Pontus et Lucrèce IV

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A priori, cette partie ne fera pas partie du manuscrit. Il s'agit juste d'un passage "bonus".

 Le premier voyage qu’il devait entreprendre le mena jusque Lucrèce, la capitale de l’Empire de la femme du même nom. Le trajet ne dura que dix jours. Il fit route à bord du véhicule officiel de son titre pour la première fois, une grande diligence tirée par des impetalons, de grands équidés noirs d’encre, puissants et rapides, réservés aux plus riches. Le trajet longea longtemps le Sinistre, en passant par Orles, puis contourna le Mont Médicis avant d’arriver, enfin, à destination.

 Le Palais Impérial était une demeure des plus majestueuses qui soit. Héron et les autres Disciples étaient restés bouche bée face à un tel édifice, si imposant que même la Cathédrale de Leonne faisait pâle figure à côté. Pontus, cependant, resta de marbre. Les Gardes Impériaux les conduisirent jusqu’aux appartements du Culte, un vaste espace qui était réservé aux Inquisiteurs et à leurs Disciples et où ils purent s’installer dans l’attente de rencontrer la dirigeante de la Safranie.

 Enfin, le lendemain matin, pile à l’heure, escorté par la Garde, le Père Arnoldson pénétra dans la pièce où l’attendait l’Impératrice Lucrèce IV. La femme avait le même âge que lui, c’est-à-dire quarante-cinq ans. Elle était couchée dans un large fauteuil, la tête reposant sur son coude, et observant Pontus avec presque autant d’indifférence que lui. Il ne s’était pas incliné pour elle et n’avait en rien respecté le protocole impérial, malgré les conseils d’Héron à ce sujet. Elle lui proposa de s’asseoir sur un siège, mais l’Inquisiteur préféra rester debout. Puis elle attrapa une pomme rouge dans une corbeille à fruits à portée de sa main et commença à l’examiner sous toutes ses coutures.

 — Alors c’est vous, le Père Arnoldson, lança-t-elle sans le regarder. Le Géant de Leonne. Notre nouvel Inquisiteur… On ne m’avait pas mentit. Vous êtes très grand.

 — Vous vouliez juste me rencontrer, ou bien désiriez-vous me demander quelque chose? la questionna Pontus en fronçant les sourcils, préférant aller droit au but.

 — Un peu des deux, reconnut-elle après avoir mordu une fois dans sa pomme. Vous savez, Armand de Massal a fait beaucoup pour moi. Je ne serai pas assise dans ce fauteuil à l’heure qu’il est sans lui. Peut-être même serai-je morte.

 — Vous voulez savoir s’il en sera de même pour moi ? devina Pontus.

 — C’est exact, répondit-elle dit-elle en se tournant enfin vers lui. J’ai beau théoriquement détenir l’Empire dans le creux de ma main, en tant qu’Inquisiteur, vous pouvez contrôler et soulever les foules de plusieurs manières. Vous êtes quelqu’un de dangereux pour qui n’est pas votre ami.

 — Très franchement, soupira Pontus en s’attirant un regard agacé de l’Impératrice. C’est encore trop tôt pour le savoir.

 — Au moins vous êtes honnête, répondit-elle après un instant de silence avec un sourire pernicieux. Je préfère ça, au moins je sais à quoi m’en tenir… Mais je peux peut-être faire quelque chose pour vous ?

 — Quelque chose ? répéta la Père Arnoldson en fronçant les sourcils, se renfrognant par la même occasion. Quel genre de chose ?

 — Ho, rien qui puisse aller au-delà des possibles, j’en ai peur, répliqua-t-elle dans un soupir. Je sais que vous êtes passé par nombreux évènements tragiques, ces dernières années. C’est presque ironique de voir à quel point les Dieux semblent vous malmener pour ensuite vous faire gravir les échelons…

 Pontus resta un instant immobile, serrant les poings sans rien dire aux paroles de Lucrèce IV. Ainsi donc, elle était au courant pour ses pertes et ses blessures… Il n’y avait rien d’étonnant, à y réfléchir, elle s’était surement renseignée sur les trois candidats au poste d’Inquisiteur à l’instant même où son prédécesseur avait passé l’arme à gauche. Comme il restait silencieux, la dame lui présenta le fruit déjà bien entamé qu’elle avait pris à son arrivée.

