Haurn - La Trinité Haurnienne [2/4]

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Valéna s’appliquait à découper de la viande de cerf sur un plan de travail improvisé. Elle prenait le temps d’enlever toute la graisse du grand cervidé, sans quoi il serait beaucoup trop amer une fois cuit. Cela faisait bien une trentaine de minutes qu'elle s'improvisait bouchère en bord de route, sur une table bancale installée là.

Les habitants allaient et venaient, jetant un simple coup d’œil, murmurant des mots qu’elle ne pouvait pas entendre de là où elle était, certains s’approchant même en ricanant afin de lui poser des questions auxquelles elle répondait dans un æsternian primaire parfait, agrémenté d’un charmant sourire. Les Haurniens savaient bien qu’elle n’était pas des leurs, qu’elle venait du royaume, et ils étaient intrigués de voir une femme venue du sud s’amuser à dépecer un cerf devant eux, comme si cela était un spectacle.

Elle était parée d’une tenue en cuir noir et rouge écarlate qui avait sans nul doute été longuement élaborée et tissée par un éminent couturier du palais royal. Cet accoutrement près du corps et aux multiples ornements dorés ne laissait pas les habitants indifférents, d’autant plus qu’elle était portée par une femme élancée, ce qui créait un ensemble absolument sulfureux. Une aura envoutante et indéniable se propageait tout autour d’elle. En cet instant, on aurait pu croire que tous les yeux d’Haurn étaient rivés sur la belle Valéna.

Elle s’arrêta un moment après s’être abondamment essuyé les mains couvertes de graisse et de sang. La grande brune aux yeux d’argent posa ses mains sur ses hanches et observa la petite foule qui s’était discrètement amassée autour d’elle. Elle leur sourit à tous avant que la plupart ne s’éparpillent hors du chemin. Ils me craignent, se dit-elle alors. Seul un groupe de quatre femmes resta immobile. Elles la dévisageaient.

Valéna survola son plan de travail et sourit lorsque ses yeux se posèrent sur la grande pile de peau qu’elle avait dépecée plus tôt. Elle décida d’empoigner le plus gros morceau, de le basculer par-dessus son épaule droite et de le porter jusqu’aux femmes qui restèrent figées. Le poids de la charge l’accablait. Malgré tout, elle tendit la fourrure épaisse aux femmes qui ne surent comment réagir sur le moment. Alors que ses bras commençaient à fatiguer, elle décida de les encourager à s’en saisir :

 - Prenez-la, mesdames, elle est à vous. C’est un présent.

Le silence continua cependant, jusqu’à ce que l’une d’entre elles le rompt :

 - Pour… pourquoi ?

Valéna eut d’abord du mal à comprendre leur réaction. Cette question la frappa tel un coup de massue sur le crâne. De nature très fière, elle avait du mal à ce qu’on lui refuse un cadeau, voire même la moindre bonne intention qu’elle pouvait entreprendre envers quelqu’un. Elle ravala sa fierté et tenta de trouver des réponses à leur hésitation.

 - Je vous assure, prenez-la. Je n’en ai aucunement besoin. Considérez cette peau comme un gage de sympathie.

 - Un… un gage de sympathie ? Mais… vous venez du sud… pourquoi nous offrir cela ?

 - Eh bien, pourquoi pas ? répondit Valéna qui commençait à perdre patience.

 - Vous avez tué nos maris, nos sœurs, nos enfants. Ce n’est pas une peau de cerf qui les fera revenir et qui nous fera oublier ce que vous nous avez fait subir, rétorqua une autre femme, la moins conciliante des quatre.

Ce qu’elle redoutait le plus à son arrivée à Haurn s’avéra malheureusement une nouvelle fois véridique. Les Haurniens la haïssait. Durant toute la semaine, elle avait multiplié les approches et les actes de bontés envers les habitants et les réactions avaient été pour le moins mitigées. Certains, particulièrement les hommes, s’étaient montrés avenants, certainement pour espérer parvenir à charmer Valéna, d’autres, surtout les femmes, s’étaient comportées comme des vipères n’hésitant pas à cracher leur venin, par vengeance ou même par jalousie, comme l'Æsternienne appréciait le croire.

 - Je n’ai tué personne de mes mains. Les hommes se battent, pendant que nous, les femmes, nous les regardont s’éloigner, souvent à jamais… relança-elle alors. J’insiste, prenez cette peau, cela me fait plaisir.

 - Chez nous, Fraye, les femmes se battent aux côtés des hommes. On ne reste pas caché dans nos châteaux à attendre qu’un chevalier vienne planter sa graine, siffla l’ainée avant de s’emparer de la peau d’un geste rempli de haine.

Valéna observa le groupe faire volte-face et s’éloigner au loin. Elle prit un plaisir vicieux à s’imaginer face à chacune d’entre elle lors d’un combat singulier, durant lequel elle se serait assurée de les humilier avec sa longue dague. Je leur aurais prouvé qu’une femme du sud, aussi, peut se battre.

