Sagesse ancestrale

3 minutes de lecture

Marceline est seule dans sa chambre à une ouverture : la porte. Récemment, on lui a expliqué qu'elle ne devait plus sortir. Le dehors c'est devenu la télé, posée sur la commode face au lit médicalisé. Lorsque l'appareil est éteint, la vieille, courbée par les ans, capte des pas dans le couloir, des pas qui s'arrêtent trois fois par jour devant sa cellule. Des claquements de sabots blancs, des pieds meurtris qui franchissent son seuil, déposent un plateau plein, et en emportent un vide. « Méfiez-vous... » radote-t-elle en fixant le sol. « Méfiez-vous... », et déjà plus personne.

Le personnel n'a plus le temps ni d'écouter ni de répondre, plus le temps de toucher ou de panser. Au prochain passage, l’aïeule aura fait disparaître la nourriture insipide afin de ne pas subir la perfusion.

Marceline Denis n'est pas complètement sénile, elle se rend bien compte que jour après jour, elle perd la conscience de son corps et de son existence. Elle ne sert plus à rien, et pourtant, « Méfiez-vous... » répète-t-elle, inlassablement, comme on psalmodie une vaine prière.

Elle a grandi dans un monde dangereux où paradoxalement la populasse avait moins peur qu'aujourd'hui. Un monde où les parents éduquaient leurs enfants, leur apprenaient à ne pas voler, ne jamais mentir, respecter les autres pour être respectable. Un monde sans ceinture de sécurité où chacun était à la fois libre et responsable. Ce monde-là a disparu. Maintenant la loi éduque et les parents incitent leur progéniture à la contourner. La gentillesse est devenue une tare, une faiblesse. Le filou un riche, un important, un modèle. Et elle une vieille ringarde. Tout se mélange, le sacré et le sucré, la vérité et l'illusion. Ça dénonce, ça jalouse, ça blasphème. Les gens ne se parlent plus, ils se racontent, se fabriquent des profils, deviennent une marque. Le pire, c'est qu'on n'a plus le droit de prononcer ou d'écrire certains mots, pourtant Marceline sait que l'on ne tue pas la haine en lui coupant la parole. Et voilà que dernièrement, on est privé de contacts, de sourires, de grimaces. Les expressions du visage, avant-dernier bastion d'affichage des émotions, sont bâillonnées par des masques obligatoires. « Méfiez-vous... »

La mère Denis s'interroge : quand avons-nous perdu notre sens critique ? Notre capacité à prendre le recul nécessaire à la réflexion ? Est-ce lorsque deux avions se sont encastrés dans des tours ? Lorsque des innocents sont tombés sous les balles aux terrasses des cafés, dans une salle de spectacle, une épicerie, un journal satirique ? Quand on nous a fait prendre une épidémie de grippe pour un virus terroriste ? Ou bien, plus loin que ça, à une époque que même Marceline n'a pas connue, une époque où des gens étaient exécutés pour une étoile jaune ou rose ? Depuis quand l'humanité a-t-elle basculé du côté obscur de la force ? Marceline ne sait plus, mais elle tente encore de prévenir : « Méfiez-vous... »

Enfermée contre son gré, dans cet hôpital baptisé « Les jours heureux », l'ancienne égérie de publicité se demande où se terre le courage dans ce monde aseptisé. On nous clone sans résistance, nous serons bientôt tous des « Dolly », s'indigne-t-elle silencieusement. Marceline, bien sûr n'a plus peur de perdre son emploi, ses avantages, son confort, sa carte-bleue. Elle ne craint même pas la maladie. La seule chose qui l'effraie, c'est que de son vivant elle n'ait plus le droit d'être.

Au placard, la Marceline, comme tous les vieux. Peut-être savent-ils trop de choses sur la vie ? C'est pour ça que le nouveau dictateur, dont le sourire s'étale à son chevet, embastille les anciens, pense-t-elle. Il craint que leur sagesse ne fasse capoter ses plans, décrypte ses mensonges. Elle voudrait hurler, la vieille. « Méfiez-vous... ». Inciter à la révolte. Dénoncer les dangers de la soumission. Mais elle est cloîtrée, seule, dans cette maison, dans cette chambre.

Depuis le début de cette pandémie pantomine, un proverbe africain lui martèle le crâne comme un tambour de brousse : « Lorsqu'un vieux meurt, c'est une bibliothèque qui brûle. » Aujourd'hui, dans son pays à elle, celui des Droits de l'Homme, de la révolution, des lumières, les images rongent les livres jusqu'à l'os. Remisée la Marceline, dans une réserve, loin des jeunes cervelles, avant de finir au pilon.

Comme chaque soir, la porte s'ouvre. L'ourlet d'une blouse se positionne devant son vieux corps brisé.

« Vous êtes prête ? Je vous mets au lit.

— Méfiez-vous...

— Allez, à trois on y va !

— Méfiez-vous...

— Vous êtes un poids plume.

— Méfiez-vous...

— On change la couche.

— Méfiez-vous...

— Bonne nuit.

— Méfiez-vous...»

La porte claque.

«... d'ceux qui s'occupent de vos affaires pour vot'bien, y mérite plus votre confiance. Ah ça, c'est bien vrai, ça.»

Demain, Marceline cessera de tenter d'avertir.

Demain, la mère Denis se reposera, enfin.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 4 versions.

Recommandations

Cirya6
L’adolescence est un passage compliqué pour tout le monde. On peut y expérimenter l’amitié, l’amour, la découverte de soi et des autres, l’expérience, le passage inévitable à l’âge adulte.
Samuel Portgas et Damian Cortez ont tous deux 14 ans, lorsque leurs chemins se croisent pour la première fois. « Le mec à la salopette » et « El principe », l’un aux prise avec ce qu’il veut devenir, l’autre à quelques étapes de rejoindre le gang le plus influent de leur quartier, dirigé par nul autre que son père en personne.
Le problème étant qu’à 14 ans, on ne devrait pas avoir à gérer la violence, la perte, les armes, l’argent, l’honneur et le sexe. À 14 ans, on ne devrait pas connaître le poids d’une arme entre ses mains.

On ne devrait pas vivre en suspend, en sourdine, le viseur sur le front.
320
703
2148
827
Méline Darsck
Deux couples, deux femmes très différentes l'une de l'autre vont pourtant se rapprocher jusqu'à devenir de véritables confidentes l'une pour l'autre.
Mais l'histoire ne serait pas aussi pétillante sans un peu de cris, de larmes, de passions, d'infidélité, de baisers, d'attirance et de séparations.
Mais qui ? Pourquoi ?
Je vous laisse le découvrir au fil des pages.
1161
524
132
157
Défi
Alessya Monk

“ME CHAUFFE PAS KARLITO !”
101
97
41
19

Vous aimez lire korinne ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0