Opportunité

7 minutes de lecture

 La nouvelle vie de Pontus et d’Anne n’avait plus rien à voir avec celle qu’ils avaient connue jusque-là. Alors que chaque jour avait été une lutte pour survivre, ils avaient au Prieuré toute la nourriture nécessaire. Au lieu de guetter les occasions de larcin, ils profitaient d’une éducation de qualité. Le Père Innocent avait décidé de lui-même les prendre en charge, commençant par leur apprendre à lire et à écrire. La tâche n’avait pas été facile, ni pour Pontus ni pour Anne. Mais les deux jeunes gens étaient aussi animés d’une motivation que les enfants plus jeunes n’avaient pas. Ils étaient conscients de la chance qui leur était offerte. Surtout, ils voulaient rendre le Père Supérieur fier d’eux, pour le remercier de la main qu’il leur avait tendue aux abords de Leonne.

 Outre la lecture et l’écriture, le Père Innocent les initia à toutes sortes de matières. Qu’il s’agisse des mathématiques, des sciences, de la biologie animale ou végétale, la base de la médecine ou de la mécanique, les deux jeunes étaient intéressés par tout. Et puis, surtout, on les initia à l’histoire du monde et à celle du Culte.

 C’est d’ailleurs en se basant sur l’histoire des Saints et des Colosses de Lithé et Meroclet que Pontus et Anne reçurent un nom de famille, afin de légaliser les documents les concernant aux yeux de l’Empire de Lucrèce. Pontus prit le nom d’Arnoldson, en lien avec St-Arnold, un Majore avec qui il était censé partager la grande taille. Anne, quant à elle, choisit le nom de Pétronille, en rapport avec la Sainte du même nom et à qui on devait la grande qualité du raisin de la région.

 Pontus et Anne participèrent de plus en plus à la vie au Prieuré. Ils exécutaient avec allégresse toutes les tâches qui leur étaient confiées. Ils donnaient des coups de main à tout le monde et gagnèrent très vite en popularité au sein du Prieuré, tout en restant ensemble la plupart du temps.

 Mais la tâche pour laquelle ils avaient une nette préférence consistait à surveiller et s’occuper des enfants du Prieuré. Parmis eux, des orphelins, d’anciens esclaves rachetés par le Culte et, moins nombreux, quelques enfants bourgeois envoyés là pour qu’ils y profitent d'une éducation de qualité. Pontus et Anne avaient un très bon contact avec chacun d’eux. Les plus jeunes pouvaient très bien monter à plusieurs sur le dos de Pontus et Anne, toujours chaleureuse, les entrainait dans de grands jeux. Aussi ne fut-il pas surprenant, lorsqu’ils arrivèrent au bout de leur cursus, que le Père Innocent leur propose d’inverser leur rôle. Ainsi, c’était désormais à eux d’instruire les enfants et de les ouvrir aux connaissances diverses de ce monde.

 À bien des égards, Pontus avait beaucoup changé. Il était toujours aussi grand et fort, et même encore plus, mais il s’était aussi montré très intelligent, avec de grandes capacités d’apprentissage. La lecture à voix haute lui avait appris à parler avec éloquence et expression. Il n’était plus le jeune homme benêt un peu grand de Leonne. Il était désormais patient et réfléchi. Anne, par contre, était restée fidèle à elle-même. Elle était toujours aussi chaleureuse et souriante, et même un peu plus gourmande. Elle avait aussi appris à diriger mieux que personne. Lorsqu’elle se lançait dans d’ardents discours, tout le monde s’arrêtait et exécutait la marche à suivre qu’elle préconisait sans protestation. Ainsi, les deux jeunes furent de très bons instructeurs au sein du Prieuré.

 Ils décidèrent, vers leurs vingt-cinq ans, de faire les démarches pour intégrer le Culte. À nouveau, Innocent d’Arela se chargea de leur faire suivre le parcours nécessaire et, après quelques mois et cérémonies de préparation, ils devinrent officiellement ses disciples. Ils avaient ainsi le droit de participer plus activement aux réunions du Prieuré et aux commémorations à l’adresse des Dieux. Ils avaient aussi tout le prestige et le respect relatif au Culte qui les suivaient lorsqu’ils partaient en ville pour le Prieuré. Les gens les regardaient avec considération et estime, bien loin de l’incongruité de leur enfance.

 La vie continua ainsi pendant plusieurs années. Mais un soir, alors qu’ils étaient maintenant présents depuis presque quinze ans, le Père Innocent les convoqua dans son petit bureau. Il s’agissait d’une pièce assez sobre, dans laquelle on retrouvait tout de même un large bureau en bois verni ainsi qu’une imposante bibliothèque bien fournie. Pontus et Anne connaissaient très bien la pièce pour y avoir passé de nombreuses heures au début de leur apprentissage. Quand ils entrèrent, Pontus courba le dos, en guise de révérence, tandis qu’Anne lui passait devant pour l’imiter. Puis ils prirent place sur les deux chaises en bois que le vieil homme leur montra avec un sourire et un clin d’œil.

 — Alors, comment allez-vous, mes enfants ? demanda-t-il une fois qu’ils furent installés, la chaise de Pontus craquant légèrement sous son poids.

 — Très bien, mon Père, répondit Pontus d’une voix bien plus grave que lorsqu’ils s’étaient rencontrés.

