Les Bernardonne

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 Il versa alors avec une certaine excitation un peu du contenu du pot sur son pain. La jeune fille hésita quelques seconde devant sa propre tranche, mais comme Minos lui tendait le pot, elle se décida à l'imiter. Elle en mit moitié moins que le petit brun, qui avait déjà mordu dans sa tranche avec appétit, la maintenant comme un toast. Elle plia sa tartine pour la refermer, s’attirant le regard surpris du garçon. Sa première bouchée fut très agréable, la gelée de fruits ayant un gout très sucré, avec un petit arrière-goût suave plus surprennant. Aux anges, elle sourit à Minos, qui terminait déjà son encas. Elle prit encore trois bouchées quand ils entendirent du bruit du dehors. Au moment où elle mettait en bouche son dernier morceau, un homme adulte vêtu d’une vieille tenue grise entra. Il se stoppa net dans sa marche en voyant Minos et la jeune fille assis à la table, une expression de surprise passant quelques secondes sur son visage avant qu’il ne se ressaisisse.

 — Ha, vous êtes réveillée, mademoiselle ! lança-t-il. Je suis Pietro Bernardonne, le chef de maison et le père de Minos. C’est dans ma charrette que vous aviez … trouvé refuge la nuit passée.

 — Salut, papa ! Bien travaillé ? demanda Minos. Madame en bleu, bha, elle sait pas parler, et elle sait plus son nom ou d’où elle vient !

 La jeune fille déglutit, à nouveau gênée. D’un autre côté, c’était la seconde fois que le petit garçon l’appelait comme ça, et cela ne lui plaisait pas beaucoup. Elle aurait bien souhaité se souvenir de son véritable prénom, afin de le leur communiquer par écrit. Mais elle aurait aussi tellement voulu se défendre auprès de cet homme qui, maintenant, semblait un peu méfiant. Elle essaya, encore une fois, de parler, sans que rien n’y fit. Elle restait totalement muette malgré ses efforts.

 — Amnésique, vraiment ? demanda Pietro en s’asseyant à la tablée. Vous ne savez donc pas pourquoi vous vous êtes retrouvée dans ma charrette plutôt qu’une autre ?

La jeune fille fit un signe négatif avec un air peiné, rougissant. Ses plus anciens souvenirs remontaient effectivement à la veille. Elle se voyait marcher près d’un grand mur, presqu’une muraille, l’air hagard, avec des douleurs vives aux bras et une sensation de chaleur intense. Elle voyait passer des ombres massives devant et à côté d’elle, puis des cris de colère et d’autres de peur. Mais elle continuait d'errer, incapable de savoir vers où. Puis, finalement, après quelques minutes, elle était arrivée devant plusieurs charrettes garées sans surveillance pendant que des hommes plus loin criaient. Elle s’était engouffrée dans cet espace et avait continué de marcher un instant jusqu’à ce que, épuisée, elle ne décide de se hisser dans la cargaison d’un des véhicules pour y dormir, à l’abri des regards. Elle s’était rapidement installée en se servant de ce qu’elle avait autour d’elle et s’était endormie immédiatement, à bout de force. Du reste, elle ne se souvenait d’absolument rien. Seul le hasard semblait l’avoir poussée vers la carriole de Pietro Bernardonne et non une autre.

 — Hé bien, tant pis, soupira l’homme en se servant dans le sachet de pain. Tiens, ta mamy a encore oublié de ranger le pain après son déjeuner…

 Minos prit un air innocent tandis que la jeune fille le regardait avec un mélange d’amusement et de reproche. Pietro mit lui aussi un peu de confiture sur sa tartine avant de la manger de la même façon que Minos l’avait fait. Il allait mordre dedans quand la porte qui donnait sur l’extérieur s’ouvrit à nouveau, laissant entrer une femme adulte, qui devait être l’épouse de Pietro, ainsi qu’une fillette aux longs cheveux bruns et un jeune adulte qui avait une coupe bien plus courte. Ils avaient tous les trois un visage assez similaire à celui de Minos. La mère de la famille Bernardonne eut la même réaction que son mari en voyant la jeune fille. Néanmoins, au lieu de lui parler, elle lui adressa un grand sourire aimable. La fillette, elle, regarda l’inconnue assise à côté de son frère avec une certaine curiosité, n’osant pas se rapprocher. Le garçon, enfin, s’avança vers elle, d’un air décidé et lui tendit le bras.

