6 - Tout ce qui est petit est mignon... ou pas

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Gabriel examina l’entrée béante que son ami avait révélée au grand jour. Une odeur étrange et désagréable en émanait, un mélange de putréfaction, de moisissure et d’autres origines qui ne lui disaient rien qui vaille.

— Retournons voir les autres, proposa-t-il. On fait le point sur la situation avant d’aller plus loin.


Aymeric et Erika acquiescèrent et descendirent retrouver le reste du groupe. Rien n’avait changé de ce côté, enfin un peu de stabilité, pensa Gabriel. Klaus surveillait les environs, parut soulagé de les voir revenir en bonne santé et se précipita pour enlacer sa compagne.


Gabriel s’enquit de l’état de Vincent, en grande discussion avec Ethan. L’adolescent le laissa approcher avec un frémissement de crainte, mais déjà moins marqué qu’auparavant. Si son visage avait repris des couleurs, ses yeux rougis montraient que le chemin de la guérison était encore long. Malgré toute son envie de le questionner, Gabriel jugea préférable de le laisser parler de tout et de rien avec Ethan pour ne pas briser la fragile confiance qui était en train de s’établir.


Gabriel rassembla toute la troupe et raconta ce qu’Erika, Aymeric et lui avaient trouvé au lac. Au moment de parler des prouesses physiques de son ami, il eut un moment d’hésitation et le chercha du regard. La validation qu’il espérait ne vint pas. Le connaissant bien, Gabriel comprit que ce mutisme était plutôt à comprendre comme une invitation à décider par lui-même. Il choisit de jouer franc jeu et parla des exploits d’Aymeric. Ethan baptisa cette capacité « la super-force de ouf » au grand dam de son détenteur.

— C’est super tout ça, mais on n’a toujours pas de porte de sortie, rétorqua Maeder. Un trou dans le sol, j’appelle pas ça une échappatoire. Et s’il y a des serpents dans ce tunnel ? Je n’irai pas te chercher cette fois, Gaby !

— Je n’aime pas l’idée de rester ici à attendre, à rester passifs, répondit l’interpellé. Et si les serpents nous avaient encerclés pour mieux nous tendre une embuscade ? Sans oublier l’agresseur de Vincent, dont on ne sait rien, et qui se balade dans le coin !

— Erika n’ira nulle part, interrompit Klaus.


Sa fiancée s’était assoupie dans ses bras, épuisée. Elle transpirait, de profondes cernes marquaient son visage. Klaus l’enlaçait avec un air protecteur et légèrement menaçant.

— Je reste ici avec elle, avec Vincent et tous ceux qui veulent. Je serai leur… leur… Pfleger, comment vous dites en français ? Oh, et puis zut, Lassen Sie uns in Ruhe !! Ok ?!

— Klaus, c’est vraiment dangereux de se séparer, l’assura Gabriel. Je te comprends. Moi non plus, je ne veux pas que mes amis soient blessés. Avançons avec prudence, mais avançons quand même.


Aymeric intervint et prit Gabriel à part.

— Laisse-lui un peu de temps.


Soixante longues minutes s’écoulèrent avant qu’Erika n’émerge de sa torpeur. Gabriel expliqua à nouveau ses intentions et elle trouva les mots pour convaincre son fiancé. Ils partirent ainsi tous les sept vers l’entrée cachée qu’Aymeric avait mise à jour.


L’étroitesse de la galerie souterraine ne permettait d’avancer qu’à deux de front. Gabriel et Aymeric prirent le rôle d’éclaireur, une lampe torche à la main pour donner un peu de visibilité dans ces ténèbres insondables. Le sol craquait sous leurs pas, des os blanchis par le temps parsemaient le terrain. Certains avaient une forme très étrange, ici un crâne avec une corne centrale, là un torse avec des ailes. Il y a peu, ils auraient ri et cherché la caméra cachée.


Plus maintenant.


Des insectes grouillaient sur ces carcasses et dévoraient les lambeaux de peaux qui y étaient encore attachés. Certains grimpaient sur les murs de terre et frôlaient les aventuriers, leur inspirant des mouvements de recul instinctifs. Ethan marmonnait comme un mantra « Ce sont des gâteaux secs, ce sont des gâteaux secs », et pressait Gabriel afin de sortir de là au plus vite.


