Innocent d'Arela (2/2)

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 Pontus sursauta et lâcha une exclamation, manquant de renverser les œufs. Anne, elle, s’était immédiatement relevée, méfiante. Pas le moins gêné du monde, l’homme de la cinquantaine continua de claudiquer vers eux. Même quand Pontus laissa les œufs sur le côté pour le dominer par sa taille, il se contenta de lui adresser un regard amusé, puis, à l’aide de son bâton, il écarta quelques feuilles et s’assit confortablement près du feu.

 — Ha ! s’exclama-t-il après quelques secondes en voyant l’expression circonspecte des jeunes. Excusez-moi, j’allais oublier de me présenter ! Je suis le Père Innocent d’Arela. Enchanté. Et vous, vous avez bien un petit nom ou un surnom ?

 — Anne, répondit la jeune fille, bras croisés.

 — Pontus, enchérit ce dernier en clignant des yeux.

 — Hé bien, Pontus, servez donc les œufs ! réclama le Père Innocent avec un grand geste du bras. Ha, mais vous n’avez pas d’assiettes pour moi, peut-être…

 — Nous mangeons à même le plat, d’habitude, lança Anne en se rapprochant. On utilise des cuillères que Pontus a fabriquées.

 — Ha, je vois, et vous n’en avez pas pour moi, je suppose ? soupira le religieux, feintant l’embarras.

 Le géant, toujours mal à l’aise, fit non de la tête. Puis, comme Anne commençait à se servir, il la rejoignit et se mit à manger. La jeune fille n’avait besoin que d’un œuf pour se repaitre, mais lui devait en consommer deux, en plus de quelques fruits. Il était un peu rassuré de ne pas avoir à partager avec cet inconnu sans gêne qui les observait avec un sourire en coin. Il avait beau s’être présenté, ils n’avaient aucune idée de qui il pouvait bien être, mais ils se doutaient bien, à voir ses vêtements riches, qu’il ne devait pas être n’importe qui. Le tout était de savoir s’il était hostile et s’il était venu seul à eux… et surtout, pourquoi ?

 — Avez-vous déjà entendu parler du Culte, jeunes gens ? leur demanda l’homme une fois qu’ils eurent avalé la dernière bouchée d’œuf.

 — J’ai déjà entendu des choses, répondit Pontus, le regard fuyant. Mais je sais pas trop ce que c’est.

 — Pareil, poursuivit Anne en haussant les épaules.

 — Hé bien, si vous me le permettez, lança l’homme d’une voix enthousiaste. J’aimerais vous faire un bref résumé de ce que nous, en tant que membres du Culte, pensons sur la manière dont fonctionne notre monde. Je peux ?

 Pontus tourna la tête vers Anne d’un air interrogateur. Elle avait eu exactement le même geste, faisant virevolter ses longs cheveux de feu. Comme elle lui souriait chaleureusement, Pontus hocha la tête à l’intention du Père Innocent , qui sourit à son tour et se secoua un instant pour s’installer plus confortablement.

 — Pour commencer, dit-il, nous pensons que tous les évènements qui se passent dans notre monde, du plus insignifiant au plus important, sont le résultat d’une double volonté divine.

 — Une quoi ? s’exclama Anne en le dévisageant tandis que Pontus ouvrait grand les yeux, l'air bênet.

 — Nous croyons qu’il existe deux déités, Lithé et Meroclet, reformula Innocent d’Arela. Le premier est le Grand Chuchoteur, celui qui planifie les évènements et les dicte à Meroclet, le Maçon du Monde. Ce dernier, une fois qu’il en prend connaissance, leur donne vie dans notre réalité. Pour prendre un simple exemple, si Lithé décidait que l’une de vos poules soit victime d’un aurulve, il suffirait de le proposer à Meroclet pour que cela arrive.

 — Pourquoi il voudrait tuer une de nos poules ? s’étonna Pontus en jetant un regard vers leur poulailler de fortune.

 — Ce n’était qu’un exemple, lui répondit l’homme d’un air bienveillant. Tout ça pour vous dire que, selon notre croyance, Lithé et Meroclet façonnent notre monde et notre vie à leur guise. Et c’est pour cela que nous les adorons, afin de nous attirer leur clémence et leur bienveillance.

 — Pourquoi ne pas seulement prier Lithé, alors ? demanda Anne en fronçant les sourcils. C’est lui qui planifie, à vous entendre, l’autre n’est qu’un outil.

