Dans les flammes de l'Enfer

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 C’était un soir, alors que Pontus revenait d’une séance d’apprentissage avec un jeune garçon. Il avait sauté le repas et son ventre criait famine, mais tant que l’enfant était disposé à apprendre, le Père Arnoldson n’avait pas voulu le lâcher. Il ne lui restait plus qu’à le raccompagner à son dortoir. Le bâtiment était très bruyant, et pour cause, le disciple de garde pour surveiller les pensionnaires s’était tout simplement endormi. Le Père Arnoldson le réveilla et le gronda gentiment. Il s’approchait à reculons de la porte tout en parlant au disciple qui baillait quand il se cogna malencontreusement contre le mur. Le choc fit tomber une petite bougie éclairante. Pontus l’aurait bien ramassée mais il avait très faim et se dit que le disciple pouvait très bien s’en occuper. Il quitta donc le dortoir sans plus de cérémonie et se hâta à rejoindre les cuisines. Il y trouva quelques restes puis attrapa une grappe de raisins avant rejoindre Anne dans leur chambre.

 Mère Pétronille était déjà là, allongée dans leur lit en train de lire un parchemin. Lorsqu’elle vit entrer Pontus, elle se détourna de sa lecture et lui adressa un de ses grands sourires chaleureux. Cela faisait presque trente-cinq ans qu’ils se connaissaient, mais cela lui provoquait toujours autant d’effet. Ses cheveux de feu brillaient d’un éclat lumineux et elle avait un regard de braise qui jetait presque des étincelles. Pontus se laissa vite tomber à côté d’elle, faisant craquer le lit sous le choc. Anne le regarda en mimant de le sermonner et il y coupa court en lui présentant la grappe de raisins qu’il avait prise exprès pour elle avec un clin d’œil complice. Elle s’en saisit immédiatement et l’embrassa sur la joue pour le remercier.

 — Tu es un amour, on te l’a déjà dit ? dit-elle d’un ton enflammé.

 — Et toi, tu es une gourmande, plaisanta-t-il.

 — Ha oui, et vous n’êtes pas gourmand, vous, Père Pontus Arnoldson ? répliqua-t-elle en lui fourrant un raisin dans la bouche.

 Le géant ne répondit pas, mâchant lentement le fruit en contemplant celle qui le lui avait donné. Elle avait un regard incandescent et flamboyant, comme si ses yeux étaient l’âtre d’une cheminée. Il tendit le bras pour la serrer contre son torse et elle s’enlaça d’elle-même en caressant son corps. Il allait l’embrasser quand, soudain, on frappa à leur porte.

 Pontus et Anne se relevèrent à moitié dans leur lit, surpris. Comme ils ne répondaient pas, on martela à nouveau la porte, de manière plus pressée cette fois. Anne regarda Pontus avec appréhension tandis que celui-ci donnait l’ordre d’entrer. Aussitôt, la porte s’ouvrit à la volée et le jeune Héron Brecht, alors âgé de seize ans, ainsi que deux disciples du Prieuré, entrèrent avec panique à l’intérieur.

 — Père Arnoldson, Mère Pétronille ! s’écria Héron, l’air affolé. Ça brûle !

 — Ça brûle ? répéta Pontus en fronçant les sourcils. Qu’est-ce qui brûle ?

 — Le dortoir sud ! répondit vivement l’un des disciples. Il y a un incendie !

 Aussitôt le dernier mot prononcé que Père et Mère Supérieurs se levèrent d’un bond et, sans attendre, se pressèrent dans les couloirs, suivis par les deux disciples et le jeune Brecht. Mère Pétronille posa des questions élémentaires et les autres lui répondaient. Manifestement, les enfants étaient encore à l’intérieur. Le disciple en charge n’était pas sorti non plus et c’était Héron qui avait sonné l’alerte. Si au départ il n’y avait eu que de la fumée, c’était maintenant des flammes qui s’échappaient des fenêtres et des murs. Il fallait se dépêcher.

