, c’est une sacrée trotte pour s’y rendre.

 — La Cobaltique est aussi grosse que la Safranie, lança Bernardo avec un ton cynique. C’est bien beau de savoir que sa robe vient de là, mais ça ne change rien, autant chercher une aiguille dans une botte de foin !

 — Au moins, on a un indice sur d’où tu viens ! intervint Minos en lui donnant un coup de coude. On finira bien par trouver plus d’infos ! Mamy, tu sais pas où exactement ils font ce tissu ? Dans quelle ville par exemple !

 — Ho, je ne sais plus, ça, soupira Gabrielle en entendant la question.

 — Il faut s’en méfier, si belle-maman l’a reconnu, c’est aussi parce qu’elle en a eu entre les mains auparavant, fit remarquer Pietro d’un air sage. Donc, ça vient peut-être de là, mais on peut en trouver autre part. Du coup, peut-être que vous venez d’un endroit plus proche, comme Leonne, ou Conma… D’ailleurs, c’est sûrement à Leonne que vous êtes montée dans ma charrette.

 — Puis, elle perd la boule, aussi, la vieille, ajouta Bernardo en levant les yeux au ciel.

 — Mais non, je ne perds pas la boule ! s’exclama son épouse d’un air outré, surprenant le vieillard qui pensait qu’elle ne l’entendrait pas. Je reconnaitrais cette teinte entre mille ! C’est du bleu Maya de Cobaltique !

 — Maya ! s’exclama soudain Minos d’une voix forte. C’est ça !

 — Quoi, c’est ça ? s’étonna sa mère.

 — Son nouveau prénom ! répondit Minos. C’est joli, non, Maya ! Dis, dis, Maya, t’en penses quoi, ça te va, hein, dis ?

 La jeune fille regarda le petit garçon avec un air surpris, puis songeur. Maya… c’était déjà plus agréable que « madame en bleu », même si ça restait en lien avec sa robe. Enfin, ça, seuls les Bernardonne le sauraient. Et comme Minos semblait très fier de son idée, elle lui sourit gentiment et acquiesça vivement.

 — Hé bien, va pour Maya, alors ! répondit Pietro en les regardant avec amusement. Pour ce qui est de vos origines…

 Maya perdit son sourire et déglutit. Maintenant qu’elle avait un prénom temporaire, qu’allaient-ils faire d’elle ? Elle appréhendait la décision de la famille, même si, dans l’ensemble, celle-ci s’était montrée plutôt sympathique avec elle.

 — Je pense parler au nom de tous en vous proposant de rester à Lebey avec nous, le temps que votre mémoire revienne, poursuivit-il, au grand soulagement de la muette. Seulement, ici, personne ne chôme, pas même les ancêtres. Nous sommes une exploitation agricole, et toute bouche à nourrir doit mettre sa main à la pâte. Vous êtes d’accord ?

 Maya acquiesça, bien trop heureuse de pouvoir rester avec eux. À cet instant, Eaque revint, tenant une poterie en main. Il s’étonna du silence qui s’était installé depuis son départ, puis tendit ce qu’il était allé chercher à sa mère. Celle-ci ouvrit le pot et y plongea les doigts. Lorsqu’elle les en sortis, ils étaient plein d’une crème vert pomme et elle demanda à Maya de tendre ses bras. Elle appliqua alors l’onguent sur les marques, réveillant ses douleurs. Comme elle ne pouvait toujours rien dire, elle se contenta de faire la grimace, sous le regard amusé d’Europe et d’Andromaque.

 — Et qu’est-ce que vous allez lui donner, comme tâche ? demanda Bernardo avec un air bougon. Vous avez vu ses bras ? On dirait des brindilles. Elle ne vous servira pas à grande chose.

 — Elle peut venir avec moi ! s’écria Minos. Je lui montrerai comment nourrir les advouquetins !

 — Pourquoi pas, répondit Clarisse en terminant de soigner les bras de Maya. Ça ne demande pas trop d’effort, et deux têtes vallent mieux qu’une pour surveiller le troupeau…

 — Super ! s’exalta le petit garçon en levant un bras en signe de victoire. Je vais te montrer toutes les ficelles du métier !

 Maya sourit à Minos. Elle n’avait aucune idée de ce qu’était un « advouquetin », mais elle avait envie de prouver toute sa reconnaissance envers la famille Bernardonne pour l’accueil qu’elle avait reçu. Si c’était en présence du petit garçon, alors elle ne risquait pas de s’ennuyer !

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