Enfant des rues

7 minutes de lecture

Chapitre 1 : La vie ironique du Père Arnoldson

Ceci est un avertissement.

 Comme tous les samedis aux alentours de dix heures du matin, les rues de la ville de Leonne, en Safranie, sont inondées de monde. La population va faire son marché et profite des nombreuses échoppes, tenues pour beaucoup par des marchands qui y ont leurs habitude. On peut y trouver de tout, des produits locaux aux victuailles plus exotiques, en passant par le vin réputé de villes comme Arela, Rolom ou Alet. Le marché de Leonne est ainsi un évènement hebdomadaire presqu’incontournable, même pour les moins aisés. Car s’il s’agit de faire ses courses pour la semaine, c’est aussi un moment de rencontre et d’amusement, autour des saltimbanques venus montrer leurs talents dans les rues. Enfin, et pour tout le monde, c’est la venue des crieurs publics qui clament les nouvelles de toute la Safranie, tenant ainsi le peuple au courant des dernières nouvelles.

 Depuis plus de trois siècles, avec la prise de pouvoir de la dynastie des Lucréciens, la Safranie s’était énormément développée. La famille impériale avait fait construire de nombreuses routes et facilité le commerce partout dans le continent. En ce jour où démarre notre histoire, la Safranie était une grande nation. Depuis plusieurs décennies déjà, Leonne était une ville en plein essor, dû à sa position favorable, là où le Rhomès se jette dans le Sinistre. Les simples villageois avaient grimpé l’échelle sociale et un Évêque s'y était installé, et preuve que la cité était l’une des plus importantes du continent.

 Mais la vie n’était pas toute rose pour tout le monde. Car là où toute richesse se pavane, il y a d’autant plus de pauvreté qui se cache. Ainsi, cloitrés dans les ruelles sombres, se terrent les sans-abris tandis que des voleurs à la sauvette se faufilent dans les foules pour subtiliser discrètement les bourses mal attachées. Parmi eux, de nombreux enfants, des orphelins ou des bâtards, et même parfois des esclaves en fuite, tentent, désespérément, de survivre. Ils ne sont pas très difficiles à distinguer des autres enfants qui jouent dans les rues. Alors que ces derniers portent des vêtements plus ou moins propres, de couleurs vives, riant et souriant, pris par leurs jeux, ceux qui nous intéressent ont un air maussade, parfois colérique, dans des habits déchirés et ternis par la crasse. Ils ne pensent pas à s’amuser, mais simplement à se nourrir et survivre. Pour eux plus que pour quiconque, le marché du samedi est un moment vital. Ils doivent en profiter pour voler de maigres quantités de nourriture. Mais en toute discrétion, car s’ils se faisaient prendre, ils seraient passés à tabac. Sans aucune pitié.

 C’est dans ce monde impitoyable que tente de survivre le jeune Pontus. Le garçon ne connait pas ses origines. Aussi loin qu’il s’en souvienne, il vivait avec une vieille folle, trop âgée pour l’avoir enfanté, dans un taudis délabré, un peu à l’écart de la ville. La vieille lui avait appris à faire diversion tandis qu’elle volait de quoi les nourrir tous les deux, jugeant Pontus trop maladroit pour le faire lui-même. Mais, depuis quelques semaines, il en était venu à devoir se débrouiller seul. La dame l’avait chassé de chez elle, car il était devenu trop difficile à nourrir. Il faut dire que Pontus avait beau n’avoir que dix ans, il en paraissait bien plus, du haut de son mètre quatre-vingt-cinq. Un véritable géant parmi les enfants de son âge. Il était aussi fort, capable de soulever des poids sur lesquels la plupart des adultes auraient peiné. Mais, comme la vieille le lui avait affirmé à de nombreuses reprises, il n’était pas très agile non plus, et beaucoup trop gentil pour ce monde de brute. Il était largement capable d’attraper un citoyen pour le détrousser et l’assommer. Pourtant, quand il se faisait prendre en train de voler, il ne se défendait sous aucun prétexte. Jamais il n’avait porté la main sur quiconque et malgré son corps, meurtri par les bleus et les cicatrices.

 Ainsi il semblait condamné à succomber, comme beaucoup d’autres orphelins, à la faim ou à la maladie, si tant est que les blessures n’aient pas raison de lui avant cela.

 Ce jour-là, mal à l’aise, Pontus observait la foule bouger autour de lui. Il était déjà plus grand qu’une grosse partie des clients, ce qui ne jouait pas en sa faveur. Beaucoup jetaient vers lui des regards méfiants. Il n’avait pas le même avantage que les jeunes de son âge, qui pouvaient se faufiler entre les jambes des citoyens sans être repérés. Mais peu importe…

 Il avait un plan pour se procurer de la nourriture. Il s’approchait calmement de l’échoppe d’un boulanger, en faisant mine de regarder plutôt la viande et les saucisses séchées exposées par son voisin. Ainsi, il espérait que le boulanger ne se méfierait pas de lui. Avec un peu de chance, il parviendrait à lui voler quelque chose et à fuir assez vite.

