Innocent d'Arela (1/2)

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 Six années s’écoulèrent. Les deux enfants ont poursuivi leur vie à deux, sans jamais se disputer. Pontus avait continué sa croissance et atteignait maintenant une taille des plus imposantes. Personne à Leonne n’arrivait à sa hauteur. Anne, quant à elle, était restée assez petite, mais son ami pouvait sans problème la porter sur son dos. Ensemble, ils continuaient leurs larcins les jours de marché, tandis que leurs quelques poules leur donnaient chaque jour plusieurs œufs. Ils s’étaient finalement installés dans l'ancienne bâtisse que Pontus occupait enfant, mystérieusement abandonnée de la vieille folle.

 La jeune femme aux cheveux de feu brûlait d’une joie de vivre intense et contagieuse, qui avait gagné le cœur de Pontus. Voir son sourire chaque jour était l’un des plus beaux cadeaux que le géant pouvait recevoir de la vie. Il faisait tout son possible pour que la jeune fille soit heureuse. Ensemble, ils parcouraient Leonne et profitaient des spectacles des saltimbanques en dégustant des raisins qui n’avaient pas été suffisamment surveillés. Pontus avait gagné en assurance. Il ne bégayait plus et parlait désormais d’un ton assuré. Et si, par un quelconque hasard, on venait à leur chercher des noises, le jeune homme avait tôt fait de régler la situation. Puis, le soir, Anne pansait et nettoyait ses blessures physiques.

 Ils n’avaient cure des refontes de l’Empire. Ils ne savaient pas que, alors qu’ils profitaient tous deux d’un bel après-midi, l’Empereur Rodrigo avait été assassiné par sa plus jeune fille. Un empoisonnement, comme il était de coutume dans la famille Impériale de Safranie. L’avènement de cette jeune femme, du même âge que Pontus et Anne, au trône du pays était pourtant sur toutes les lèvres. Car Lucrèce IV, c’était son nom, profitait aussi de l’appui du Culte et, par conséquent, de la bienveillance du peuple. Ses frères et sœurs qui protestaient avaient été jugés d’hérésie par l’Inquisiteur Armand, qui avait pris la petite sous son aile. Ainsi, trois membres de la Famille Impériale allaient subir des ordalies qui entraineraient indubitablement la mort.

 Et pourtant, c’est son accession au pouvoir qui allait entrainer une rencontre des plus conséquentes pour la vie de nos jeunes amis. Profitant d’avoir l’Impératrice sous son aile, l’Inquisiteur Armand de Massal allait offrir au Culte la première Cathédrale de Safranie. C’était Leonne qui avait été choisie pour l’accueillir. Une réunion allait être donnée en ville et les Évêques et Pères du continent étaient conviés pour définir ensemble des plans du futur édifice, avec les meilleurs architectes et Savants de l'Empire

 Parmi ces hommes et ces femmes, cependant, quelques-uns n’avaient aucune envie de venir. Soit parce que l’architecture ne les intéressait pas, soit qu’ils avaient mieux à faire. D’autres étaient tout simplement jaloux de Leonne et de son Évêque. C’est pour un mélange de ces différentes raisons que le Père Innocent d’Arela, dirigeant du Prieuré de la même ville, se promenait dans les rues de la ville de Pontus et Anne, plus intéressé par une boutique de parchemin que par la réunion à venir.

 L’homme, qui approchait de la cinquantaine, portait une toge brune et se déplaçait avec l’aide d’un bâton sculpté spécialement pour lui par un de ses disciples. Il trainait la jambe gauche, conséquence d’un banal accident lorsqu’il était encore propriétaire d’une exploitation viticole. À la suite de cet incident, il avait décidé de se consacrer au Culte. Il avait rejoint le Prieuré de sa ville natale et en était finalement devenu le Père Supérieur. C’était son établissement qu’il représentait aujourd’hui, sans guère d’enthousiasme.

 Il était en train d’examiner du parchemin quand quelque chose attira son attention. Il détourna la tête vers la fenêtre de la boutique en clignant des yeux, se demandant s’il avait bien vu. Au beau milieu de la foule qui se pressait à faire ses achats, une tête et même les épaules d’un homme dépassaient, aussi discret qu’une unique cerise sur un gâteau. Lâchant la marchandise, Innocent d’Arela sortit de la boutique, comme hypnotisé par la vue de cet être gigantesque. Plus il l’observait et plus il se rendait compte à quel point Pontus devait être jeune. Il n’était peut-être même pas adulte, ayant à peine un petit duvet de barbe mal entretenu. Ses vêtements rapiécés et recousus à l’excès étaient un indice de pauvreté.

 Bien vite, le Père Supérieur remarqua la présence d’une jeune fille qui faisait des va-et-vient entre le garçon et les échoppes, en dissimulant des choses qu’il s’empressait de cacher sous ses vêtements. Comprenant qu’il était le témoin de quelques menus larcins, Innocent eut un petit rire amer. Il leva ensuite les yeux au ciel, pour observer la position du soleil. La réunion était pour dans une heure, peut-être moins. Mais son disciple était déjà là-bas, et il fallait croire qu’il avait là une parfaite occasion d’échapper à un concile des plus barbants.

 Ainsi, le Père Innocent d’Arela continua de suivre Pontus et Anne, les surveillant discrètement. La rouquine grimpait sur les épaules du géant et, avec ses grandes jambes, ils avançaient très rapidement. Le religieux, lui, suivait à son rythme, mais les gens s’écartaient pour le laisser passer, tout en lui adressant leurs hommages. S’ils parvenaient à s’éloigner, le quinquagénaire n’avait ensuite aucun mal à les retrouver, simplement à cause de la grande taille de Pontus. Toutefois, quand ils arrivèrent aux frontières de la ville, le Père hésita. Il n’y avait plus personne pour ralentir le géant et il lui échapperait bien vite. Mais maintenant qu’il y était, il fallait continuer sa filature. Et si les Dieux étaient avec lui, alors il les retrouverait.

 Finalement, après un moment de marche sans les avoir à vue, le Père Innocent remarqua de la fumée qui s’élevait, un peu plus loin. Intrigué par ce détail, il décida de suivre la piste que les Dieux lui adressaient. Il arriva bien vite à proximité d’une maisonnette qui semblait avoir été construite par un architecte très peu doué. Il eut un petit rire en pensant à ses collègues qui étaient justement en train de se disputer sur le nombre de colonnes ou sur les matières premières à utiliser pour la fameuse Cathédrale. Non loin de la baraque, la jeune fille était adossée à un arbre, mangeant des raisins qu’elle lançait quelques fois au géant. Celui-ci surveillait, accroupi et dos au Père, trois œufs en train de cuire sur une sorte de plaque de métal maintenue sur un petit feu crépitant. Pour éviter de se brûler, le jeune géant portait des gants de forge trop petits pour ses mains.

 — Parfait, il y a même un œuf pour moi ! lança le Père Innocent d’Arela en s’avançant vers eux, s’aidant toujours de son bâton pour prendre appui, avec un grand sourire.

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