Cheminement

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Rita enfile ses sandales, siffle le chien, tire la porte. Vous nous suivez ? Ne vous y trompez pas, cette femme n'a rien d'une aventurière ni d'une baroudeuse. Nous ne partons pas pour un périple extraordinaire. Rita emprunte tous les jours le même chemin. Beaucoup penseront que cela peut être ennuyeux, manque d'originalité, doit être lassant. J'espère qu'ils changeront d'avis. J'ambitionne même de les convaincre de tenter l'expérience. Nous sommes si nombreux à imaginer que seul le lointain est exotique, alors que... Mais voilà que je m'emballe, c'est mon problème, voyez-vous, je vais toujours plus vite que la musique.

Rita, elle avance à pas lents, très lents. Souvent, j'ai droit à son « Eh ! Oh ! Ralentis ! T'es pressé de mourir ? Non, bon ben alors zen. Tu vas nous faire repérer. » Le chien, lui, il court devant, revient, repart, la truffe au vent. À lui, elle ne dit rien.

Rita n'avance pas vite parce que ses yeux se posent sur des milliers de choses, une fleur butinée par un drôle d'insecte, l'état de croissance des bourgeons dans la haie, une microscopique araignée.

« Regarde ! ». « Écoute ! ». « Sens cette odeur ! ». « Ferme les yeux et mâche ça ! C'est quoi ? »

Le chien s'arrête. Il nous attend en broutant de l'herbe. Comme je me moque, elle me balance un terrible : « Il est moins con que toi, lui, il sait d'instinct quelles plantes vont le maintenir en pleine forme. Toi, faudra que tu l'apprennes. » Puis, elle s'extasie devant de minuscules boules blanches et annonce que la cueillette de l'aubépine pourra débuter dans deux jours. Moi, l'aubépine, je suis incapable de la reconnaître, mais j'opine du chef pour accueillir ce qui semble être une bonne nouvelle.

La première fois que j'ai accompagné Rita et son chien pour leur promenade quotidienne, je m'étais imposé. Faut dire qu'elle m’intriguait cette étrange autochtone. J'ai débarqué dans ce village perdu suite aux conseils de mon médecin de famille qui, en plus d’anxiolytiques, m'avait prescrit calme et repos. Il m'avait recommandé un hébergement chez l'habitant. La roulotte proposée par Rita et le modeste tarif de la demi-pension m'avaient attiré pour une semaine dans cette profonde campagne. À la fin du séjour, je suis passé de sa roulotte à une maisonnette du centre bourg, le village m'avait guéri de toutes mes anxiétés, sauf celle de regagner mon deux-pièces mansardé et la capitale, celle-ci, c'est moi qui y ai mis fin. Mais pardon, je m'égare à raconter ma vie, à toujours parler de moi, si Rita m'entendait, elle ronchonnerait « Ferme-la cinq minutes, on ne s'écoute plus marcher. »

Revenons à la première fois où je l'ai accompagnée, au bout de dix minutes, elle m'a congédié. Vexé, j'ai fait demi-tour, je m'en souviens très bien, cela remonte à un an. Et c'est bien simple, plus je boudais dans mon coin, plus elle semblait m'apprécier. Je ne le soupçonnais pas à l'époque, mais elle était, avec moi, en mode observation. Après une semaine, en passant près du banc où je lisais, elle m'a juste averti « Si tu viens, tu te tais, sinon le geai du chêne va nous repérer, prévenir, et tout le monde ira se planquer. » Je n'ai pas hésité, la solitude commençait à me peser plus que la rancune, je me suis levé. C'est un bel oiseau le geai du chêne, mais aussi une sentinelle, son cri porte loin, c'est la sirène des bois. Ce jour-là, j'ai suivi Rita, silencieux comme une ombre. Au retour, elle m'a proposé de partager un verre de sirop de fleurs de pissenlit. Vous ne connaissez pas je parie... C'est un nectar au goût fin de miel d'acacia, aussi surprenant que la saveur champignonneuse des têtes d'orties. Excellent les orties, en quiches, en soupes, extrêmement riches en vitamine C... Me voilà reparti loin de mon sujet... C'est le souci avec moi, je saute trop facilement du coq à l'âne. Rita dit que c'est parce que je suis un exalté, qu'il me faut apprendre à rester concentré, sinon j'userai ma vie, telle une abeille domestique, à butiner de fleur en fleur et me ferai exploiter.

Le chien adopte une position gracieuse, parfaitement immobile, une pâte avant en l'air. Une large tache marronnasse jure dans les hautes herbes. Rita aussi se met à l'arrêt, les yeux plissés. Le canidé jappe. Elle le rappelle, d'un ton qui ne laisse aucune place à l'hésitation. Il obéit. Revient à ses pieds. Elle crochète la laisse à son collier et nous avançons prudemment.

La tache ne bouge pas. Nous ne sommes plus qu'à deux mètres. Je ne distingue toujours pas assez nettement la bête pour l'identifier. Rita me confie le chien. Son index se dresse devant sa bouche et la paume de sa main ouverte se plaque contre ma poitrine. Mon cœur accélère. À pas de loup, elle s'approche. Le chien gueule et manque de m'arracher le bras. La bête jaillit et bondit dans la haie. Tous les deux stoïques, nous la contemplons. La biche nous fixe de ses yeux légendaires.

Rita reprend son chien, « On s'en va. Doucement. » Nous nous écartons et reprenons, à pas lents, le chemin du retour. J'ai la sensation d'avoir reçu un cadeau. Rita aussi, ça se devine sur son visage.

« C'est rare de les voir de si près, dit-elle au bout d'un moment.

— Un joli Bambi, vraiment petit.

— Mais non, c'était un chevreuil, une mère qui cherche à mettre bas », m'explique-t-elle sans moquerie dans la voix.

Je comprends, maintenant, à quel point nul besoin d'aller bien loin pour côtoyer des étrangers, découvrir d'autres horizons. À quel point Rita, sans quitter son village de naissance, traverse mille et une frontières que je ne soupçonnais pas.

Je comprends, aussi, que si mon cœur s'est emballé tout à l'heure, ce n'était par crainte de me faire charger par un sanglier.

Vous vous rendez compte ? Elle m'a touché...

Est-ce que vous voyez ce que je veux dire ?..

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