Elle fit elle-même demi-tour, reprenant place face à la table, se remettant peu à peu de la conversation qu’elle venait d’avoir. Elle trancha ensuite en petits morceaux une belle part de viande qu’elle avait extraite du cerf. Une fois finit, elle lâcha un sifflement strident tout en gardant ses yeux rivés sur l’animal mort, les sourcils froncés. Après quelques secondes de vides, dix exactement, un majestueux faucon aux plumes aussi noires que la nuit et parsemées de taches blanches comme les étoiles scintillantes atterrit sur la table. L’oiseau de grande envergure et au bec busqué se mit à renifler la carcasse du cerf. C’était un faucon nuage, une espèce rarissime dont le plumage devenait entièrement blanc en hiver, au contact du froid. Ces prédateurs solitaires peuvent être observables le jour, si l’on était chanceux, dans les monts escarpés des Eaux Dormantes, où Valéna parvint à apprivoiser un de ces spécimens durant son enfance. Elle tendit un morceau de chair à son familier qui s’empressa de le gober. Visiblement affamé, il se rabattit ensuite sur la pauvre bête dépecée.

 - Neth ! Qu’est-ce qui te prend ? Je te prépare ton repas et tu préfères fouiller dans les restes… quelle éducation ! soupira Valéna, toujours énervée. Elle lança plusieurs bouts de viandes à la suite, tous attrapés et dévorés en un rien de temps par le faucon, dans un rythme presque mécanique.

Elle l’observa alors finir le reste des morceaux tout en lui caressant lentement le dos, passant ses doigts fins au travers de son doux plumage. Cette proximité apaisa la grande femme aux cheveux bruns.

Elle repensa soudainement au roi, la première fois qu’ils s’étaient rencontrés à Fendrarion. Valéna était arrivée à la capitale une semaine plus tôt. Elle faisait partie du cortège d’Arnold Fordringer durant sa nomination en tant que Maréchal. Elle avait été conviée par ce dernier car c’était une femme très convoitée à travers le royaume et il savait qu’il pouvait obtenir des faveurs de la part de certains nobles grâce aux charmes légendaire de Valéna. Elle était parfaitement consciente qu’elle avait été utilisée à des fins personnelles mais elle s’en moquait bien. Cela avait toujours été le cas pour elle. Elle avait passé toute sa vie à servir les intérêts d’hommes passionnés et naïfs.

Ce fût le cas aussi pour le Roi Tallen Ier. Alors qu’elle profitait d’un magnifique spectacle offert par les nouveaux Jardins d’Arcane où se pavanaient des centaines d’espèces d’oiseaux aussi exotiques et singulières les unes que les autres et où les fauconniers royaux étaient formés, il lui avait rendu visite. Elle se rappelait les moindres détails : son sourire, son visage rayonnant, sa tenue luxueuse ornée d’or, la chaleur de cette lourde après-midi d’été ; elle parvenait presque à sentir l’odeur des magnolias qu’il lui avait alors offert.

Elle nageait à travers son esprit, elle voguait dans un océan de souvenirs soudainement agité par une tempête lorsqu’elle se remémora leur dernier tête-à-tête. Celle qu’on surnommait déjà « la Favorite » se rappelait encore très bien ce qu’il lui avait dit : « Tu ne peux plus rester à la capitale, cela est trop dangereux pour toi. La reine veut ta tête et elle l’aura sans que je ne puisse rien y faire. Pars, loin. »

Elle mordit soudainement ses lèvres pulpeuses, visiblement irritée par cette triste évocation. Elle refusait cependant de se résigner au fait qu’elle aie pu s'attacher à ce goujat qui lui avait tant promit ne serait-ce qu’un instant.

Elle chassa donc rapidement ces mauvaises pensées, se forçant à revenir à la réalité. Elle vit Neth grignoter à nouveau la carcasse, ce qui amplifia son aigreur. D’un sifflement strident, elle renvoya son faucon dans les airs après avoir lâché un juron. Elle décida de se retirer dans sa tente qui avait été installée dans l’urgence à son arrivée. Le déménagement de toutes ses fournitures, lui, n’était pas encore terminée. En voyant les affaires accumulées à l’extérieur, elle se dit que ses « appartements » ressemblaient plus à un entrepôt qu'à une chambre de « favorite ».

Elle aperçut son homme de main arriver dans sa direction. Il transportait une grande caisse qui lui empêchait de voir devant lui. C’était un homme massif, grand et peu bavard et ce dernier point la dérangeait tout particulièrement. Il lui été cependant d’une aide précieuse et elle avait une confiance aveugle en lui. Il était aussi loyal que fort. Après avoir déposé cette caisse, il te tint devant sa maîtresse qu’il salua en s’inclinant maladroitement. Elle lâcha un sourire qui adoucit ses traits.