 — De même, poursuivit Anne avec un sourire chaleureux. Et vous, mon Père ?

 — Ho, si je n’avais pas cette douleur à la jambe, je ne serais peut-être même pas ici, alors je m’en contente très bien, leur assura le vieil homme d’un air complice. Comment ça se passe avec les enfants ?

 — Nous avons commencé l’apprentissage de la lecture avec les triplés de la semaine passée, commença Pontus. Ce n’est pas facile, mais ils sont motivés.

 — Sinon, rien de spécial, continua la jeune rouquine en haussant les épaules. Ils font tous des progrès.

 — Je n’en attendais pas moins de vous deux ! s’écria Innocent avec un petit rire. Dites-moi, est-ce que vous pensez qu’ils auraient besoin de poursuivre obligatoirement avec vous ou bien est-ce que quelqu’un pourrait reprendre votre travail ?

 — Assurément, ils sont très travailleurs et sérieux dans leurs apprentissages, répondit Pontus. Père Mathias ou Mère Bénédicte n’auront pas de souci. Vous nous envoyez quelque part ? Pour combien de temps, environ ?

 — Pour toujours, normalement, répliqua Innocent en s’appuyant sur le dossier de son siège tout en croisant les doigts. Enfin, vous pourriez repasser par courtoisie, mais je doute que vous en ayez le temps.

 Pontus cligna des yeux, ne sachant quoi répondre. Son teint était devenu blême et une douleur au ventre s’était soudain saisie de lui. Il avait peur de ne pas comprendre ce que le Père Supérieur, leur bienfaiteur, essayait de leur dire. À côté de lui, Anne Pétronille déglutit bruyamment, elle aussi choquée par les paroles du vieillard. Le Prieuré d’Arela était leur foyer depuis tellement longtemps, le seul lieu qui les avait accueillis les bras ouverts. Ils n’avaient aucune envie de le quitter. Qu’est-ce qui pouvait bien motiver une telle décision ? Et pourquoi leur Père Supérieur restait-il aussi paisible pour leur annoncer qu’ils allaient devoir s’en aller ?

 — Qu’est-ce que vous essayez de nous dire, mon Père ? finit-elle par demander après quelques secondes de silence, inquiète.

 — Je veux dire par là que vous allez devenir Père et Mère Supérieurs d’un tout nouveau Prieuré, dont les bâtiments ont été achetés par le Culte à Leonne, il y a tout juste quelques jours. On nous a demandé de trouver des responsables, je vous ai proposés et finalement, notre Inquisiteur vous a choisis.

 Anne écarquilla grands les yeux, des étincelles dans le regard tandis que son sourire regagnait en assurance. Elle se tourna ardemment vers Pontus qui avait récupéré toute sa couleur mais n’en restait pas moins abasourdi.

 — Vous voulez dire que… nous allons gérer notre propre Prieuré ? dit-il lentement.

 — C’est ça, approuva Innocent en hochant la tête. Et croyez-moi, c’est du boulot ! Mais je sais très bien que vous allez exceller dans ce travail ! Je compte sur vous pour recueillir les enfants des rues et leur offrir la chance que je vous ai offerte à l’époque !

 Anne poussa une petite exclamation réjouie et se jeta subitement sur Pontus pour le serrer dans ses bras sous l’émotion. Il lui fit une caresse dans ses cheveux de feu et elle releva la tête, lui adressant ce même sourire flamboyant que lorsqu’ils s’étaient rencontrés dans la ruelle de Leonne. Cette pensée, cependant, fit naitre en lui une petite crainte qu’il s’empressa de communiquer.

 — Mais n’est-ce pas dangereux que nous revenions là-bas ? demanda-t-il sérieusement. Nous étions des voleurs à l’époque, peut-être que les gens se souviennent de nous, enfin, surtout de moi.

 — Au contraire, je trouve que le message est très beau, lui répondit le boiteux. Cela montrera à tout le monde que même un orphelin vivant de ses maigres rapines peut devenir quelqu’un d’important et de cultivé, si on lui tend la main.

 À ces paroles, Pontus se mit à sourire à son tour. Anne lui adressa un nouveau regard rayonnant et attrapa une de ses mains pour les mettre dans les siennes. L’inquiétude et l’angoisse de l’annonce avait fait place à un bonheur sans pareil. Jamais elle n’avait été si heureuse, et le géant partageait ce sentiment.

 — Je peux donc compter sur vous, mes enfants ? demanda Innocent avec un brin de malice dans le regard. Je me dois quand même de vous avertir qu’il faudra tout aménager, et chercher des collaborateurs sur place, même si un budget vous sera accordé par le Culte. Toujours partants ?

 — Oui ! clamèrent-ils en chœur.

 — Et bien je vous déclare Père et Mère du nouveau Prieuré de Leonne ! lança leur bienfaiteur en se levant pour leur tendre un parchemin. Voilà ce que vous devrez présenter sur place ! Francesco a apprêté une carriole pour vous y conduire demain matin.

 Anne et Pontus se levèrent l’un à la suite de l’autre pour serrer contre eux le vieil homme dans une dernière étreinte affectueuse, le remerciant pour tout ce qu’il avait fait pour eux. Puis ils quittèrent son bureau en se donnant la main, fiers et heureux, pour préparer leurs affaires en prévision de leur nouveau départ.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Unpuis ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0