Tout à coup, un hurlement sauvage retentit, son écho se propageait et rendait sa localisation impossible. Gabriel et Aymeric s’arrêtèrent et scrutèrent les ténèbres. Ils sentirent Maeder et Ethan se raidir, attentifs. Un rire strident résonna et fit tinter leurs oreilles. Un mélange de plaisir et de perversité agita les esprits et eut une curieuse résonance avec de profondes émotions malsaines chez chacun d’eux.

— Je sais ce que c’est, murmura Maeder.


Elle passa un bras autour des épaules de Gabriel et de Aymeric, et s’approcha, la mine conspiratrice.

— C’est une ado qui vient de tomber sur une photo de Justin Bieber.


Ethan éclata de rire malgré lui.

— Je ne vois pas d’autre explication, approuva-t-il.

Le hurlement recommença, accompagné d’un cri de douleur qui se termina dans un gargouillis inquiétant. Le silence se fit durant quelques secondes, avant qu’un rire jubilatoire ne reprenne de plus belle. La main de Maeder se serra sur l’épaule de Gabriel qui comprit qu’elle était beaucoup moins sereine qu’elle ne le laissait paraître.


Il la connaissait par cœur. S’il cherchait à la protéger, cela ne ferait que la pousser plus loin dans la provocation et cette tête de mule était bien capable de se mettre en danger.


L’écho d’une voix d’adolescent résonna dans la galerie.

— Pitié ! Arrêtez !!


Aymeric tendit l’oreille :

— Il y a une intersection un peu plus loin. À mon avis, ce qu’on a entendu vient de la gauche.

— Qu’est-ce que vous en dites ? On l’évite ou on va voir ? s’enquit Gabriel.

— Je n’aime pas trop l’idée de l’avoir dans le dos et de laisser quelqu’un se faire torturer, je préfère y aller, répondit Aymeric.

— Pas d’accord avec toi, aucune envie de prendre un risque, rétorqua Klaus. On a des blessés.

— Et toi, Gabriel ? Où veux-tu aller ?


Le jeune homme, interloqué, se tourna vers Maeder, devenue très sérieuse tout à coup.

— Moi ?

— Oui, tu nous demandes notre avis, c’est cool. Mais tu as le tien aussi, donne-le.

— Eh bien… je préfère faire face au danger et savoir à quoi nous avons affaire. En plus, je ne peux pas faire comme si je n’avais pas entendu ces cris et m’enfuir sans savoir si j’aurai pu l’aider.


Sans attendre les autres réponses, elle tourna vers la gauche, et sa gracieuse silhouette vêtue de noir s’éloigna d’un pas déterminé. Gabriel se hâta pour ne pas être distancé. Maeder était restée impassible au moment de sa réponse, mais il était persuadé, sans savoir comment, qu’elle approuvait son choix. Il gardait en lui la sensation diffuse d’avoir réussi un test, sans en avoir compris ni les raisons ni les enjeux.


L’exploration ne dura pas bien longtemps. La lampe éclaira le corps d’un adolescent, allongé sur le sol dans une mare de sang. De nombreuses et profondes entailles striaient son corps crispé et tordu dans des angles peu naturels. L’expression d’agonie de son visage laissait imaginer l’ampleur de la torture qu’il avait subie.


Vincent se détourna de la scène et vomit. Klaus murmura des imprécations en allemand et serra la main d’Erika.


Le même rire éclata à nouveau, tout proche et un être humanoïde apparut. De petite taille, à peine une cinquantaine de centimètres, il portait des vêtements courts et ajustés comme sur une poupée, avec une paire d’ailes de papillon qui lui donnait un air enfantin et amical. Jusqu’à ce que l’on remarque ses yeux. Il fixait avec attention le cadavre à ses pieds, la bouche entrouverte, une envie et un désir pervers le faisaient trembler d’excitation. Il leva lentement la tête vers les nouveaux venus et leur hurla :

— Encore, encore, encore !


Il dégaina une dague dissimulée dans son dos et se jeta sur Ethan, dont les réflexes peu glorieux ne purent lui éviter d’être entaillé à l’épaule. La première surprise passée, il examina sa coupure d’un air détaché et jeta un regard blasé à son agresseur. La créature éclata de rire à nouveau et déclama d’une petite voix aiguë :

— C’est maintenant que l’on va s’amuser. Tue-les !

