• Le départ 2/2 •

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C’était sa dernière nuit dans l’Arbre de Vie. Le lendemain, Astal partirait avec Terendul pour se rendre dans la capitale du Sahir, pays des djinns, et demander l’aide du Zaeim à Razalmal[1]. Au fond, la jeune fille savait qu’elle n’avait d’autre choix que celui-ci, mais une part d’elle angoissait de se retrouver devant ce djinn à la réputation fort intimidante. Le Sahir, pays désertique et ensoleillé, faisait l’objet de nombreuses rumeurs, aussi incroyables qu’effrayantes.

La demi-elfe fourra enfin la dernière tunique qu’elle allait emporter pour le voyage, et tira sur la lanière du sac en lin pour le refermer. Puis, elle rassembla l’ensemble de ses gros baluchons. Il y en avait quatre, si on comptait la grande besace où elle entreposait ses armes légères, ainsi que sa sacoche d’herbes en tout genre, qui sauraient guérir n’importe quel mal. Les deux autres rassemblaient vêtements et accessoires d’apparat, car la belle Astal ne pouvait se présenter à la Cité d’Argent dans une tenue de vagabonde.

Après le dîner auprès de sa famille, seule Darasriel monta aider sa petite-fille avant son départ. Les autres, eux, préféraient toujours la compagnie de Terendul.

La grand-mère se sentait un peu coupable d’avoir eu autant de ressentiment envers le sang de son sang. Durant les quatre dernières années passées avec Astal, Darasriel l’avait toujours considérée comme une gêne et non comme sa petite-fille. Mais ce soir, lorsque la jeune Demi avait exposé toute sa peine et son chagrin, le cœur de la reine s’était adouci, et pour la première fois depuis longtemps, elle avait vu son fils défunt sur le visage d’Astal.

― Viens aux temples avec moi, lui demanda la vieille femme en lui tendant la main. Tu auras besoin du soutien de nos Dieux lors de ton voyage.

N’osant pas la contrarier, la jeune fille suivit docilement son aïeule dans les couloirs boisés de l’immense maison. Pour atteindre les temples, il fallait sortir de l’Arbre de Vie, escalader son tronc de l’extérieur et grimper jusqu’à la cime. Là, le silence s’imposait de lui-même. Seuls face aux imposantes statues d’Ariel et Irriel, aucun elfe n’osait rompre le calme du lieu sacré.

Astal était une fine grimpeuse. Comme dans chaque discipline qu’on lui enseignait à Alferilim, l’adolescente excellait avec brio. Elle devait faire briller la réputation de sa famille, même si elle récoltait un bon panier d’insultes en supplément.

La demi-elfe agrippa une liane solide et prit appui sur le tronc pour se hisser en hauteur. Elle posa un pied sur l’écorce brune du grand chêne, puis le second, et entama son ascension. Elle ne mit pas plus de huit minutes pour atteindre l’entrée du sanctuaire, et s’installa sur l’une des plus grosses branches en attendant sa grand-mère.

A cette heure tardive, le temple n’accueillait que les quelques rares sylvestres qui ne dormaient pas encore. Il n’y avait aucune limite de territoire pour ce lieu de culte, si ce n’était les branches du chêne qui s’élevaient dans le ciel. Un grand plancher avait été aménagé pour que les cérémonies pussent attirer un maximum de participants et d’invités. Chaque ramification de l’arbre abritait deux ou trois bougies aux senteurs fleuries, protégées par un sortilège djinn pour ne pas risquer d’incendier la forêt, et une douce musique résonnait dans l’air.

Darasriel retira ses souliers et les posa sur le bord d’une branche, imitée par sa petite-fille qui n’allait pas assez souvent aux temples pour avoir retenu les manières à adopter en ces lieux. La vieille elfe s’avança lentement vers l’imposante statue du Dieu qu’elle venait prier, alluma une bougie à la douce fragrance du lys avant de s’agenouiller. Astal copiait les moindres faits et gestes de sa grand-mère, et une douce brise accompagna la jeune fille quand elle posa ses genoux au sol.

Les yeux mis clos, Astal ne savait pas par quoi commencer. Les angoisses qui l’habitaient ne pouvaient être réglées par le Dieu de la chasse, mais chez les elfes, elle ne pouvait prier autre dieu qu’Ariel et Irriel.

L’idée de partir une nouvelle fois loin de chez elle l’effrayait. Elle n’avait aucune idée de ce qui pouvait lui arriver durant ce long voyage, et le Zaeim l’intimidait rien que de par son nom. Comment allait-elle réagir une fois devant lui, à la cité d’Argent ? Accepterait-il de l’aider, alors même qu’elle n’avait rien à lui offrir ? Et si elle rentrait les mains vides, toujours sous sa forme métisse, que dirait Thangil ? Sa famille ? Serait-elle réellement à la hauteur de cette expédition ?

L’esprit de la jeune fille était tellement plein de questions, d’angoisses et de peurs, qu’elle en oublia sa prière.

― Et bien jeune demoiselle, résonna une voix grave dans sa tête. Est-ce ainsi que l’on t’a appris à t’adresser à nous ?