 Il allait mettre son plan à exécution quand il entendit un cri de peur non loin de lui, et il tourna la tête vers son origine. Plus loin, un homme avec un casque en métal, sûrement un membre de la garde, tenait le bras d’une jeune fillette aux longs cheveux roux et qui, d’après ses vêtements, vivait elle aussi dans la rue. C’était la gamine qui avait crié, plus de surprise que de peur. Elle tentait, en vain, de se dégager des mains du soldat, qui l’insultait allègrement en la secouant un peu. De toute évidence, il l’avait prise la main dans le sac. Pontus cligna des yeux, surpris, et son regard alterna de la scène au pain qu’il convoitait. Il déglutit en pensant qu’il risquait d’avoir un soldat à ses trousses s’il tentait quoique ce soit maintenant. Mais il fut un peu rassuré en le voyant trainer la gamine de force et s’éloigner. La petite criait toujours, le suivant à contrecœur. Elle allait surement être emmenée aux geôles de la ville.

 Pontus observa les alentours, pris d’un regain de confiance. Il n’y avait pas d’autres gardes en vue. C’était le moment ou jamais de passer à l’action ! Il jeta un dernier regard amusé vers eux, mais changea soudain d’expression. Le soldat trainait la petite dans une des nombreuses ruelles de la ville. Pontus les connaissaient toutes. Et celle-ci ne menait nulle part. C’était plutôt le genre de coin pour y réaliser quelque chose à l’abri du regard des autres…

 Pontus cligna des yeux, incompréhensif. Pourquoi allaient-ils là-bas ? Allait-il lui faire du mal ? Il hésita un instant et se décida à reporter son larcin à plus tard. Il voulait en avoir le cœur net. Il se faufila au possible, poussé par les gens en contresens, puis s’engouffra à son tour dans la petite ruelle. Il s’y enfonça alors, mal à l’aise. Un peu plus loin, le chemin bifurquait sur la gauche, menant à un passage condamné depuis plusieurs dizaines d’années. Pontus entendait les cris étouffés de la jeune fille, mais plus encore les exclamations du soldat qui l’avait attrapée. Il était étonné de ne pas percevoir plus de colère dans la voix de ce dernier. Non, l’homme ricanait beaucoup trop...

 Lorsqu’il prit enfin le tournant, il vit le garde, dos à lui. Il avait plaqué la petite fille contre le mur. Elle se débattait en essayant d’appeler à l’aide, mais elle avait la main de l’homme contre ses lèvres pour l’empêcher de crier trop fort. Etrangement excité pour une raison que Pontus ne comprenait pas, le soldat essayait de lui déchirer les vêtements avec son autre main, tout en lançant quelques mots dont le sens lui était alors inconnu. Pontus resta quelques secondes interdit puis, soudain, il cria en s’élançant vers l’homme. Ce dernier eut tout juste le temps de tourner la tête. Pontus lui asséna un violent coup sur le casque, en joignant ses deux mains. Le garde lui lança un regard stupéfait et, sans rien ajouter, tomba lourdement au sol, dans un bruit métallique provoqué par son attirail.

 Pontus le regarda, le visage défait. C’était la première fois qu’il frappait quelqu’un. Et cette personne gisait par terre, inconsciente, peut-être même morte… Il regarda ses mains tremblantes, respirant avec difficulté, comme en pleine crise de panique, sentant des larmes couler à ses yeux. Mais alors qu’il allait hurler à la mort, il sentit la chaleur de deux petites mains se joindre aux siennes.

 Il baissa la tête, soudain calmé, un peu surpris. La fillette s’était relevée et, au lieu de s’enfuir, elle était restée, pour remercier le géant qui venait de la sauver des griffes du soldat. Pontus en était resté bouche-bée. Les lèvres de la jeune fille s’étaient tendues pour former le premier sourire qui lui ait jamais été adressé. Un sourire franc, chaleureux et plein d’innocence.

 — Merci, monsieur le géant, lança-t-elle alors. Tu t’es pas fait mal ?

 — N-non…, bégaya ce dernier d’une voix fluette d’enfant qui étonna légèrement la petite fille. Mai-Mais j’ai p-pas voulu… Lui fai- lui f-faire d-du mal…

 La petite tourna la tête vers le soldat, toujours à terre, et gonfla les joues en l’observant de manière irritée. Puis elle regarda à nouveau Pontus, droit dans les yeux. Ses mouvements de tête faisaient danser ses cheveux flamboyants, telle une flamme dans l’âtre de la cheminée.

 — De toute façon, c’était pas un gentil soldat, dit-elle en haussant les épaules. Dis, tu t’appelles comment ?

 — P-Pontus…

 — Moi, c’est Anne ! enchaina la rouquine. Enchantée, Pontus le Géant !

 — En-Enchanté…

 Et c’est ainsi que Pontus fit la connaissance d’Anne, le premier rayon de soleil dans sa vie, et qu’une des plus belles amitiés en Terre des Murmures débuta.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Unpuis ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0