 — Bienvenue chez les Bernardonne, lança-t-il d’un ton accueillant. Je suis Eaque, l’ainé de la famille. Et vous ?

 — Madame en bleu ne peut pas parler, Aque-Aque ! lança Minos à son grand frère tandis qu’elle lui serrait la main. Et même que papa dit qu’elle est Amniotique !

 — Amnésique, Minos, rectifia Pietro avec un sourire. C'est toi qui me dis qu’elle ne sait plus qui elle est.

 — Tu imagines, mon grand, une femme qui ne sait pas parler, c’est pas l'épouse idéale ? lança Clarisse Bernardonne en donnant une claque dans le dos de son fils ainé, qui lâcha immédiatement la main de la jeune fille et recula d’un pas, l’air embarrassé. Mais elle est un peu jeune pour toi, je pense. Par contre, avec Minos qui n'arrête pas de causer…

 — Maman ! protesta Eaque. Arrête de toujours essayer de nous mettre en couple !

 — Je pense aussi que cette jeune demoiselle a son mot à dire, intervint Pietro. Enfin, façon de parler, si elle est muette…

 La conversation commençait à partir dans tous les sens, chacun apportant son grain de sel supplémentaire et déviant de plus en plus du sujet de base, à savoir la jeune fille muette retrouvée ce matin. La situation ne s’améliora pas pour un poil quand arriva un troisième garçon, qui devait être à peine plus jeune qu’Eaque. Il sentait particulièrement mauvais et ses vêtements étaient très sales, ce qui ne l’empêcha pas de s’asseoir à table en poussant de grands soupirs, l’air exténué. On le présenta en tant que Rhadamanthe, deuxième enfant des Bernardonne. Puis ce fut le tour de deux jeunes filles, qui avaient réciproquement douze et quinze ans. Elles étaient des copies conformes, en plus âgées, de leur petite sœur déjà présente et qui était restée la seule sans rien dire. Enfin, attirés par le bruit, le couple des grands-parents entra à son tour et Bernardo y alla de ces commentaires secs et désagréables sur chacun.

 Comme ils étaient tous assis à table, Clarisse ouvrit le placard que Minos avait précédemment forcé et en retira d’autres sachets de pain ainsi que de la viande fumée pour que chacun se serve. Manifestement, il était l’heure du diner. Au milieu de tout cela, la jeune fille était totalement perdue, observant ces nouvelles têtes sans savoir comment réagir. Elle ne connaissait même pas les noms de la moitié de la famille. Finalement, c’était peut-être un avantage d’être muette dans pareille situation.

 Alors qu’il avait mangé juste avant que le reste de sa famille n’arrive, Minos avait gardé son appétit. Il se servait encore et encore de pain et attrapait avec malice les morceaux de viandes à sa portée, n’hésitant pas à les piquer directement dans les assiettes de ses sœurs assises à côté de lui. La muette, elle, ne se servit qu’avec modération, malgré les encouragements de chacun pour qu’elle reprenne des forces. Les trois jeunes filles se présentèrent enfin à leur tour comme Andromaque, Europe et Eurydice, de la plus âgée à la plus jeune. Elles semblaient toutes excitées à l’idée d’avoir une nouvelle femme à table et lui posèrent des questions auxquelles elle ne pouvait, hélas, pas répondre, rendant le malaise en elle de plus en plus fort. Heureusement, Minos venait de temps en temps à sa rescousse entre deux bouchées pour rappeler à ses trois sœurs que « madame en bleue » était muette et sûrement encore fatiguée.

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