— Bien sûr ! Dans tes rê…


Ethan s’arrêta en plein milieu de sa phrase et écarquilla les yeux. Sa bouche s’ouvrit et se ferma sans un son et il dévisagea ses amis un à un, avant de jeter son dévolu sur Aymeric. Il serra le poing et le lui envoya de toutes ses forces en pleine figure, sans se préoccuper le moins du monde de l’écart entre ses bras de crevette et son musculeux camarade.


Les années d’entraînement prirent le pas sur la réflexion, le bras gauche d’Aymeric se mit en opposition par pure habitude et dévia le coup. Il arma une contre-attaque, mais arrêta son bras en plein mouvement. Ethan vit l’ouverture, lui fonça dessus comme une brute et le renversa au sol. Il commença alors à le marteler de coups de poing pendant qu’Aymeric gardait les bras serrés devant lui pour limiter les dégâts.


Maeder se tourna vers la fée perverse et lui cracha :

— Arrête ça tout de suite !

— Je vous tuerai tous ! Tous ! Je creuserai des tombes pour chacun de vous, et ça ne sera jamais assez. Jamais ! hurla la fée.


Sa haine brute était si puissante, alors qu’elle s’échappait du corps d’une si petite créature, que Maeder recula malgré elle. Gabriel en profita pour essayer de l’attraper, mais il manqua son coup.

— Fais attention à son poignard, s’il te blesse il va t’arriver la même chose qu’à Ethan, lui cria-t-elle.


Sa voix résonnait fort dans ces tunnels qui amplifiaient également les grognements des deux jeunes hommes qui se roulaient à terre, un son insupportable à entendre pour leurs copains. Gabriel ramassa une pierre et la lança de toutes ses forces sur l’auteur de cette sorcellerie, mais il manqua son coup de quelques centimètres.

— Gaby, là ! Y a quelque chose sous ce corps, cria Maeder.


La déception d’avoir raté son attaque fut de courte durée et laissa place à la surprise quand il vit Maeder s’agenouiller devant le cadavre encore chaud. Réprimant son dégoût avec difficulté, elle essayait de le déplacer pour atteindre quelque chose. Gabriel jeta d’autres pierres pour lui donner le temps de trouver ce qu’elle avait repéré.


La fée démontra une grande agilité et esquiva les projectiles tout en se rapprochant d’Erika. Klaus faisait barrage de son corps pour que sa fiancée ne soit pas en contact avec cette créature, mais il stressait de plus en plus de voir cette dernière approcher. N’y tenant plus, il se jeta sur elle et balança de grands coups de poing qui n’atteignirent pas plus leur cible que les pierres de Gabriel.


Klaus récolta un coup de dague qui lui pervertit l’esprit, tout comme Ethan. Il se tourna vers Erika en serrant les poings de toutes ses forces. L’allemande, incrédule, recula en voyant son compagnon s’avancer vers elle, et partit en hurlant. Klaus la pourchassa sans que Gabriel ne puisse faire quoi que ce soit pour les aider, bien trop occupé avec la fée.


Maeder finit par pousser le défunt sur le côté, et mit à jour un piolet sur lequel il était allongé. Elle le ramassa et le brandit face à elle avec une détermination qui réjouit la fée au plus haut point.

— Arrête… ça… tout de suite, articula-t-elle en y mettant toute sa résolution.

— Je suis un Sith, un Baobhan Sith. Je ne reçois pas d’ordre d’une fillette humaine.

— Pourquoi fais-tu ça ?

— J’ai besoin d’une raison ? Parce que ça m’amuse. Et maintenant que les portes sont ouvertes, ce sont les jouets qui viennent d’eux-mêmes à moi !


Le Sith fondit sur Maeder et son arme improvisée. Il détourna sa course pour la prendre sur le flanc, mais, d’une courbe très pure, Maeder lui envoya la pointe aiguisée du piolet en pleine poitrine, l’empalant avec un bruit obscène de craquement d’os et le tuant sur le champ.

— Deux mots pour toi, non trois. Wii Sports Baseball, saloperie !


Elle jeta l’arme à terre, s’approcha des deux combattants et tapa dans les mains.

— La récréation est finie les garçons. On se relève, on se serre la main et en rang deux par deux, ordonna-t-elle, encore vibrante d’excitation.


