III - LE GARDIEN DE LA MÉMOIRE

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     D'Amarösthelmar, Médès n'en voyait plus que les toits sombres, recouverts de mousses et de crasse, depuis la fenêtre à barreaux de sa "chambre". Il n'avait pas à se plaindre de la situation qu'on lui donna. Certes, il manquait cruellement de confort et la faim se faisait parfois ressentir. Même son âne lui manquait, car il était désormais complètement seul, mais tout cela valait toujours mieux que de mourir sous la torture des bourreaux impériaux. Cela faisait déjà plus d'une semaine qu'il y était consigné, et à en juger par la vue qu'il lui était offerte, il se trouvait certainement dans la montagne surplombant la ville. Il avait notamment une vue directe sur le manoir, un peu plus bas sur sa gauche. Il était rare que des lumières s'y allumaient, et vu son état, le propriétaire était souvent absent ou bien peu responsable. Médès se demandait si la famille de son fondateur y vivait toujours, et quel genre d'homme il avait pu être. La porte de sa cellule grinça et un homme entra, coupant court à ses réflexions :

"Médès Hietus-Egusten ?"

"Lui-même."

"Suivez-moi." ordonna-t-il, autoritaire. 


Médès lui emboîta le pas, peu confiant, à travers un dédale de couloirs froids creusés à même la roche, et que de rares torches venaient éclairer de leur lumière chancelante. Arrivés dans une petite salle voûtée gardée aux quatre coins par des hommes en armure, le guide fit signe à Médès d'attendre. Après quelques minutes dans un silence profond qui n'était pas pour le rassurer, un vieil homme vint à leur rencontre. Il adressa une tape amicale sur l'épaule du geôlier qui repartit d'où ils étaient venus, puis il intima Médès à le suivre. Tout cela se fit sans un mot, ce qui troubla fortement Médès, qui ne pouvait s'empêcher d'observer son nouveau guide : c'était un homme très grand, mince, d'un âge avancé, certainement plus vénérable encore que sa stature ne le laissait supposer. Il avait de long cheveux blancs et bouclés qui lui arrivaient juste en dessous des omoplates, et une barbe soigneusement taillée en bouc, rendant son visage encore plus fin. Il avait le regard dur et perçant, des yeux verts et un nez droit. Les muscles de sa mâchoire étaient tous contractés, le parant d'un rictus sévère. Il portait une armure de cuir et de mailles, et dans son dos un instrument étrange que Médès n'avait encore jamais vu. Cela ressemblait à un gros luth, agrémenté d'un clavier, d'une manivelle, et d'un petit arc, le tout soigneusement sculpté dans du bois : c'était sans doute là l'oeuvre d'un maître, mais il n'en connaissait pas l'utilité.


Médès restait impressionné par la vigueur dont témoignait ce vieillard.À force de le dévisager, il ne se rendit pas bien compte de la distance parcouru, et ils passèrent ainsi plusieurs barrages de gardes, qui les laissèrent tous passer sans mot dire. Enfin ils pénètrent, par une porte massive de pierres taillées, dans une immense grotte. Seul un trait de lumière oblique l'éclairait quelque peu, descendant de la voûte jusqu'à rencontrer une sorte de colonne de pierre, dressée au centre. Il n'y avait aucune construction humaine dans cette grotte gigantesque, qui d'ailleurs était sous le règne d'une nature foisonnante : à la surprise de Médès, les voilà qu'ils foulaient de l'herbe parsemée de petites fleurs, comme s'ils se trouvaient dans une prairie. Il y avait même quelques arbustes et bosquets floraux, l' "Amarös" étant la plus largement répartie. C'était une fleur très nuancée, ses pétales partant d'un rouge vif à la base pour finir dans la couleur du sang. Ils avaient l'aspect de longues feuilles rubanées cerclant une gerbe d'épis, composés d'une multitude de petites graines écarlates, ajoutant à ce chapeau l'élégance des plumes. Cette fleur était celle de l'Amour, du sacrifice et de l'immortalité, ayant la réputation de ne jamais faner. Elle fut d'ailleurs à l'origine du nom de cette ville¹. Du lierre et du salpêtre escaladaient les parois rocheuses, qui scintillaient de petits cristaux. Au fond, un petit lac s'était même formé, alimenté par une petite cascade. Ils enjambèrent un petit ruisseau dont l'eau courait paisiblement. C'était un des seuls sons qui peuplaient cet espace paisible, onirique, irréel.


Médès était submergé par une vague de stupéfaction, d'émerveillement et de sérénité. Dans toute sa vie, jamais il n'avait vu de lieux si calmes, si purs et préservés, coupés du monde et de ses vices. Ils marchèrent jusqu'à parvenir à la colonne pierre, qui se précisait davantage : à l'origine naturelle, elle avait été taillée par une main humaine, sculptée en volutes et arabesques qui se dédoublaient au fur et à mesure que les motifs rejoignaient la voûte. Le rayon lumineux s'enfonçait dans la pierre et permit à Médès d'y remarquer une large fente. Sa curiosité l'emporta et il fit un pas en avant, lorsque le vieil homme le retint et parla enfin.

"Tu cherchais des réponses et tu en auras, mais chaque chose en son temps."

Médès se retourna, la mine ravie et intéressée.


"Je suis Jhen Jursson, le chef de cette organisation secrète qui lutte contre l'Empire du Soleil Noir. Vois-tu, j'étais là quand il affirma sa suprématie sur toute la terre. J'étais là aussi quand l'Empereur n'était rien qu'un enfant. J'ai connu son père, et j'ai connu sa mère. C'est ici qu'elle est enterrée."

Il fit signe à Médès de se taire avant que celui-ci, visiblement consterné, n'eût le temps de répondre.


"Comme tu peux t'en douter, je suis donc vieux...très vieux. Et s'il me reste encore un peu de souffle de vie, c'est bien pour accomplir une dernière tâche...Je suis le Gardien de la Mémoire, d'une histoire que j'ai consignée dans un chant de ma composition, et que je dispense à toute âme prête à se libérer du joug de l'ignorance. Il en sera de même pour toi, car il me semble que tu désires connaître la vérité. Es-tu prêt à l'entendre ?"

Médès ne répondit pas, captivé.


"J'ai pu examiné ta statuette. Elle représente Gatholyn², la déesse mère, qui incarne la Nature." continua Jhen Jursson.

"Cela ne te dis rien n'est-ce-pas ? Et pourtant, il y a encore une dizaine d'année, des hommes comme toi et moi la vénérait. Elle fut et est encore une véritable déesse, entité de jadis, que l'Empereur cherche aujourd'hui à garder dans son ombre, en se présentant comme unique divinité. Mais sache que Gatholyn fait partie d'un large panthéon, celui des Dieux Désincarnés, seuls vrais dieux ayant réellement existés. Ils sont ceux qui nous ont conçus, nous, êtres vivants, comme ils ont conçu ce monde dans lequel tu es né."



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1 : L'étymologie du nom de la ville d'Amarösthelmar découle donc du nom de la fleur Amarös.

Amarös : fleur de l'Amour

Thel : Maison, foyer, en Langue Souveraine (la langue la plus commune, sorte de latin.)

Mar : suffixe désignant les bourgs, par extension la ville. 

2 : Gatholyn est la déesse de la Nature, des Animaux et de la Fertilité. C'est la troisième divinité du panthéon des Dieux Désincarnés, comme ils seront appelés plus tard.  Elle est le deuxième enfant du Dieu Pere, et par conséquent l'une des plus puissante.

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