 — Ce fruit, et surement tous les autres ici, est empoisonné.

 Le Père Arnoldson releva la tête, un peu surpris par ce changement soudain de sujet. Son regard se posa sur la pomme, dont il ne restait plus qu’un trognon des plus communs. Si les fruits étaient bien empoisonnés, pourquoi les mangeait-elle sans crainte ?

 — Ça a l’air de vous étonner, ricana Lucrèce IV. Pour obtenir le titre d’Empereur, les membres de notre famille suivent une coutume très précise. Soit on meurt de vieillesse, soit l’un de nos enfants nous assassine et nous remplace. Mais uniquement avec du poison.

 Elle soupira et désigna son trognon de pomme qu’elle écrasa ensuite dans la paume de sa main.

 — J’ai assassiné mon père à l’âge de 14 ans, lança-t-elle d’un ton sombre. C’est Armand de Massal qui m’avait présenté à l’époque à Locustine, une Savante toujours à mon service aujourd’hui. Une véritable génie des poisons. Elle m’a procuré de quoi assassiner mon père sans pour autant être repéré par les experts qu’il avait alors à son service pour le prévenir des autres attentats que mes frères et sœurs plus âgés avaient tentés. Puis Armand m’a protégé de leur colère jusqu’à ce que je sois en sécurité. Depuis, sous ses conseils, je suis une méthode afin de me protéger des tentatives d’empoisonnements. C’est assez étrange et surprenant, mais en prenant de faibles doses de poison, mon corps s’habitue à celui-ci. Et cela me permet de résister à des doses de plus en plus fortes. Je suis ainsi immunisée, au grand dam de mon fils, à la majorité des poisons. Et tout cela, je le dois, en grande partie, à Armand de Massal.

 — Je n’avais jamais entendu parler d’un tel procédé, chuchota Pontus avec un air intéressé, à peine audible.

 — C’est parce que ce genre de connaissance n’est pas accessible à la majorité des mortels, répliqua Lucrèce IV. Armand de Massal était un érudit, qui en savait long sur le monde. Et en tant qu’Inquisiteur, il avait accès à des documents privés que le Culte garde normalement secret. C’est en en partageant un avec Locustine qu’ils sont arrivés à découvrir cette méthode et à la maitriser. Vous voyez où je veux en venir ?

 — Pas tout-à-fait, reconnu le Père Arnoldson en plissant les yeux, avec méfiance.

 — Vous êtes l’une des rares personnes à avoir accès à des documents rares, répondit l’Impératrice en soupirant. Qui sait ? Vous pourriez peut-être y faire une découverte… intéressante ?

 Elle attrapa une nouvelle pomme, la renifla vivement puis se renfonça dans son fauteuil, observant l’Inquisiteur avec curiosité. Ce dernier se mit alors à réfléchir. Héron Brecht lui avait parlé, lors de leur voyage, des différents avantages qu’il avait désormais avec son nouveau poste. Selon le jeune Savant, il y avait à Emor, en Cobaltique, la plus grande bibliothèque de textes Sacrés, auxquels seuls quelques rares Évêques et les Inquisiteurs du monde avaient accès. Selon les rumeurs, de nombreux secrets y étaient gardés. Des tabous scellés du commun des mortels.

 L’Impératrice avait réussi à faire naitre en Pontus une curiosité nouvelle. Il quittait à peine son entrevue avec celle-ci qu’il demanda à ce qu’on prépare un voyage vers la Cobaltique. Il s’était mis en tête de poursuivre son apprentissage à la source même du Culte. Lucrèce IV avait raison, peut-être y découvrirait-il des choses intéressantes. Peut-être même comprendrait-il pourquoi son destin était ainsi tiré en avant par Lithé et Meroclet après l’avoir privé de son âme sœur…

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