 - Merci Gondrin. Dis-moi, sais-tu où se trouve Eulric ? J’ai besoin de son aide.

Le serviteur secoua la tête sans montrer la moindre expression sur son visage. Valéna supportait mal ce flegme qui était si récurrent chez le balourd. Elle le remercia à nouveau avant de rentrer dans sa grande tente écarlate qui faisait tâche au milieu de ce paysage verdoyant. Une fois à l’intérieur, elle se dirigea au fond de celle-ci et attrapa un paquet soigneusement emballé qu’elle semblait cacher parmi les monticules d’affaires. Elle le déposa sur son lit et se mit lentement à ouvrir l’emballage, prenant soin de défaire les nœuds afin qu’elle puisse les reformer plus tard. Le tissu défait laissa apparaître une pile de vulgaires pierres, certaines arrondies, d’autres pointues. Ce qui s'avéra intriguant cependant étaient les gravures minutieusement taillées sur la roche. Elle les toucha du bout des doigts, suivant les schémas géométriques dessinés sur les pierres. Elle resta ainsi durant plusieurs minutes, à contempler, à analyser ces éléments, à les sonder telle une augure.

Elle fût alertée par le bruit du tissu lorsque,  poussé par le vent ou bien par quelqu’un. Elle se retourna subitement, surprise. Dans un réflexe, elle referma le paquet, utilisant son corps afin de le cacher tout en essayant de paraître la plus naturelle possible.

 - Oh, Eulric, c’est toi. Tu m’as fait peur. Tu aurais pu annoncer ton arrivée, voyons. Imagine si j’étais en train de me changer… dit Valéna d’un ton faussement moralisateur.

 - Je m’excuse, maîtresse. Je ne voulais pas vous surprendre. Milles pardons, répondit alors l’adolescent à la voix tremblotante.

 - Bon, ce n’est rien. J’avais justement besoin de toi, vois-tu ? Pourrais-tu rendre visite à messire le Vassal Edrine pour qu’il puisse trouver quelqu’un qui connaitrait les moindres recoins d’Haurn ? Dis-lui que l’Ambassadrice Delanoire t’envoie et que cette requête est de la plus haute importance, tu as bien compris ?

 - Oui, maîtresse. J’y vais de ce pas. Je m’excuse encore pour l’intrusion et la gêne occasionnée, dit-il, finissant par s’incliner avant de quitter la tente au pas de course.

Valéna sourit, se rappelant de la première fois qu’elle l’avait vu au palais. C’était lors d’un tournoi de lyrisme organisé par la cour, en hommage au roi. Entant qu’écuyer, il accompagnait son chevalier qui participait au concours. Alors que ce dernier récitait une sublime balade à la gloire des enfants du royaume et à l’avenir qu’ils incarnaient, Eulric planta la rapière aiguisée de son maître à l’arrière de son crâne, devant une foule aussi surprise qu’affolée. Valéna apprit plus tard que le chevalier était soupçonné d’abus sexuels sur une dizaine de mineurs, dont son jeune écuyer qu’il aurait violé durant sept ans. Alors que tout le monde accablait l’enfant et exigeait sa mort, elle parvint à convaincre le roi de faire gracier le pauvre garçon à l’aide de son pouvoir de persuasion, à condition qu’il soit ostracisé de la fonction d’écuyer, lui empêchant de devenir chevalier. Valéna prit ensuite Eulric sous son aile afin qu’il ne soit pas voué à vivre seul dans les rues de la capitale, délaissé de tous.

Tout en refermant et rangeant soigneusement le paquet, elle repensa au marché qu’elle avait passé avec le roi. Devenir ambassadrice d’une conquête militaire au de-là des montagnes, assez loin pour que le courroux de la reine jalouse ne puisse l'atteindre. Partir pour le Nord ne l’enchantait guère mais cela marquait le début d’une nouvelle opportunité à saisir, sans avoir à user d’un quelconque charme pour gravir les échelons. Son titre lui conférait un pouvoir presque aussi influent que celui de Vassal. L’excitation engendrée par ce nouveau départ réveillait en elle une grande ambition. Elle aurait voulu accomplir tous ses desseins, assouvir tous ses désirs, mais il fallait se montrer patient.

Elle était à présent à l’extérieur de sa tente, humant l’air frais et observant les ruelles vides. Elle exulta en s’imaginant au sommet, ce dont elle avait toujours rêvé. Mais avant cela, elle devait se concentrer sur une tâche qui ne la concernait pas directement, une quête qu’elle devait impérativement achever. Il fallait qu’elle trouve les réponses aux questions qui l’avaient menées jusqu’ici, au milieu d’Olemnia : la raison principale pour laquelle elle avait accepté le marché du Roi Tallen Ier, ce pour quoi elle était prête à écarter toutes ses ambitions.

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