Ethan et Aymeric se regardèrent, éberlués. On ne saura jamais s’ils avaient été plus déstabilisés par ce soudain accès de violence ou par l’autorité de la jeune femme, mais ils obtempérèrent et se dévisagèrent, gênés. Ethan ouvrit la bouche pour s’excuser, mais Aymeric l’interrompit :

— Il ne s’est rien passé.

— C’était trop bizarre, je voyais ce que je faisais, mais je n’arrivais pas à m’arrêter, expliqua Ethan.

— Tout va bien, je te dis, insista Aymeric.

— En plus, c’est toi qui t’es fait le plus mal, persifla Maeder en montrant les phalanges écorchées du grand échalas.

— Mais c’est qu’il est trop costaud, c’est pas naturel de passer autant de temps à faire du sport !


Les quatre amis étaient essoufflés et réalisaient l’ampleur du péril qu’ils venaient de vaincre. Maeder regardait ses chaussures tâchées de sang et tremblait. Gabriel examina d’un air triste le cadavre au piolet.

— Merde, il doit même pas avoir notre âge, ce gars.

— Il faut aller chercher Klaus et Erika, dit Aymeric. On ne sait pas quels dangers il peut y avoir dans cet endroit.

— Je n’ai même pas vu par où ils sont partis, déplora Gabriel. Comment proposes-tu qu’on s’y prenne ?


Pendant qu’Aymeric et Gabriel argumentaient, Vincent s’approcha du corps et le contempla, les poings serrés. Il le dévisageait comme s’il voulait graver pour toujours les traits de ce garçon dans sa mémoire.


Ethan lui demanda s’il le connaissait, mais ne reçut aucune réponse. Il interrompit ses amis avec une question qui le turlupinait.

— Comment le gamin a pu entrer ici ? s’étonna-t-il. Il a une super-force de ouf lui aussi ?

— Par une des portes dont parlait le Sith, suggéra Gabriel.

— Une porte ? Le Sith ?


Gabriel transmit à ses amis les quelques informations obtenues sur la fée pendant le combat. Il avait vaguement souvenir d’avoir entendu ce nom dans une vieille légende celte. Impossible de donner plus de précisions, si ce n’était que ces fées étaient réputées maléfiques.

— Une laminak et maintenant une fée, c’est quoi la logique ? s’interrogea Ethan.

— Aucune idée.

— De toute façon, il n’y a qu’une chose sensée à faire, maintenant.

— Vraiment ? répondit Gabriel d’un air méfiant.

— On a tué le monstre, on le fouille ! Et c’est Maeder qui prend les points d’expérience.


La capacité fulgurante d’Ethan à ne jamais se laisser abattre redonna le moral à ses amis qui restaient encore sous le choc de cette rencontre. Le hippie basque, comme ils aimaient le surnommer, se pencha sur le corps disloqué de la faerie et lui fit les poches. Il en ressortit une petite clé métallique jaunâtre et la tendit aux autres, intrigué.


Gabriel la prit et l’examina.

— C’est de l’airain, un alliage à base de cuivre. On s’en servait il y a longtemps pour fondre les cloches. Elle est ancienne, très ancienne à mon avis.


Ethan lui jeta un regard incrédule.

— Comment tu peux savoir des trucs pareil, toi. Tu es une encyclopédie sur pattes.

— J’habite dans une abbaye, je te rappelle. De l’airain, j’en vois depuis que je suis gamin.

— Tu es trop modeste, WikiGaby, affirma son nouvel admirateur.


Gabriel empocha la clé et regarda une dernière fois le cadavre du garçon. Il avait été battu à mort. C’était une chose de lire ces mots dans un livre, dans un journal, et une autre d’y être confronté. Une odeur métallique de sang frais emplissait l’air et lui donnait la nausée. Comment un être avait-il pu faire un tel carnage et y prendre plaisir ?


Il n’avait cependant pas le temps de s’épancher sur le sort de cet inconnu, aussi cruelle que cette attitude puisse paraître. Car une pensée bien plus forte dominait les autres : c’était sa mère qui l’avait amené ici. Sa défunte mère. Quels que soient les scénarios qu’il avait imaginés, aucun ne pouvait être le bon. La lettre ne disait-elle pas « Je ne sais pas quelles horreurs ton père t’a racontées sur moi après ma disparition, mais sache qu’elles sont très en dessous de la vérité » ?

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