2 - le pont

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La forêt céda la place à un terrain plus dégagé. Avec l’altitude, la végétation diminuait et le chemin en devenait plus direct. Les quatre jeunes gens arrivèrent jusqu’au dernier point remarquable de leur voyage, le pont de Licq. L’ouvrage formait une arche de pierre, conçue pour enjamber le gave et contribuait à la réputation de l’endroit. Une fois traversé, le lac ne serait plus qu’à une petite heure de marche.

Maeder leva les yeux au ciel et laissa son regard errer au loin. Elle porta ses yeux sur le pont.

— Tiens, qu’est-ce que c’est que cette gravure ? On dirait un oiseau, mais pas tellement une espèce de la région.


D’un hochement de tête, la jeune femme désigna une pierre de taille qui constituait une partie du parapet. Quand il suivit son geste et aperçut le motif, Gabriel déglutit.

— C’est une grue couronnée…

— Pas franchement endémique, c’est bien ce que je pensais, approuva Maeder. Une idée de ce qu’elle fait là ?

— Non, répondit Gabriel après un long silence.


Toujours le même dessin. Que disait le proverbe déjà ? Une fois c’est un hasard, deux fois une coïncidence, trois fois une déclaration de guerre. Gabriel sentait déjà son esprit échafauder des théories toutes plus farfelues, et inquiétantes, les unes que les autres. Bien qu’il connaisse par cœur cette mauvaise habitude, il était bien trop perturbé en ce moment pour réussir à l’arrêter.


Il reprit ses esprits au bout d’un temps indéfinissable, et leva la tête pour voir Maeder qui le dévisageait. Elle détourna le regard et partit dire quelques mots à Aymeric. Était-ce une lueur d’inquiétude qui avait troublé un instant les yeux sombres de son amie ? Il n’eut pas le temps de se questionner bien longtemps, car Aymeric l’apostropha.

— Toi, le pro des légendes, tu dois bien avoir une petite idée sur la symbolique de cet oiseau, ici, non ? soutint le karatéka.

— Laisse-moi réfléchir… il y a l’histoire des laminak de Saint Pée. Elle raconte qu’il existe une demeure magique invisible sous le pont d’Utsalea, où vivent ces créatures sans se mêler aux humains. Elles viennent parfois quand elles ont besoin de quelqu’un, souvent une femme, pour accompagner un mourant ou un accouchement. La personne qui les aide ainsi reçoit un cadeau, de l’or la plupart du temps, à condition de ne jamais rien emporter de leur monde et de ne jamais en parler, raconta Gabriel.

— Rien sur la grue ? Tu nous as dit avoir fait des recherches avant que l’on vienne.

— Je ne vois pas de lien avec ce pont. Cet oiseau représente la longévité, parfois la pureté.

— Tu as précisé que c’était une grue couronnée, poursuivit Aymeric. Elle n’aurait pas une signification particulière ?

— À part le fait qu’elles combattent les serpents et protègent des hôtes indésirables, rien de très précis. Rien que je puisse relier aux autres légendes, et crois-moi, j’ai cherché !

— Bon, c’est déjà ça. On comprendra peut-être plus de choses quand on aura trouvé d’autres infos, le rassura Aymeric. Continuons.


Toute l’équipe prit de nouveau la route pour la dernière partie de leur marche. Une heure et demie plus tard, ils arrivèrent en vue du lac. Gabriel sentit sa gorge se serrer. La destination mentionnée dans la lettre de sa mère était là, sous ses yeux. Organiser la randonnée lui avait permis de taire les myriades de questions qui l’assaillaient, mais elles refirent surface aussitôt.


Sa mère pensait que son mari aurait raconté des horreurs sur elle après sa disparition, ce qu’il n’avait pas fait. Que cachait-elle de si terrible ? Quel était ce rôle qu’elle voulait lui faire jouer, comme s’il n’était qu’un enfant que l’on trimbalait tel une poupée sans lui demander son avis ?


Gabriel chercha à distraire son esprit en se concentrant sur les préparatifs du campement. Poser son sac, dégager la tente, rechercher une place à peu près plate et sans caillou, toutes ces tâches simples qui l’éloigneraient de l’oisiveté et des pensées parasites.


Il ne se rendit pas compte qu’Aymeric l’observait depuis un moment.

— Il va falloir qu’on en parle à un moment, tu sais, souffla-t-il. Ça fait mal au cœur de te voir dans cet état.


Ethan et Maeder arrêtèrent leur propre installation, surpris. Aymeric était le plus calme et le plus placide d’eux tous. Rares étaient les moments où il prenait l’initiative comme cela, et il ne le faisait jamais pour rien.

— Tu n’as pas besoin de faire cela seul, reprit Aymeric. Nous sommes venus avec toi parce que nous sommes tes amis. Nous sommes arrivés jusqu’au lac et nous ne savons plus quoi faire à partir de là.


Gabriel regarda dans le vide, l’air songeur et hocha lentement la tête.


