La fin du prologue

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 Si la cicatrice la plus douloureuse était invisible aux yeux des mortels, le Père Arnoldson garda d’autres séquelles de cet incident. Son dos et ses bras étaient parsemés de plusieurs traces de brûlure sur lesquels le Cultiste devait appliquer de la pommade tous les jours. Cependant, pour une raison qui échappait aux médecins, elles ne semblaient pas vouloir guérir. L’onguent se contentait de calmer la douleur, momentanément. Il fallut encore quelques semaines avant qu’on le laisse sortir de l’hospice et qu’il puisse entreprendre de nouveaux efforts physiques. Rapidement, il récupéra sa vigueur d’antan, se donnant corps et âmes dans des travaux plus manuels une fois de retour au Prieuré. Il éprouvait le besoin de s’occuper l’esprit pour ne plus penser au passé. Cependant, il avait beaucoup de mal à rester sur place, tant la bâtisse lui rappelait son amie disparue.

 Quelques mois à peine après l’incendie, l’occasion lui fut offerte de s’éloigner de ces murs pleins de souvenirs mélancoliques. Mgr Camus, l’Évêque de Leonne, venait de décéder, étouffé par un os de poulet au cours d’un festin. Les deux Cultistes se connaissaient depuis quelques années et Pontus avait en lui une grande reconnaissance pour le soutien qu’il leur avait apporté. Cependant, il ne versa aucune larme lorsqu’on le lui annonça. Tout juste resta-t-il silencieux un long moment. C’est à Pontus que le poste vacant fut proposé. Le géant n’hésita pas une seconde. Cela faisait trop longtemps qu’il ne sentait plus bien au Prieuré et il savait que ses remplaçants prendraient leur tâche à cœur.

 Pourtant, une fois arrivé au Palais de l’Évêque et sacré ainsi, Pontus se rendit compte que rien n’avait changé. Anne était toujours morte, et les brûlures dans son dos le lui rappelleraient à jamais. Chaque jour qui passait le rendait ainsi plus sombre, plus froid, plus distant…

 Les seules personnes qui entretenaient encore une relation avec Pontus étaient ses anciens élèves. Héron était sûrement celui qui passait le plus de temps en sa compagnie, tentant de lui rendre le sourire et de le divertir par tous les moyens. Sans succès.

 Enfin, trois ans plus tard, Héron fut porteur d’une seconde mauvaise nouvelle. C’est lui qui lui apporta une lettre venue d’Arela, annonçant la mort du Père Innocent. La nouvelle marqua tellement le Père Arnoldson qu’il lança plusieurs vases en direction de Brecht, l’obligeant à fuir les lieux. Puis, une fois seul, l’Évêque calma sa douleur dans le vin. Un vin d’Arela, qu’il avait gouté la première fois le jour de leur arrivée au Prieuré du vieux boiteux. Ivre, il parcourut ensuite les rues de la ville, arrêtant des hommes et des femmes sans raison apparente. Il décréta ensuite qu’il s’agissait d’impies et que Meroclet et Lithé voulaient qu’ils soient exécutés. Il les fit bruler sur un bucher le soir même, comme dans une tentative de soudoyer les Dieux pour qu’ils calment sa douleur. Lorsqu’il récupéra ses esprits, c’était déjà trop tard.

 Mais ce qui pour lui était une honteuse responsabilité ne l’était pas pour tout le monde. L’Inquisiteur Armand de Massal vit en lui son digne successeur. Il était en effet un adepte des exécutions publiques et avait une vision très différente de cette histoire, y percevant justement là un signe de Lithé pour attirer son attention sur le Père Arnoldson.

 Aussi, qu’elle ne fut pas la surprise du Géant lorsqu’on le convoqua dans son propre palais pour une cérémonie assez rare, suite à la mort subite de l’Inquisiteur de la Safranie, peu de temps après avoir retouché son testament. C’était ce document important qui désignait trois successeurs possibles, en recourant au plus fiable des systèmes de l’époque : le hasard. Effectivement, dans les croyances du Culte, il s'agissait de la manière la plus juste afin de respecter les décisions des deux Dieux. C’est donc au cours d’une simple partie de dés sacrés que devaient être donnés les résultats, une partie surveillée par un juge lui aussi cité dans le testament, un vieux Disciple du défunt.

 La première personne désignée par le document était Ludivine Faulkner, une vieille Cultiste décrépie d’Aostelle, parée de bijoux et d’argenteries mais qui était aussi réputée pour ses liens avec l’Empire. Barnabé Moulin, un homme à peine plus âgé que Pontus et provenant de Massal, était le second. Il n’avait rien de particulier et la seule raison de sa présence sur le testament de feu l’Inquisiteur semblait être la ville dont il avait la charge. Enfin, le Père Arnoldson était le troisième.

 De loin, c’était lui qui semblait le plus désintéressé par les résultats de cette élection. Héron avait beau ne lui parler que de ça, il n’en avait clairement rien à faire. Faulkner et Moulin, par contre, semblaient décidés à remporter le titre d’Inquisiteur. La vieille tenta de soudoyer leur juge tandis que Moulin essaya de remplacer les dés sacrés par des faux, truqués à son avantage. Une manœuvre qui faillit l’emporter si Héron ne l’avait pas percé à jour.

