L'artiste engagé

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Ce matin d'avril 2020, par la fenêtre ouverte sur la ville silencieuse, Greg entendit un homme gueuler. Il s'en approcha et constata que plusieurs de ses voisins apparaissaient eux-aussi aux balcons. En bas, au centre de la chaussée désertée, un type s'agitait. Tournant sur lui-même, d'une voix forte et puissante, il interpellait les habitants. En ces temps étranges, où seules les sorties essentielles étaient autorisées, mis à part le rituel de 20 heures pour applaudir le personnel soignant, il ne se passait rien dans le quartier. Le gars présentait bien, chemise claire, veston noir, élégante casquette sur la tête. Greg posa une fesse sur le rebord de sa fenêtre et tendit l'oreille. Les mots de l'inconnu, se frayant un chemin parmi le gazouillis des oiseaux, grimpèrent jusqu'à lui sans mal.

Il y en a qui pensent et d'autres qui calculent.

Quand on rêve, on ne compte pas !

Je suis du clan des cigales. Boire, manger, dormir, n'est que survie de fourmis.

La survie n'est que faim en soi.

Faim, F A I M.

Greg se demanda où cet hurluberlu voulait en venir.

La vie est au-delà !

C'est une danse, des chants, des rires et des larmes.

Un bouquet de couleurs, une palette de saveurs, des farandoles de mots.

Des chœurs, des vibrations, des émotions.

Du drôle et du beau.

La vie c'est une partition, une chorégraphie, de l'imagination.

Du grand cinéma, des déclamations !

Le gars, tout en déversant ses paroles sur l'asphalte, exécutait une roue, marchait sur les mains, dansait.
Après métro, boulot, dodo vient la récréation. Sinon c'est l'extinction ! La police de l'esprit veut nous confiner. Les écureuils obsessionnels engrangent leurs stock-option. Gonfleront-ils leurs plans d'épargne jusqu'à l'explosion ? Mais la peur, déconfinée, lachée sur les frileux n'arrêtera pas les fous et les joyeux ! Les cigales hurleront leurs poèmes, deviendront sirènes, et dans les rues désertes déverseront l'art libérateur, qui brisera les chaînes.

Le type s'emballait, son débit accélérait.

Subversion mélodique, littéraire, picturale !

Aux arts citoyens !

Réveillez-vous !

Peu importe que la survie soit brève si la vie est une fête !

Greg promena son regard sur la façade d'en face, une voisine filmait avec son téléphone.

Rapprochez-vous, rassurez-vous, enlacez-vous !

Déposez les masques !

Embrassez-vous !

Et dansez maintenant !

Des enfants frappaient dans les mains, des ados sifflaient. Greg ne savait quoi penser. Le type continuait.

La vie c'est le souffle, la respiration !

Déconnectez-vous !

Déconfinez vos têtes, vos corps, débranchez tout !

Baisez la mort !

Laissez-vous vivre ! implorait l'homme à agenoux, bras écartés face au ciel.

De son perchoir Greg eut l'impression qu'il pleurait. Il pensa que cet homme refusait de crever au nom de la sécurité, crachant sur le sanitaire pour le salut de l'humanité. Le pauvre fou mimait à présent de mordre l'air. Il expulsait son désarroi sur la place publique. Dans un dernier sursaut, il sembla à Greg qu'il libérait du sens en livrant son hérésie.

Subitement, des coups de sifflet strident retentirent.

Deux policiers accoururent de l'angle de la rue.

Ils se précipitèrent vers l'homme. L'un deux sortit son flingue et tira une balle dans la tête du crieur.

Son corps s'affaissa.

Une flaque de sang s'étala rapidement de sous la casquette.

Tout comme Greg, les gens aux fenêtres avaient crié. Les flics se tenaient à côté du mort. De nouveau on n'entendait plus que le chant des oiseaux. Greg, comme tous ses voisins, restait sidéré, paralysé face à la scène.

Tout à coup, le mort se releva !

Puis, les trois hommes, en bas, s'inclinèrent plusieurs fois pour saluer leur public.

Les faux policiers commencèrent à s'approcher des façades de chaque côté de la rue, tendant leurs képis retournés, incitant les gens à leur jeter des pièces et des billets.

L'acteur principal reprit sa tirade.

Mesdames, messieurs, ne laissez pas mourir les cigales !

La culture se meurt, sacrifiée sur l'autel d'un virtuel commerce qui va tout piller.

Ne nous restera-t-il plus qu'à avaler la ciguë ?

À quoi bon vivre pour obéir et se laisser enfermer sans résister ?

Travailler sans jouer, c'est dormir sans rêver.

Boire sans ivresse.

Jouir sans s'aimer.

Prier sans croire.

Repeindre le monde en noir et imposer le silence !

Le silence régnait justement, Greg se mit à applaudir frénétiquement. D'autres, mécontents, fermèrent leurs fenêtres en insultant les comédiens. La peur provoque des réactions bien différentes chez les uns et les autres. Heureusement, les oboles tombaient des fenêtres pour permettre à ces trois-là de survivre en attendant la réouverture des lieux de spectacles.

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