Pourquoi ?

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Mis à part quand il pleut, j'effectue chaque jour une marche dans la campagne aux abords de mon village. Cela fait partie des sains rituels que m'ont transmis mes grands-parents. Ma grand-mère agrémentait toujours nos promenades de nombreuses histoires. Aujourd'hui que je vais seule, gravissant le chemin des loups, m'en revient une en mémoire dont l'intrigue se déroulait en septembre 1941.


Ce jour-là, telle une ombre malfaisante, la silhouette du Dr Poignare se glissa dans la chambre de Line. En appelant ce marchand de poisons à son chevet, Georges, son mari, était passé outre sa volonté. Trop faible, elle n'avait réussi qu'à se recroqueviller au centre de son lit en position fœtale afin d'exprimer son mécontentement. À travers le brouillard enveloppant son esprit cotonneux, Line percevait leurs voix, la déférence de celle de Georges face à la froide arrogance d'un Poignare auréolé de diplômes.

« Merci infiniment d'être venu, Docteur ! Elle refusait que je vous appelle... Je crains que ses croyances me la tuent.

— Vous avez fait ce qu'il fallait, jeune homme.

— Line a un sale caractère, mais c'est...

— Depuis combien de temps est-elle dans cet état ? »

Georges se saisit du calepin sur la table de nuit et le tendit à Poignare. Un grognement s'échappa de sous le drap auquel ni l'un ni l'autre ne prêtèrent intérêt. L'homme de science parcourut les notes consignées par la malade les jours précédents. S'enchaînaient des relevés de température, des noms de plantes, des grammages et des heures d’absorption. Le carnet claqua dans sa main avant de revenir à Georges, accompagné d'un mouvement de tête désapprobateur.

À cet instant, et peut-être à cause de la fièvre, Line n'aurait su dire lequel de ces deux hommes elle détestait le plus. Comme elle leur tournait le dos, Poignare contourna le lit. Lorsqu'il posa sa mallette sur le matelas pour y prendre son stéthoscope, une jambe envoya le tout balader sur le plancher. Georges se précipita, confondu d'excuses.

Tout en exécutant un tic, qui lui valut bien des quolibets car on aurait dit qu'il se lavait les mains de tout, le docteur réfléchissait. Le serment d’Hippocrate impose de ne pas abandonner à leur sort même ceux qui vous pourrissent l'existence. Lors de sa récente installation, Poignare pensait pouvoir exercer en paix une médecine respectée par tous. C'était sans compter sur Marie la sorcière, dont Line était l'assistante, et qui lui opposait, ainsi qu'au pharmacien, une concurrence farouche et dorénavant condamnable. Sur le visage du médecin finit par se dessiner un sourire méprisant.

Bien sûr, Line tenta de lutter, refusant d'ouvrir la bouche, de tousser, de répondre aux questions. Face à son absence de collaboration, et avec l'aide de Georges qui maintenait le corps de sa femme immobile, en deux temps trois mouvements, Poignare planta une grosse aiguille dans la chair blanche de sa fesse. Vaincue et humiliée, la jeune femme sombra dans un profond sommeil.

Le médecin rédigea ensuite une longue ordonnance, insistant sur l'importance de bien respecter le traitement. George opina du chef, jurant qu'il se portait garant de sa bonne exécution. Poignare dédaigna le verre de liqueur proposé, empocha le montant de la consultation, puis s'en retourna fier comme Artaban.

Le lendemain, quand Georges, armé de pilules colorées, tenta de franchir le seuil de la chambre, un vase vint s'éclater contre le mur manquant de peu de le défigurer. Marie assise près du lit, trouva bon signe que Line déploie autant d'énergie à l'encontre de celui qui les avait trahies, préférant appeler l'ennemi plutôt que de témoigner sa confiance en leurs connaissances ancestrales.

« Je ne veux plus te voir ! hurlait Line. Quand je pense qu'à cause de toi nous passons pour des bécasses !

— Le pharmacien colporte que la magie des plantes fonctionne si bien, que tu as eu recours aux services de Poignare, se désolait Marie.

— Celui-là, il ne paie rien pour attendre ! De quel droit s'est-il permis de m'injecter ses saloperies contre mon gré ? Je ne compte pas en rester là ! Je vais porter plainte ! , beuglait Line.

— Ma pauvre, tu perdrais ton temps, la calmait Marie. Une si belle occasion de démontrer la supériorité du progrès sur les pratiques archaïques, était une aubaine. Ce vautour a profité de la situation. Pour lui, la fièvre doit être stoppée immédiatement. Cela fait partie des idioties qu'il répand. Jamais il ne conviendra que c'est une réaction de défense et un moyen naturel du corps pour éliminer les perversités.

— Dangereux ignare, cracha Line, en même temps qu'une glaire dans son mouchoir.

— À présent que ce collabo de Pétain nous interdit de transmettre notre art, ils se sentent forts les cochons.

— Nous lutterons, Marie ! Nous lutterons ! D'abord contre les boches, puis pour sauver notre honorable gagne-pain !

— En attendant avale cette décoction. Tu dois reprendre des forces. J'ai besoin de toi pour les cueillettes. »

Presque au bout du sentier des muletiers, à une centaine de mètres de ma maison, la voix de ma grand-mère s'éteint et l'image de Georges la remplace. Je le revois si vieux et si triste, soixante-quatorze ans après cette histoire, le 18 février 2018, suivant la dépouille de Marie Roubieu, la dernière herboriste titulaire d'un diplôme Français. Son regard transpirait, car jamais mon grand-père ne s'était pardonné son unique acte de trahison.

De retour de ma promenade, le besoin d'honorer la mémoire de mes aïeux s'empare de moi. Je me saisis d'une feuille, d'un stylo, et j'écris au président de la République, aux députés, aux parlementaires, aux sénateurs. Si nécessaire, je remuerai ciel et terre, mais je veux savoir pour quelle mauvaise raison, alors que le métier d'herboriste se pratique dans tous les autres pays Européens, la France refuse toujours de rétablir un diplôme aboli par un gouvernement provisoire et illégitime !

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