Surprise!

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 Il s’engagea sur une route pavée, à l’opposé de l’origine de la fumée. Il adressa vite un dernier regard curieux dans cette direction, puis décida de ne plus y prêter attention. Il n’aurait qu’à demander des informations la semaine suivante, s’il n’oubliait pas d’ici là. Il suivit la route longtemps, parfois un peu secoué par des irrégularités du sol. Les domrochs n’avaient aucun mal à tirer et avançaient avec un rythme honorable, un peu plus rapide qu’un homme à pied.Tout le monde devait déjà dormir à cette heure-ci, car ils se levaient fort tôt pour travailler.

 S’il avait craint de tomber nez à nez avec une bête dont parlait le garde, rien ne vint le troubler. Il fut tout juste arrêté, à deux kilomètres de Lebey, par Kelvin et sa bande. Il s’agissait d’un groupe de brigands pas très malins, dirigés par un homme un peu benêt mais très costaud. Ils arrêtaient toutes les charrettes mais ne s’en prenaient jamais à ceux qu’ils connaissaient. Dans le coin, Kelvin était presque une petite célébrité locale. Il était donc rare de les voir repartir avec un butin et tout ce qu’ils rapportaient à leur planque était plutôt des cadeaux offerts par les paysans. Il leur arrivait même de venir aider à moissonner les champs. Pietro les salua avec bonne humeur et leur offrit un sac de pomme qu’il avait déjà préparé à l’avant de sa charrette quand il l’avait chargée à Leonne. Kelvin et ses deux compagnons le remercièrent puis le laissèrent passer, comme à leur habitude.

 Enfin, il arriva à sa maison, une vaste bâtisse en bois. Il gara sa charrette devant la porte, proche d’une mangeoire pour les domrochs, qui y plongèrent la tête pour se désaltérer. Il hésita puis soupira. Il n’avait aucune envie de décharger sa cargaison à cet instant. Il attrapa donc sa vieille clé pour déverrouiller la porte d’entrée et monta immédiatement se coucher auprès de sa femme. Celle-ci dormait d’un sommeil de plomb et ne bougea pas d’un centimètre tandis qu’il se glissait à ses côtés. Puis, sans plus attendre, il plongea dans un sommeil qui devait, hélas, se terminer avant même que le soleil ne se lève.

 Effectivement, à peine quatre heures plus tard, les cris stridents des régusans parvinrent à ses oreilles. Il s’agissait d’un bruit particulièrement désagréable que poussaient ces volailles en continu dès l’instant où elles se réveillaient. Ils avaient installé le nid d’un couple tout proche de leur fenêtre. Pietro soupira tandis qu’il sentait sa femme remuer. Il n’y avait pas réveil plus désagréable, mais c’était aussi le plus efficace. Ils avaient épargné à leurs enfants ce calvaire du matin en les installant à l’opposé de la maison. De là, le bruit ne parvenait que très affaibli et ne secouait que ceux qui avaient le sommeil plus léger. Les beaux-parents de Pietro, par contre, dormaient dans la chambre voisine. Les grognements bourrus de Bernardo, le père de Clarisse, décidèrent Pietro à se relever. Le vieillard râlait au sujet des oiseaux et envers son gendre qui avait eu une idée si stupide. Mais l’entendre ainsi râler dès les premières heures mettait presque le fermier de bonne humeur. Après tout, c’était bien là la preuve qu’il était en bonne santé. Aussi sauta-t-il hors du lit et embrassa-t-il sa femme qui enfilait son tablier.

 — Tu es revenu plus tard que d’habitude, hier soir, non ? demanda Clarisse d’un air distrait.

 — Pas de grand-chose, répondit-il en enfilant une paire de botte en cuir. J’ai dû plus trainer à l’auberge. Puis il y eu cette histoire, mais je te raconterai plus tard.

 — Pfeu, soupira-t-elle en levant les yeux au ciel. Encore poursuivi par des jolies filles, je présume ?

 — Ha, j’aurais préféré ! répondit Pietro, en s’attirant un regard assassin de son épouse.

