Trahison

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Nostalgique, je me souviens de mon émerveillement la première fois.

Cela s'était passé dans la petite salle des formateurs, quinze mètres carrés sans âme, des murs crème délavés, une fenêtre donnant sur le terrain de basket où nous nous défoulions à la pause déjeuner. Je me suis installée face à toi. Chris, mon binôme étudiant, à tendance anarchiste punk, évoquait, enthousiaste, un changement de monde, ses doigts intelligents tapaient des lignes de code sur le clavier, d'entre ses lèvres s'échappaient les mots révolution, partage, liberté. Moi, sceptique et silencieuse, je ne te quittais pas des yeux. Tu ne nous as pas emmenés bien loin ce jour-là. Cela m'avait un peu déçue.

Le calendrieraffichait 1995, nous étions à la veille du nouveau millénaire. Les pronostics apocalyptiques teintaient notre futur d'incertitude. C'était vrai que nos vies basculeraient, mais nous n'en avions pas conscience. Malgré les explications de mon ami, fan des Clash et de Raoul Petite, je sais aujourd'hui, qu'à ce moment-là, je ne pris pas la mesure de ce que je venais de vivre, et qui depuis, n'a jamais cessé de coloniser mes pensées, mon temps, mon existence.

J'avais vingt-six ans et j'étais déjà en reconversion professionnelle. Le métier de monteur copiste offset en imprimerie, que j'avais eu le bonheur d'exercer pendant quatre ans, venait de disparaître. En bonne guerrière, je m'étais inscrite à la fac, aux cours du soir, pour obtenir un équivalent Bac, sésame indispensable pour intégrer le cursus de Technicienne Informatique, et découvrir ces nouvelles machines qu'on appelait Mac ou PC. Je vivais cela comme une revanche, car c'étaient elles les responsables de l'obsolescence de mes compétences.

Leur ouvrir le ventre, comprendre comment elles fonctionnaient, arriver à les dompter, puis les dresser à effectuer les tâches que je désirais, m'a passionnée. À découvrir leur langage, à programmer, tester, installer, formater, les heures filaient comme des minutes. Tout cela n'avait rien de magique, pourtant lorsqu'elles s'exécutaient le résultat ressemblait plus à une prouesse divine qu'à de la technique.

Mais revenons à toi. Après cette première rencontre, durant quatre ans tu avanças de ton côté et moi du mien. Nos chemins se croisaient parfois, tu évoluais sans faire de bruit, les téléphones portables et les réseaux sociaux n'existaient pas. Et puis, j'ai eu trente ans, tu t'es installé sous mon toit. On a fait une belle fête, j'ai pris une bonne cuite, ma vie était Rock’n’roll Roll en ce temps-là.

Les premières années, chaque minute passée ensemble comptait. Je gardais toujours un œil inquiet sur le temps qui s'écoulait et que tu dévorais. Tu repoussais les distances. Je voyageais sans quitter mon salon, mais je veillais car je savais qu'au moindre débordement tu me coûterais cher. Tu étais fascinant.

C'est avec toi que j'ai quitté le XXème siècle. Tout le monde était tendu : « Que va-t-il se passer ? Va-t-il tenir ? ». Je savais, moi, que ce n'était que mensonge et escroquerie planétaire, que tu ne risquais rien. À minuit le monde entier exultait. Tu avais résisté. Aucun plantage, l'an 2000 débutait et tu triomphais.

Grâce à toi j'ai connu Rémi, un magicien guadeloupéen fort sympathique, et une étudiante chinoise dont le prénom en « ing » refuse de remonter jusqu'à la surface de ma mémoire, nous échangions des banalités dans un anglais des plus basiques. Tout était si simple, si pur, si naïf entre toi et nous, en cette période bénie du développement.

Je t'avais même confié mes peintures, que tu exposais au monde entier. L'horizon nous semblait si prometteur, plus rien ne serait jamais comme avant. Je pense qu'à l'arrivée du train, des voitures, de l'avion, nos aïeux ont connu, eux aussi, ces moments d'extase présageant d'un avenir meilleur pour l'humanité. Me revient, du coup, cette incrédulité des premiers instants, mes : « Comment est-ce possible ? Ils sont fous ! C'est un pouvoir immense qui nous est offert... » Je ne comprenais pas. j'étais heureuse de voir sauter les frontières séparant les peuples. Euphorique, j'ai refoulé mes doutes et profité à fond de cette incroyable opportunité.

Libre, libre, libre, ce mot collait à tout ce qui te concernait. Maintenant que je vois la vieille putain que tu es devenue, l'amertume me cloue la bouche. Oh, ce n'est pas de ton fait ! À toi, je ne reproche rien, je t'aime toujours autant que la timide vierge que j'ai connue à ses débuts. Eux le savaient déjà, ces salopards, qu'ils te maqueraient pour gagner plus d'argent et de pouvoir.

Ce soir, je te quitte comme on plaque un grand amour qui vous trahit depuis trop longtemps. Tu auras été ma plus belle illusion, mais de ce que j'ai espéré, il ne subsiste rien. Pire, pour nous sauver je dois tuer cette version commerciale et dépravée de toi !

Mon index claque sur la touche « Entrée ».
Le virus est lâché.
Dans quelques heures, il aura parcouru tout ton réseau, paralysé toutes les connexions.
Le Bug tant redouté aura bien lieu cette fois-ci.
Ça va être une belle pagaille qui plaira à Chris, et à Tim Berners-Lee*.






Tim Berners-Lee est le papa du World Wide Web :
https://www.franceculture.fr/numerique/tim-berners-lee-le-genial-inventeur-du-web

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