Il se souvenait comme si c’était hier de ce terrible soir où elle n’était pas rentrée. Elle était partie voir ses parents, dans leur ferme isolée, qui était tellement casse pieds à atteindre en voiture avec ses innombrables lacets en côte. C’était une visite banale qu’elle avait accomplie si souvent. Et jamais ils ne la revirent. Il lui avait fallu plusieurs mois avant de cesser de sursauter quand le téléphone sonnait le soir. C’était lui qui avait décroché le premier, entendant sa grand-mère lui demander quand Ainara arriverait, car elle avait déjà une heure de retard. Il avait vu son père appeler les hôpitaux de la région, appeler les pompiers, appeler la gendarmerie et attendre. Ne sachant pas s’il fallait prendre la voiture pour faire le même trajet et la chercher, ou rester sur place à attendre un appel.


Jusqu’au moment où le coup de fil fatidique était arrivé. À la voix de son père, il avait compris que c’était grave. Plus que grave même, impensable. Elle ne reviendrait pas. Plus jamais. Il n’en avait pas dormi de la nuit ne sachant que faire d’une telle douleur.


Gabriel soupira. Son calvaire n’avait fait que commencer en réalité.


Malgré cela, ses amis étaient restés à ses côtés, tous les trois. Même quand la carcasse de la voiture fut retrouvée, vide de tout corps, et que la police avait commencé à s’intéresser de très près au veuf pas suffisamment éploré à leur goût. Aymeric, Ethan et Maeder furent les seules personnes à ne pas le juger ou condamner sa famille d’office, contrairement à tout son entourage, proche ou non.


Il n’avait jamais autant bûché que cette année-là. La perspective de louper son bac, de rester encore douze mois dans ce lycée et dans cette ambiance, l’avait motivé comme jamais. Il avait cartonné dans toutes les matières, ses profs avaient tous loué sa force mentale et son sens des priorités. Quels compliments pathétiques ! Trois ans plus tard, Gabriel était capable de reconnaître que ce n’était rien d’autre qu’une spectaculaire fuite en avant, qui ne cessa qu’à son entrée à l’université de Pau, cent kilomètres plus loin. C’était à ce moment, et pas avant, qu’il avait pu commencer à se reconstruire.


Et aujourd’hui, trois ans après, ses amis étaient encore là pour cette nouvelle épreuve, lui faisant confiance en dépit de la situation irrationnelle dans laquelle ils se trouvaient.

— Tu as raison, admit Gabriel. Je ne sais pas vraiment quoi faire à partir de maintenant et ça me stresse. Je propose d’attendre ici et de voir ce qu’il se passe. Il n’y avait pas de moment précis de la journée mentionné dans cette lettre. On campe ici et on y passe la nuit, on verra bien.

— C’est un peu léger, tu ne trouves pas ? objecta Maeder.

— Moi, je crois à son idée, coupa Ethan. Fais confiance à son instinct.

— Son instinct ? Depuis quand Gabriel marche à l’instinct ?

— Il devrait le faire plus souvent, c’est tout.

— Et c’est aujourd’hui qu’il devrait commencer ?

— Ce jour en vaut bien un autre.


Gabriel laissa ses amis discuter et reporta ses yeux sur la lettre. Et si Maeder avait raison ? N’avait-il pas entraîné ses amis dans un délire complet, sans queue ni tête. Peut-être qu’en ce moment même, un gars de sa promo était en train de se tordre de rire en pensant au bon tour qu’il avait joué. Cela pourrait être Christophe, ou encore JP. Peut-être oui. Ou peut-être pas… cela ne méritait-il pas de prendre le risque ? Qu’avait-il à perdre à venir ici ? Après tout, les circonstances de la disparition de sa mère étaient bel et bien mystérieuses. C’était si soudain. Son père s’était comporté de manière étrange dès le début. Comme s’il se résignait tout de suite à sa mort, avant même que ce ne soit confirmé.


Maeder vint l’interrompre à nouveau dans ses pensées.

— Bon, c’est ton dernier mot, Gaby ?

— Oui, attendons ici.


La jeune femme eut une moue sceptique, mais haussa les épaules d’un air fataliste. Elle déposa son sac et termina de s’installer, tout comme Aymeric et Ethan. La nuit promettait d’être longue.


***


Nerea le sentait, ils s’approchaient de plus en plus d’elle. À ce stade, les minutes lui paraissaient des heures mais la libération était pour bient… qu’est-ce que c’était que cela ? Son corps se mit à convulser. Un être maléfique approchait du lac. Un pouvoir phénoménal, capable des plus grandes destructions l’habitait. Tous ses projets étaient menacés. Elle avait fondé tellement d’espoir en eux que les larmes montèrent toutes seules. Elle ferma les yeux, posa une main sur son ventre et chercha à se détendre… oui… toute cette énergie n’était pas manifestée. Pas encore. Elle restait à l’état de potentiel, mais il ne lui faudrait qu’un minuscule déclic pour qu’elle s’éveille. Tout n’était pas encore perdu, mais il fallait se dépêcher à présent. C’était maintenant ou jamais.

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