Réflexion

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Les paroles de François résonnaient encore et encore tel un doux refrain. Comme il était bon d'entendre cette voix grave, aux intonations feutrées, si familière et rassurante.

- François propose de venir vendredi ou samedi. Qu'en penses-tu ?

- Hum... Après le programme de jeudi, une journée de repos serait la bienvenue. Samedi me parait plus indiqué si tu veux profiter pleinement de sa visite.

- J'aimerais l'inviter à déjeuner chez Majorelle, énonça-t-il timidement.

- Le lieu est à la hauteur de la circonstance. J'ai hâte de connaitre ton ami d'enfance mais ne t'inquiète pas, je vous laisserai en tête à tête après l'avoir salué.

- Ça ne t'ennuie pas ? Samedi, j'avais réservé une table pour nous deux. Je comptais te faire la surprise.

- Entre temps, je me suis rendue complice de vos retrouvailles, de quoi bousculer un peu nos plans !

- Si j'avais imaginé que Lourdes me rapprocherait de François, dit-il en enlaçant Emma affectueusement. C'est grâce à toi !

- Je suis bluffée aussi. L'envers du décor me plaît beaucoup !

Dans les bras de son ami, Emma retrouvait la chaleur d'un instant de paix puis elle suggéra :

- Tu devrais contacter le chef, il aura sûrement une idée pour enchanter ce repas.

- J'y penserai. Et toi, que feras-tu ?

- J'en profiterai pour passer un moment avec Julien. C'est très étonnant, presque inquiétant, qu'il n'ait pas tenté une entrée en force.

- Dans ce cas, je réserve deux tables chez Majorelle pour samedi si ça te convient.

- C'est très gentil, Julien va adorer !

Les derniers rais crépusculaires illuminaient le salon, révélant la présence d'un interlocuteur indiscret.

Louis lui jeta un regard furtif et aperçut en retour l'image troublante d'un couple amoureux.

Il s'approcha malgré la crainte d'une confrontation. Postée à ses côtés, Emma toisa l'objet et rompit le silence.

- Miroir, Ô mon beau miroir...

- Je ne me risquerais pas à lui demander si je suis le plus beau en ce royaume, dit-il en caressant son visage comme pour tenter d'estomper ses traits froissés.

- Les contes ne disent pas qu'un miroir préférerait perdre son tain que répondre à une telle question.

- Je n'ai jamais eu la prétention d'être le plus beau, je te rassure.

Les sourcils froncés, Il ajouta, inquiet :

- Les miroirs sont muets : ils nous laissent paraître mais ne savent pas expliquer notre présence.

- Normal ! Ce sont des experts en art de la réflexion. Je crois pourtant qu'ils nous invitent à chercher en eux plus qu'un reflet.

- Ah oui ? Tu sais, je ne les fréquente que par obligation.

- Obligation ?

- Difficile de se raser sans miroir... Je me demande ce que tu leur trouves de si fascinant ?

- Hum... Eh bien, ils s'emploient jour après jour à nous renvoyer une image de nous-mêmes imperceptiblement différente de la veille.

- Un leurre !

- Ou une prouesse.

- Je ne vois pas...

- Sans eux, il serait impossible de construire une image de soi qui résiste au temps. Depuis quand es-tu fâché avec les miroirs ?

- Depuis toujours.

- Et tu sais pourquoi ?

- Ils me mettent mal à l'aise, parfois, ils me donnent le vertige.

- Rappelle-toi tout de même qu'un miroir a accompagné tes premiers pas vers l'autonomie. Tu n'étais pas plus haut que deux pommes lorsqu'il t'a appris l'incroyable secret.

- Aujourd'hui, je ne me reconnais plus : ces cernes qui s'inscrustent, ce teint blafard et cette ride au coin des lèvres était-elle là la semaine dernière ? Quel âge me donnes-tu ? Dix ans de plus ? Davantage peut-être ?

- L'homme que je vois dans ce miroir parait bien plus jeune que celui que j'ai rencontré il y a seulement quelques semaines.

- Tu dis ça pour me faire plaisir ? Sérieux, Emma dis-moi quel âge me donnes-tu ? De combien d'années cette maladie m'a-t-elle vieilli ?

- Crois-tu que ton apparence fasse une différence pour François ?

- J'aimerais tellement ne pas parler de la maladie.

- En te regardant attentivement, murmura-t-elle d'un ton mystérieux.

- Quoi ?

- Je ne saurais trop m'avancer mais ce visage offre un véritable potentiel pour...

- Pour ?

Emma posa délicatement la paume de sa main sous le menton de son ami puis fit pivoter lentement son visage du bout de ses doigts.

- Plus je te regarde...

- Quand tu commences à jouer l'énigmatique, rien ne sert de te questionner, dit-il, feignant d'abandonner la partie.

- Je pense à une bataille d'experts... en réflexion, ajouta-t-elle pour brouiller définitivement les pistes.

Elle s'empara d'un ensemble de brochures publicitaires disposées sur la table du salon et les feuilleta rapidement.

- La voilà ! J'étais sûre d'avoir lu une annonce intéressante. Écoute ça : « modelage du visage : un soin relaxant pour un effet bonne mine. Rosy vous accueille tous les samedis à compter de 8 h 30 ». Samedi - 8 h 30, c'est exactement ce qu'il nous faut !

- Tu veux que je rencontre une esthéticienne ?!

- Profitons de ce que nous offre Lourdes et son ambiance miraculeuse. J'ai très envie de tenter l'expérience.

- Je ne sais pas si l'effet bonne mine suffira à me rajeunir de dix ans.

- Rosy a plusieurs cordes à son arc.

- Genre ?

- Maquillage complet du visage.

- C'est la grosse artillerie là ! Mon cas est si désespéré ?

- Arrête de dire des bêtises et regarde plutôt le flyer.

Des yeux pétillants, un franc sourire, des formes généreuses, Rosy se distingue de ses jeunes collègues, remarqua Louis.

- C'est vrai, cette femme inspire confiance, confirma-t-il.

- Les talents de Rosy me semble plus prometteurs que les vertus d'une prière à Bernadette.

- Si j'en juge par le jeune âge de ses collègues, il se peut aussi qu'elle soit la plus expérimentée de l'équipe.

- Silhouette longiligne, front lisse et sourire figé, ces jeunes femmes ressemblent à des gravures de mode. Elles sont certainement compétentes mais paraissent si indifférentes...

- Tu es sûre que dans mon cas... Je dois t'avouer que je ne suis jamais allé chez l'esthéticienne.

- Eh bien moi non plus ! Il y a un début à tout, tu ne crois pas ? J'aimerais bien partager celui-là avec toi.

- Trouver un début alors que la fin nous rattrape...

Emma interrogea Louis de son regard bleu, un bleu saisissant qui appelait une réponse. Si la situation était cocace, la question, elle, était sérieuse.

- C'est entendu, Emma, je me range à tes arguments. Nous irons chez Rosy !

- J'ai cru que tu ne céderais jamais. Cette fois, je t'invite. Je réserve tout de suite : une cabine pour deux et un petit miracle en option.

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