 Ainsi, lors de la cérémonie, l’homme de Massal fut éliminé pour tentative de triche. Il repartit très remonté mais sans rien dire. Comme il ne restait que deux participants, Pontus et Ludivine devaient lancer les cubes en même temps, sous le regard attentif de juge. Le Père Arnoldson ne regarda même pas ses dés retomber. Il s’apprêtait déjà à sortir de là quand il entendit une exclamation de colère de la part de la vieillarde et que la main du vieil homme se posa dans son dos, en plein sur l’une de ses brûlures. Il frissonna de douleur tandis qu’on lui annonçait sa victoire.

 C’est ainsi que le Père Arnoldson, cet orphelin qui vivait autrefois dans les ruelles de Leonne, gravit tous les échelons du Culte, sans n’avoir jamais rien demandé à personne. Il avait désormais une chambre qui lui était réservée dans toutes les demeures d’Évêque à travers la Safranie, et même le monde. Car c’était la tâche d’un Inquisiteur que de voyager à travers les villes afin de veiller sur le Culte et son respect.

 Son premier trajet le conduisit jusqu'à Lucrèce, la capitale de l'Empire. Il y rencontra l'Impératrice du même nom. Ce que se dirent ces deux là devait rester un secret et cette entrevue eut lieu sans témoin*. Quand Héron le retrouva plus tard, l'Inquisiteur désirait se rendre en Cobaltique. C'était là que le Culte était né, et c'était aussi là-bas qu'on trouvait la plus grande bibliothèque de textes sacrés au monde. Seuls quelques rares Évêques et les Inquisiteurs du monde y avaient accès. Selon les rumeurs, de nombreux secrets y étaient gardés. Des tabous scellés du commun des mortels.

 Ainsi, quelques jours plus tard, le Père Arnoldson monta sur un navire en direction de la Cobaltique. Une fois à Emor, lui et ses suivants furent accueillis dignement par so Excellence Khrouchtchev, l’Inquisiteur du pays et gardien de la Bibliothèque. Il le laissa y entrer seul, mais interdit à Héron de s’y rendre avec lui. Seul un Disciple fut autorisé à le suivre, avec l’interdiction formelle de consulter le moindre document.

 Ils restèrent à Emor pendant près d’une semaine. Le Père Arnoldson partait très tôt et revenait très tard le soir. Tous les jours, Héron attendait son retour et devait se farcir la mauvaise humeur d’un homme blessé qui n’avait encore rien trouvé d’intéressant. Pourtant, un soir, alors qu’il s’était endormi, le jeune Savant fut réveillé par la forte poigne du Père Arnoldson qui le secouait dans tous les sens. Ce qui frappa immédiatement le jeune homme, c’était l’excitation qui se lisait sur le visage de l’Inquisiteur. Pour la première fois depuis longtemps, il souriait. Il exigeait qu’on prépare leur départ pour la Safranie. Manifestement, il avait fait une découverte importante. Mais lorsqu’Héron lui posa des questions à ce sujet, L’Inquisiteur resta évasif.

 Une fois de retour sur leur continent, le Père Arnoldson confia différentes missions à Héron et à ses Disciples. Il leur réclamait de trouver différents objets, des Reliques sacrées qui devaient être éparpillées sur tout le territoire, voir sur d’autres. La recherche de ces trésors du Culte devint une obsession pour le géant. Héron se plia à toutes ses exigences. Il était trop heureux de voir que son instructeur avait retrouvé un but à sa vie, même s’il en ignorait les raisons.

 Enfin, au bout d’une vingtaine d’année, le Père Arnoldson avait fini de réunir tout ce dont il avait besoin. Héron venait de lui envoyer la pièce manquante du puzzle, une Relique qu’il avait dû voler à un Évêque de la Majorique. À soixante-sept ans, le Père Arnoldson avait enfin tout le nécessaire pour réaliser son rituel. De nombreux innocents étaient morts durant ces préparatifs, l’Inquisiteur n’hésitant pas à abuser de ses pouvoirs pour écarter quiconque se mettait sur son chemin.

 Ce soir, il y était. De retour à Leonne, la ville où tout avait commencé, le Père Arnoldson s’était réfugié en secret dans une petite chapelle abandonnée. Ce qu’il avait à y faire était secret et personne ne devait rien savoir. Même Héron ignorait ce qu’il mijotait. Il était seul pour réaliser son rituel. Enfin, presque. Pour l’exécuter, Pontus Arnoldson avait dû rassembler une cinquantaine d’esclaves, fraichement achetés au marché d’Eluse. C’était l’offrande de sang à offrir pour satisfaire Lithé et Meroclet… et lui permettre d’obtenir sa revanche.

 Il brûlait d’excitation en allumant les cierges sacrés qui allaient démarrer le rituel interdit. Il regarda les petites flammes danser et observa les esclaves apeurés à la vue des fauves en cage qui grognaient. Le spectacle serait certainement peu ragoutant mais le pouvoir qu’il en retirerait était la seule chose qui pourrait le sortir de la douleur qu’il éprouvait encore.

 Et c'est seulement maintenant que démarre notre histoire

*Vous pourrez retrouver dans la partie "Bonus" les détails de cette entrevue que j'ai décidé de retirer pour alléger le texte.

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