"Ne dis rien!"

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Par moi on va vers la cité dolente ;
Par moi on va vers l'éternelle souffrance ;
Par moi on va chez les âmes errantes.
(...)
Vous qui entrez, abandonnez toute espérance.


Dante Alighieri, La Divine Comédie, chant III, la Porte de l'Enfer


 Quand il se réveilla, le Père Arnoldson était couché dans un lit. Il était incapable de dire si ses derniers souvenirs n'étaient pas des cauchemars. Mais la forte douleur qu’il éprouvait dans le dos, aux bras et à l’arrière du crâne ne semblait pas mentir. Il fronça les sourcils sans ouvrir les yeux de suite, appréhendant ce qu’on risquait de lui annoncer. Il sentit cependant que quelqu’un s’appuyait sur sa couchette et entendit quelques manifestations excitées. Ne pouvant plus attendre, il leva les paupières. Il lui fallut quelques secondes avant que sa vue, d’abord trouble, revienne à la normale. Il s’était attendu à voir Anne devant lui. Au lieu de ça, c’est le visage inquiet d’Héron Brecht qui le fixait en se pinçant les lèvres.

 — Vous êtes réveillé mon Père, chuchota-t-il. Comment ça va ?

 — J’ai l’impression d’avoir le corps en compote, répondit Pontus d’une voix très faible.

 — Le médecin qui vous a examiné dit que vous devriez vous en sortir, lança Brecht en détournant un peu la tête. Mais certaines brûlures risquent de persister…

 — Eh bien soit, si c’est ce que voulaient Lithé et Meroclet, soupira Pontus en regardant le plafond. Est-ce que… Est-ce que vous avez réussi à sauver les enfants ?

 — Vous allez rire, dit-il un peu nerveux. Ils étaient déjà sortis, mais ils sont directement partis chercher de l’aide, sans nous prévenir. Ils sont arrivés sur place avec des seaux juste quand on vous sortait de là.

 Il fallut quelques secondes à Pontus pour comprendre. Il laissa s’échapper un petit rire de soulagement et tourna la tête pour observer les alentours. Il y avait d’autres lits dans la pièce, occupés par des malades. Il reconnut tout de même un de ses disciples endormi qui était couvert de bandages sur les bras. Mais l’absence de quelqu’un l’intriguait.

 — Mère Pétronille est restée sur place pour gérer les troupes, je suppose, dit-il en déglutissant. C’est elle qui t’a dit de veiller sur moi, pas vrai ?

 Ce que Pontus appréhendait le plus était en train de se produire. Héron ne répondait pas. Il restait muet. Le Père Arnoldson déglutit. Le jeune Savant tremblait presque et n’osait pas le regarder en face. En outre, il avait une mine déconfite et Pontus voyait clairement que des larmes perlaient à ses yeux.

 — Je … Je suis désolé, Père Arnoldson, hoqueta-t-il.

 — Non ! Héron ! Ne le dit pas, s’il-te-plait…, s’écria précipitamment le géant en tentant de se redresser dans son lit pour se rapprocher i, ravivant ainsi la douleur sur tout son corps. Ne dis rien !

 — Mère Pétronille … elle a été écrasée par une poutre juste après que vous soyez tombé inconscient. On n’a pas réussi à la ... à la sortir de là.

 Ces seules paroles provoquèrent en Pontus une douleur bien plus grande, bien plus terrible que toutes les blessures dont il était ressorti. Pourtant, le Cultiste fut incapable de bouger ou de crier. C’était comme si son corps tout entier s’était retrouvé congelé. Des larmes commencèrent à couler sur ses joues tandis qu’il voyait défiler devant lui tous les souvenirs heureux qu’il avait partagés avec Anne. Ces moments passés dans Leonne à voler les étales, leur rencontre avec Innocent d’Arela, leurs jeux dans le vignoble du Prieuré, leur travail avec les enfants. Et puis, il y avait son sourire chaleureux, unique au monde, la façon qu’elle avait de jeter des regards étincelants ou de bouger sa chevelure rousse. À bien des égards, sa seule présence était l’étincelle qui avait toujours illuminé la vie Pontus.

 Mais maintenant, c’était terminé. Et il n’y avait pas de retour en arrière possible.

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