 Ils quittèrent leur chambrée. À peine Pietro posait-il un pied sur la première marche de l’escalier que le vieux ouvrait la porte en ronchonnant. Bernardo avait une barbe mal entretenue qui lui recouvrait presque tout le bas du visage, lui donnant des airs de sauvage peu amical. Derrière lui, un sourire aux lèvres, une vieille dame aux aspects sympathiques suivait en se maintenant debout d’une canne de sa main droite. La main gauche tenait une vieille corne creuse et percée pour l’aider à mieux entendre. La quasi surdité de Gabrielle l’immunisait aux tracas des régusans, mais pas des jérémiades de son mari.

 Comme tous les matins, et souvent pour le restant de la journée, Bernardo semblait d’une humeur massacrante. Il adressait des regards noirs à son gendre tout en mimant avec ses mains quelqu’un qui tord le cou à des oiseaux. Habitué, Pietro n’y prêta pas attention et poursuivit son chemin jusqu’à sortir de la maison, suivi de sa femme. C’était au couple de s’attaquer aux premières tâches, tandis que leurs enfants avaient encore droit à une ou deux heures de sommeil, en fonction des corvées qui leur étaient attribuées.

 D’habitude, Clarisse se rendait immédiatement dans l’étable où dormaient les domrochs, afin de traire les femelles. Pietro, lui, préparait de quoi nourrir les animaux et apprêtait les charrettes qui amèneraient la nourriture. Seulement, ce matin-là, le véhicule que Pietro avait emprunté la veille était garé devant la maison et les bovins qui le tiraient étaient endormis, toujours debout. Clarisse soupira en observant son homme qui eut un sourire gêné.

 — Tu n’as pas eu le temps de décharger, c’est ça ? demanda-t-elle avant de bailler.

 — C’est possible, reconnut-il. J’ai juste quelques outils à décharger... Ha, et tu devrais aussi trouver une petite surprise.

 — Une surprise ? répéta Clarisse d’une voix malicieuse. Quel genre ?

 — Tu verras bien, lui dit-il en lui faisant un clin d’œil, persuadé que le peigne qu’il lui avait acheté allait avoir un sacré succès.

 — Bon, je monte voir, mais c’est toi qui rangeras les outils que je te passerai.

 Clarisse Bernardonne longea la charrette jusqu’à arriver à l’entrée du chargement. Elle prit appuie dessus pour y monter et Pietro la vit faire quelques pas à l’intérieur avant qu’elle ne se fige subitement, les yeux grands ouverts. Le sourire de Pietro s’élargit, content de la voir réagir ainsi. Puis, comme elle restait sans bouger, il fronça les sourcils. À y réfléchir, le peigne devait se trouver sous un sac en toile dans un petit coffret vendu avec… Elle ne pouvait donc pas encore l’avoir vu. Mais alors, pourquoi s’était-elle soudainement arrêtée de bouger. Se pouvait-il qu’on leur ait tout volé à Leonne, ou même pendant la nuit ?

 — Pietro, c’est une blague ? demanda-t-elle finalement d’un ton sec, le regard toujours fixé sur quelque chose que le fermier ne pouvait pas voir dans la charrette.

 — Mais enfin, de quoi tu parles ? répondit-il, de plus en plus inquiet. On a été volé ?

 Clarisse ne répondit pas. Excédé d’attendre, son mari entra dans la zone de chargement en sautant un coup. Arrivé à hauteur de sa femme, il s’arrêta lui aussi, le regard fixé sur la même chose qu’elle.

 — Alors, tu m’expliques ? demanda-t-elle avec un air bougon qui lui donnait les traits de son père.

 — Mais enfin…, souffla Pietro, médusé. D’où sort-elle ?

 Dans le fond de sa charrette, au milieu des caisses à outils qu’il avait achetées la veille, il y avait une jeune fille, qui devait avoir entre 14 et 16 ans. Elle avait des cheveux bruns qui lui arrivaient jusqu’au cou, et semblait dormir paisiblement sous un vieux sac en toile vide. Elle était habillée d’une simple robe d’un bleu pur et sans tâche malgré l’endroit où elle s’était endormie. Le teint pâle, elle avait un petit nez droit et des oreilles discrètes cachées par sa chevelure. Seul un bras, plutôt fin, presque fragile, était apparent. Le membre était parsemé de petites traces de brûlures récentes.

 — Tu parles d’une surprise, chuchota Clarisse avec sarcasme.

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