Tous écolos

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Pierre est exaspéré, aux infos les écolos gagnent du terrain. Un CD glisse dans la fente de l'autoradio. Il considérait déjà que limiter la vitesse à 80 km/h était une ânerie, mais là, 110 sur autoroute, c'est du grand n'importe quoi. Cadre supérieur, honnête travailleur, Pierre paye ses impôts - il faut bien entretenir les routes - mais devenir hors-la-loi pour décalaminer le moteur de son SUV, c'est inacceptable. Non, vraiment, les bobos dépassent les bornes.

À cent mètres de son pavillon, il enclenche l'ouverture, et lorsqu'il s'engage dans l'allée, la porte du garage se lève automatiquement. Sur le perron, sa femme, resplendissante dans une nouvelle robe colorée, lui adresse un signe aguicheur. Qu'après vingt ans de vie commune, Béa s'emploie encore à lui plaire, et use pour cela de tous les moyens, le remplit de satisfaction. Il le sait, cette tenue flambant neuve augure une soirée torride. Pierre ne saurait dire si Béa culpabilise à chaque fois qu'elle fait chauffer leur carte bleue, ou si virevolter devant lui dans un bout de tissu à la mode l'excite. Peu importe puisque le résultat est le même. C'est bien pour que la vie soit une fête, qu'il a usé les bancs de l'université. Et puis, Béa, si elle se lâche dans ses bras, reste raisonnable côté dépenses. Tout en répondant d'un sourire complice au signe de sa femme, Pierre remarque qu'elle n'est pas seule. Béa discute avec une inconnue, plus mince, plus jeune, malgré ses longs cheveux parsemés de mèches argentées.

Dans le garage, Pierre délace ses souliers et réfléchit. Que va-t-il offrir à Béa pour son anniversaire ? Un bijou ou un week-end en amoureux ? Rome ? Prague ? Venise ? Non, Venise ils l'ont déjà fait... Il grimpe retrouver sa belle au salon.

Béa l'aide à se débarrasser de sa veste, effleure tendrement sa joue puis le bas de son menton, avant de déposer un baiser dans son cou. Il s'installe sur le canapé, saisit le verre d'alcool qu'elle lui présente, d'un geste du poignet il impulse une ronde délicate aux glaçons qui cliquettent en fondant.

« Avec qui parlais-tu ? demande-t-il.

— Notre voisine, mon amour. Ne me dis pas que, depuis un mois qu'elle a emménagé en face, tu ne lui as pas adressé la parole ?

— Ah ben, c'est bien simple, c'est la première fois que la vois. Qu'est-ce qu'elle a comme voiture ?

— Tu exagères, minou ! Tu ne t'intéresses qu'aux bagnoles, le taquine gentiment Béa. Elle ne se déplace qu'à vélo.

— Chacun ses passions, ma chérie. Toi, c'est la mode, et je ne m'en plains pas. D'ailleurs, je lui ai trouvé une dégaine un peu négligée. Les cyclistes... Quelle plaie sur la route ! Si ça continue...

— Oh s'il te plaît mamour, l'interrompt-elle, ne commence pas. Elle est très sympa, nous parlions diététique avant que tu arrives. Tu as remarqué qu'elle n'a pas un kilo en trop ? D'après elle, manger de la viande ou du poisson tous les jours n'est pas très bon à la santé...

— Quoi ? Une végétarienne !

— Mais non, pas du tout. N'empêche qu'elle n'a pas tort. Ça ne te dérange pas, toi, la maltraitance animale, ces pauvres co...

— Pitié, Béa, tout cela n'est que discours de lobbies, les élevages intensifs permettent au monde de manger.

— Justement, je l'ai invitée à dîner ce soir. J'espère que ça ne te dérange pas ? »

Sur le visage de Pierre une moue se dessine. Béa se blottit contre lui et les mots qu'elle lui susurre, dans le creux de l'oreille, lui redonnent le sourire. Elle le prend par la main. Docilement, il la suit jusqu'à la salle de bains.


