Régression

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Dans un joli jardin, bercée par le tangage d'un hamac, une récente retraitée savoure sa chance. On dit de Louise qu'elle est gentille, aimable, peut-être un brin naïve. Cette veuve, sans enfant, apprécie, plus que tout, solitude et indépendance. À présent débarrassée de son patron, éternellement insatisfait, Louise pense avec délice aux années à venir. L'espace-temps, s'ouvrant derrière ses paupières closes, va ressembler, en mieux, sous bien des aspects, à celui béni de son enfance. Les attentes et exigences des parents en moins. Du jeu, du jeu, rien que du jeu ! s'enthousiasme-t-elle, paisiblement.


Pendant que les passereaux gazouillent, Louise tente de se souvenir. Qu'aimait-elle faire à dix ans ? Lire, bien sûr, pense-t-elle, une satisfaction au coin des lèvres. Des journées entières à s'évader...

Un tracteur bourdonne. Louise ouvre les yeux. Le ciel est bleu, le soleil brûlant. Dessiner aussi ; gagner au Scrabble contre son pépé ; préparer des biscuits en forme de cœur ; fabriquer des pompons, des guirlandes en crépon ; coller des gommettes...

D'allongée elle bascule lentement à assise, impulse un mouvement de balançoire à la toile tendue. De la balançoire, oui ; de la corde à sauter ; grimper dans le cerisier... Ses yeux s'accrochent aux branches du chêne et subitement, de l'ouest, un coup de vent agite les feuilles et caresse les joues de Louise. Aussitôt la mémoire de la sexagénaire, en une espiègle pirouette, la ramène sur les routes en compagnie de sa copine Christine. Combien de kilomètres ont-elles parcouru autour du village de leurs grands-parents ? Des centaines... Chaque jour endossant un nouveau rôle de composition, leur monture se transformaient en magnifiques chevaux de course ou en puissants bolides mécaniques. D'aventurières en détectives privées, de prédatrices en proies, que n'avaient-elles pas vécu en imagination ? Toujours avec fougue et entrain, leurs jambes ne s'effrayant jamais d'aucune côte. Rien n'aurait pu les arrêter. Enfin presque, car si Christine pouvait aisément mettre pied à terre et repartir d'un simple coup de pédale avec la bicyclette de sa tante, Louise, elle, avant d'envisager toute pause, devait scruter son environnement à la recherche d'une souche, d'une pierre, car si l'arrêt était facile, la barre centrale du destrier de course de son oncle, et sa hauteur, imposaient un marche-pied pour le redémarrage. Le regard dans le vague, Louise ressent encore la fierté à manier un vélo de garçon, d'homme même, et cela valait bien de surmonter ces petits inconvénients.

Une vache beugle. Louise se demande, un fragment de seconde seulement, ce qu'a bien pu devenir Christine. Mais le moment n'est pas à la rumination, elle oublie aussitôt cette amie perdue de vue pour se concentrer sur le sentiment de liberté qui vient de lui fouetter l'épiderme. Sentiment renouvelé lors de l'obtention de son permis de conduire, le vent dans les cheveux en moins, et qui s'évapora très vite, car motivé par des raisons trop pragmatiques. Jamais elle ne s'est imaginée autre que celle qu'elle est réellement au volant de ses voitures, ni n'a entendu l'appel de l'aventure en tournant une clé de contact. Peut-être parce qu'elle a toujours utilisé ces engins à moteur uniquement pour se déplacer d'un point A à un point B...

Un nuage s'accroche à la pointe du nez de Louise lorsqu'elle réalise que, depuis quarante ans, son corps ne lui sert plus qu'à déambuler en intérieur, du canapé au frigo, du lit à la baignoire, du bureau à la cantine. Depuis sa rencontre avec le moteur à explosion, elle est devenue feignante, privilégiant apéros et barbecues aux virées en canoë ou autres randonnées. Même le sport en chambre, avec son défunt époux, ne l'a jamais éclatée. Il est grand temps que ça change, sinon dans les prochaines années, elle sera contrainte d'employer une aide ménagère pour lui couper les ongles de pieds. Pieds qui la démangent maintenant que renaît l'appel d'air dans son chignon.

Sous les railleries d'une pie, Louise se lève et se dirige vers la maison de ses grands-parents, devenue la sienne, bien décidée à parcourir les petites annonces en quête d'un deux roues d'occasion. Elle déniche sans mal un vieux biclou "en parfait état de marche" qu'un bricoleur accepte de lui céder pour une poignée d'euros. Si l'essai est concluant, elle investira peut-être sur ces nouveaux vélos à assistance électrique qui coûte une petite fortune, mais pour l'heure, se connaissant bien, elle se méfie de sa propre ambition. Deux fois vingt ans que ses fesses n'ont pas côtoyé une selle, il se peut qu'elles n'y résistent pas, tout comme ses fins mollets et ses tendres cuisses. Mieux vaut rester humble et ne pas trop miser d'argent. Saura-t-elle seulement encore se débrouiller ? Rien n'est moins certain, mais le moment est venu de tenter le coup, avant qu'il ne soit définitivement trop tard.


À peine lancée, la retraitée appuie rageusement sur la pédale de droite, puis de gauche, le vieux destrier avance. Droite. Gauche. Le guidon tangue. Louise cesse de regarder sa roue, redresse la tête, fixe l'horizon, trouve l'équilibre, s'élance, dentier au vent. Face à elle : deux cent cinquante mètres, un dénivelé à dix pour cent. C'est dur. Elle force. Ne lâche rien. Ce n'est pas une mince affaire que d'arriver en haut. Son nouveau complice dispose bien de vitesses, de plateaux, d'une manette, mais Louise a raté tous ces progrès techniques, aussi préfère-t-elle ne rien tester. Elle donne tout ce qu'elle a... Victoire !

Au sommet, elle effectue, pieds à terre, un demi-tour sans grâce mais plein de joie. La bicyclette se trouve maintenant face à la descente. Louise pose les pieds sur les pédales, la petite musique du bonheur, accompagnant le déplacement sans effort, grésille à ses oreilles. Le vent caresse de nouveau son visage, tout son corps. Large sourire en étendard, Louise a de nouveau quatorze ans. C'est merveilleux !

La palissade fleurie de son jardin se dresse à la sortie du virage, sa main droite serre automatiquement par à-coup la poignée du frein arrière. Le deux roues couine, grince, mais obéit et s'arrête. C'est un triomphe !

Louise se retourne, elle se referait bien la descente, mais ça se mérite, ses membres sont en feu et le souffle lui manque. D'un coup de pied respectueux et reconnaissant, elle positionne la béquille et contemple son jouet. Demain elle grimpera la côte une fois le matin, une fois le soir. Bientôt, trois fois par jour. Ensuite, elle entreprendra une vraie excursion. Et après, pourquoi pas, un petit voyage ? Une toile de tente sur le porte-bagage, un duvet dans le sac-à-dos...

Un merle siffle, le regard d'une fillette pétille dans les yeux d'une vieille dame. Les voilà redevenues héroïnes.

Louise décide qu'elle va retrouver Christine... Ce sera la première mission de Louise Poupoulidor !

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