Astal rouvrit précipitamment les yeux, surprise, et ne sut quoi répondre.

― Allons mon enfant, gronda gentiment la voix. N’as-tu pas de langue pour me répondre ?

― Je… commença-t-elle en cherchant ses mots. Je ne suis pas sûre de prier les bonnes divinités pour cette quête…

Darasriel lança un regard en coin à la demi-elfe, ne comprenant pas pourquoi celle-ci parlait seule à voix haute.

― Voyons Astal, c’est l’esprit de la forêt qui bénira ton expédition, et sans moi, la chasse et les batailles seront perdues d’avance si tu ne me pries pas de t’aider dans ta quête… Mais sans doute préférerais-tu demander à Nalii la protection des cinq mers ?

― Je… euh…

Irriel comprit qu’Astal était déstabilisée de ne pas voir son vis-à-vis, et descendit alors de son petit nuage pour habiter la statue du temple qui lui était dédié. Tous les elfes du temple retinrent leur stupeur, émerveillée par le spectacle qui s’offrait à eux.

― Eh bien, mon enfant, cela te convient-il mieux ? demanda l’être de pierre d’une voix plus grave encore.

La demi-elfe hocha fébrilement la tête, et voyant que le géant de pierre attendait une réponse, elle se lança :

― J’ai besoin de votre soutien pour le long voyage que je m’apprête à entamer, mais je ne suis pas sûre que votre appui soit le seul nécessaire… Enfin, je veux dire que… que je vais traverser un pays en guerre, d’immenses forêts sauvages, des mers enragées, des déserts cuisants, tout ça pour demander à un djinn si oui ou non il accepte de m’aider… et s’il refuse, je ne me vois pas revenir les mains vides après tous ces efforts.

Lorsqu’elle eut vidé son sac, la jeune fille reprit une grande gorgée d’air et attendit le verdict du dieu.

― Je vois… murmura-t-il avec un sourire. Eh bien, Astal Igdrasil, par les dons qui me sont conférés et avec l’accord de mes confrères et consœurs, je bénis ton expédition et ton voyage. Que ta volonté puisse t’apporter réussite et courage, et que la lumière divine t’éclaire dans les moments difficiles et te montre le chemin de ta destinée. Te voilà prête à partir.

Astal n’eut pas le temps d’ouvrir la bouche que le dieu Irriel était déjà reparti aux cieux. Les sylvestres du temple observait la jeune fille, interdits, hésitant entre admiration et révolte.

Les deux femmes redescendirent sans un mot, encore surprises de la visite du dieu.

Le lendemain, Terendul les attendait devant l’Arbre de Vie, ses sacs déjà attachés à la selle de son cheval. Les affaires de la jeune fille l’attendaient également sur sa monture, et un troisième destrier avait été préparé à côté. La demi-elfe fronça les sourcils. Elle n’avait pas prévu de troisième voyageur, et à bien y penser, elle n’en voulait pas. Il ne ferait que les ralentir et les gêner dans leur voyage. Terendul et elle formaient l’un des plus beaux duos, et la jeune fille ne désirait pas avoir à baby-sitter un troisième membre.

Mais Darasriel ne le voyait pas de cet œil, et refusa catégoriquement de le renvoyer chez lui. Il était totalement qualifié pour accompagner sa petite fille jusqu’à Razalmal, et la vieille reine pensait qu’il serait bon pour la troupe d’avoir un peu plus de compagnie pour le voyage.

Le ténébreux cousin semblait être contrarié, et Astal réalisa bien rapidement ce qui l’agaçait autant.

― Tu vois Terendul, railla un garçon qui venait d’arriver avec son sac en cuir. Je t’avais bien dit que je serais là quand Astal quitterait la cité.

― Fait attention à tes oreilles, menaça l’elfe en grondant. On ne sait pas ce qui pourrait leur arriver lors de l’expédition…

― Qu’est-ce qu’il fait là, lui ? demanda la Demi en pointant Méliel, qui avait été rattrapé par la puberté et dont les soins onéreux n’avaient pas réussi à cacher l’acné.

― Je vous accompagne voir le Zaeim, figure-toi, lui répondit le sylvestre. Le roi pense qu’il est préférable de parler avec diplomatie au Seigneur d’Elgerim, et ton cousin et toi n’êtes pas vraiment réputés pour votre tact.

― Je refuse catégoriquement de voir cet elfe dans ce voyage ! s’exclama Astal, furieuse.

― Tu n’as pas le choix, asséna Darasriel en claquant sa langue contre son palais. Méliel partira avec vous, que tu le veuilles ou non.

Gardant sa rage enfouie en son for intérieur, la jeune fille s’abstint de tout commentaire et monta rapidement sur son cheval blanc.

Peu de gens assistèrent au départ de la petite troupe, qui partit sans un mot, la tête haute.

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[1] Razalmal, autrement nommée la « Cité d’argent » est la capitale du Sahir, la plus grande et la plus riche des villes de tout le Royaume d’Elgerim.

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