Lorsqu'à dix-neuf heures la sonnette retentit, c'est un Pierre détendu qui accueille la voisine, tandis que Béa retouche son maquillage et réajuste sa robe. De maquillage, il n'y en a pas trace sur le visage tatoué de sillons d'expressions contradictoires qui salue Pierre.

« Bonjour. Clotilde, enchantée, se présente-t-elle lui tendant une main aux ongles sans vernis.

— Entrez. Vous habitez en face, m'a dit Béa ?

— Oui, la petite maison derrière celle d'Henri et Madeleine.

— Ah d'accord. Leur chalet de jardin, proposé à la location... Je ne pensais pas qu'il trouverait preneur.

— Oh, vous savez, pour moi toute seule, c'est bien suffisant. Et puis on partage le potager, je donne un coup de main à Henri. Je vous ai apporté une laitue, sans produits chimiques, précise-t-elle.

— Béa ! crie Pierre. Ton invitée est arrivée. Je vous sers un verre ?

— Avec plaisir.

— Kir royal, whisky, bière ?

— Jamais d'alcool. De l'eau tiède, ça ira très bien.

— De l'eau tiède ? s'étonne Pierre. Béa, viens s'il te plaît ! »

Sa femme, épanouie, rayonnante, s'occupe du service et dresse la table. Toutes deux caquettent linge, lessive, shampoing. Dans la bouche de la voisine reviennent souvent les mots : respect, santé, environnement. Pendant le repas, Pierre se montre extrêmement discret. Clotilde fait l'apologie du recyclage, de l'occasion, d'une consommation minimaliste. Ce qui agace de plus en plus Pierre, c'est que Béa opine, Béa approuve, Béa adhère. Au dessert, il craque et lâche d'un bloc :

« C'est bien gentil tout ça, mais moi, passer ma soirée à la bougie parce que l'ambiance est plus sereine... Ne plus voyager parce que ça pollue pour rien... Manger des graines comme des oiseaux... Prendre moins de douches... Plus du tout de bains ! Mettre deux pulls plutôt qu'augmenter le chauffage... et là, cerise sur le gâteau : renoncer au papier toilette ! Ben moi, c'est le cas de le dire : ça me fait chier ! »

Les deux femmes le regardent, gênées. Béa baisse la tête. La voisine attend la suite.

« Ben quoi ? Je ne dépense pas toute mon énergie au boulot pour qu'une militante écolo vienne manger mon pain ! Vous faites quoi, vous, la Greta Thunberg du quartier, pour gagner votre vie ? »

Béa toussote dans son poing serré. Clotilde se lève et plante un regard noir et humide dans les yeux foudroyants de Pierre.

« Je ne travaille pas, justement, répond-elle. Je ne trouve pas d'emploi. Je n'ai pas non plus de mari. Trop d'hommes traitent encore les femmes comme des bonniches, des potiches ou des poupées gonflables. Je survis grâce au RSA. Ce que vous prenez pour du militantisme n'est que ma manière d'éviter dignement les découverts. Je crains que vous n'ayez aucune idée de ce en quoi cela consiste », conclut-elle se dirigeant vers la sortie.

Pierre entrouvre la bouche mais le regard de Béa clignote comme un panneau « danger ! » sur le bord de la route. Sa femme attrape un sac à côté du canapé, puis le tend à Clotilde.

« J'ai trié des vêtements. Vous verrez si quelque chose vous intéresse, si vous pouviez déposer le reste chez Emmaüs, ça m'arrangerait. »

La voisine remercie et disparaît.


Pierre se sent comme un accidenté sans airbag après une sortie de route.

« Tu vois chéri, il y a mille et une façons de contribuer à la préservation de la planète. On est tous écolos sans le savoir aujourd'hui. Même toi, puisque tes charges salariales financent le RSA de Clotilde. Bon, que dirais-tu de passer un week-end en roulotte ? Elle m'a donné une adresse... »

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