 — Un outil doué de sa propre volonté, précisa Innocent en levant l’index en signe d’avertissement devant cet outrage. Car Meroclet peut aussi décider de refuser d’écouter Lithé, lorsqu’il s’aperçoit que ce dernier va dans un sens qui ne lui convient pas. Dans ces cas-là, pendant un bref moment, l’influence de Lithé est interrompue. Il existe plusieurs passages de notre histoire qui en sont la preuve, comme lorsqu’un Tsunami devait frapper la Majorique, fruit de la colère de Lithé envers le continent. Au dernier moment, elle s’est écroulée sur elle-même. Nous pensons que lorsque Meroclet pense que Lithé va trop loin ou s’en prend à quelqu’un qui est dans ses bonnes grâces, le Bâtisseur peut alors changer les plans de Lithé, par sa propre volonté. C’est pour cela que nous accordons autant d’importance aux deux divinités.

 Il se tut et observa les deux jeunes. Manifestement, à en voir leur mine, ils n’avaient pas tout compris. Mal à l’aise, Anne rapprocha ses jambes contre son corps et Pontus entoura ses épaules de son bras.

 — Pour prier Lithé et Meroclet, reprit le Cultiste, nous avons différents rites et coutumes. Quelques sacrifices d’animaux, pas mal de fêtes en leur honneur et en celui des Saints et des Colosses qui ont marqué l’histoire de notre croyance… Nous sommes rassemblés autour de cinq grands Inquisiteurs, un par continent, qui veillent à ce que le monde respecte ses devoirs envers les deux Dieux. Chaque grande ville est sous la protection d’un Évêque, tandis que les villages moins grands sont occupés par des Prêtres. Et puis, il y a les Prieurés, qui sont dirigés par les Pères et Mères.

 — Et vous en êtes un, alors ? demanda Pontus dans un souffle.

 — C’est ça, soupira-t-il. Je suis le Père Supérieur du Prieuré d’Arela, au Nord-Est d’ici. C’est moi qui en suis le responsable.

 — Et c’est quoi, un Prieuré ? demanda Anne en posant sa tête contre l’épaule de Pontus.

 — C’est un lieu qui a pour vocation l’éducation de la jeunesse, répondit Innocent avec un grand sourire. On apprend aux enfants à lire et à écrire, deux choses très importantes pour le Culte. Mais il y a aussi les bases des mathématiques et d’autres choses à caractère plus scientifique. Et puis, on y inculque aussi tout ce qu’il faut savoir pour devenir pratiquant du Culte par la suite. Les jeunes que nous recueillons profitent ainsi d’un toit, d’apprentissages et, on l’espère, des faveurs de Lithé et Meroclet.

 Il s’interrompit et poussa un grand soupir mélancolique avant de fixer les deux jeunes, toujours l'air bienveillant. Anne avait attrapé la main de Pontus dans les siennes, même si elle ne parvenait pas à la recouvrir totalement. On aurait pu confondre la scène avec un père gardant sa petite fille au coin du feu. Anne leva la tête pour adresser un regard de braise à son ami, qui comprit tout de suite ce à quoi elle pensait.

 — Il y aurait… Il y aurait de la place pour nous ? demanda-t-il d’une voix hésitante. Je veux dire… vous nous accepteriez ?

 — Jeunes gens, répliqua le Père Innocent. Lithé ne m’aurait même pas fait vous remarquer si ce n’était pas dans ses projets de vous offrir une chance d’éducation.

 Pontus et Anne le dévisagèrent avec un sourire. Ils n’étaient pas encore adeptes des concepts du Culte et ne comprenaient pas bien les paroles du boiteux. Mais ce dernier venait tout juste de leur proposer une vie meilleure, loin de Leonne et de la pauvreté. Anne était d’ailleurs plutôt enthousiasmée et elle se releva bien vite, demandant de l’aide à Pontus pour attraper leurs poules et les mettre dans des malles de leur conception. Une fois qu’ils eurent rassemblé leurs maigres affaires, ils quittèrent, pour de bon, leur petite baraque, en compagnie du Père Supérieur, qui les conduisit jusqu’une grande charrette conduite par deux domrochs, des bovins massifs et puissants disposant de trois cornes successives. Un homme de la trentaine, le disciple du Père Innocent, semblait l’attendre nerveusement. Le quinquagénaire lui expliqua la raison de son absence au Conseil qui, manifestement, avait été aussi barbant que prévu. L’homme aida Pontus à ranger leurs affaires dans la charrette puis à prendre place. Ils étaient plutôt serrés, à trois à l’arrière, notamment à cause de la taille de Pontus. Mais ce n’était pas bien grave. Ils étaient en route vers le Prieuré d’Arela.

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