 Pontus, lui, resta muet sur tout le trajet, aussi court fut-il. Il avait d’horribles pensées qui lui venaient en tête et n’osait rien dire. Car le dortoir touché n’était pas n’importe lequel. C’était celui qu’il avait quitté juste avant de rejoindre Anne. Et si c’était la bougie qu’il avait fait tombée qui avait causé l’incendie ? Le disciple s’était-il simplement rendormi sans y prêter attention ? Ou bien était-ce encore autre chose ? Toujours était-il qu’ils devaient absolument venir en aide aux enfants.

 Quand ils arrivèrent dans la cour, tous les pensionnaires des autres dortoirs avaient déjà été évacués et observaient, impuissants, les flammes ravager le bâtiment. On ne pouvait pas les laisser là, car le feu pouvait très bien se propager s’il n’était pas rapidement maitrisé. Les disciples sur place surveillaient et tentaient de calmer les enfants qui pleuraient et paniquaient à la vue de l’incendie. D’autres s’étaient aventurés en ville pour crier à l’aide et demander à ce qu’on puise de l’eau aux puits pour l’amener vers la zone du sinistre. Pendant ce temps, à l’intérieur du bâtiment, des enfants étaient pris au piège. On pouvait même entendre des cris et des lamentations provenir de l’intérieur, à moins qu’il ne s’agisse d’une facétie du vent qui excitait les flammes ?

 Sans poser de question, Pontus se précipita vers le bâtiment. Un morceau de bois carbonisé tomba juste devant l’entrée, comme un avertissement de ce qui l’attendait s’il pénétrait à l’intérieur. Mais le géant n’en fut pas plus intimidé. Il allait entrer quand Anne attrapa son bras.

 — Qu’est-ce que tu fous ! cria-t-elle, paniquée.

 — Je dois aller les chercher, répondit-il en essayant de garder son calme. Reste ici !

 — Ha non, si tu y vas, j’y vais aussi ! répliqua-t-elle en le poussant presque pour passer devant.

 — Anne ! s’écria Pontus, surpris par sa réaction.

 Il la suivit à l’intérieur. Le bâtiment était déjà complètement envahi par les flammes et il y faisait une chaleur terrible. Posant une main devant leur bouche et leur nez afin de ne pas inhaler de fumée, les deux cultistes s’avancèrent, avec plus d’hâte que de prudence.

 Pontus se sentait très mal à l’aise. Depuis qu’il avait rencontré Anne, il avait toujours vu dans le feu une image rassurante, qui éclairait les nuits les plus noires et réchauffait les jours les plus froids. Une douceur insaisissable qui, ce soir, se transformait en véritable Enfer.

 Depuis qu’ils étaient à l’intérieur, ils n’entendaient plus les cris des enfants, ce qui commençait à jeter le doute. De plus, la thèse du surveillant endormi semblait se perdre, car il n’était pas là où l’avait laissé le Père Supérieur avant de partir. D’autres disciples les avaient suivis à l’intérieur, enhardis par leur initiative. C’est l’un d’eux qui cria et attira l’attention du Père Arnoldson sur le plafond.

 Celui-ci venait de craqueler, un son presque imperceptible dans le vacarme des flammes qui crépitaient mais qui annonçait un tout aussi terrifiant danger. Plus proche que quiconque de la voûte, Pontus vit clairement le bois se fendre et s’écrouler soudainement, droit sur eux. Par réflexe, le Père Arnoldson tenta de se protéger le visage avec ses bras. Les débris incandescents chutèrent mais furent aisément repoussés avant qu’une poutre plus grande que les autres ne bascule soudain dans son dos, le frappant au crâne avec violence. Le choc fut si terrible que le corps de Pontus fut poussé en avant. Il eut tout juste le temps de voir Anne faire volte-face pour se tourner vers lui et l’entendre hurler son nom avant de perdre connaissance. Il ne pouvait plus rien à faire, si ce n’est remettre sa vie entre les mains de Lithé et Meroclet.

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