Après l'amour

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- D'accord si tu n'as pas peur des remous.

- Pourquoi, tu veux faire des vagues ?

- En actionnant cette commande...

- Ah mais c'est extra !

- Le bain moussant se change en bain massant.

Emma fit émerger une jambe nue de la montagne de mousse qui s'interposait entre eux.

- Ainsi tu ne verrais pas d'objection à te promener nue si les hommes ne te regardaient pas comme...

- un fruit appétissant !

- Pourtant, susciter le désir chez l'autre, c'est flatteur.

- Pas flatteur si le fruit n'a pas envie d'être dégusté.

- Tes amants ne souhaitaient sans doute pas se montrer désobligeants.

- Ils ont pourtant laissé pas mal d'indices concordants.

- On dirait que tu instruis un procès à charge.

- Justement, j'ai des preuves !

- Je suis curieux de savoir ce que ces malheureux...

- Arrête de prendre le parti des mecs. Mes preuves laissent peu d'espoir sur leurs intentions...

- Tout homme mérite un défenseur. Puis-je consulter le dossier de l'accusation ?

- Qu'à cela ne tienne. Le dossier principal s'intitule : « Après l'amour ».

- Voyons ces éléments irréfutables...

- Une boite mail, les actualités et BFM business pour commencer.

- C'est tout !?

- Des preuves et des noms ! Baptiste savait passer directement de l'extase à la lecture de ses mails, Laurent redescendait du 7e ciel en passant par les infos régionales et Franck s'excitait comme un malade sur le cours de la Bourse.

- Tu aurais pu en profiter pour spéculer.

- T'es bête ! Ah j'oubliais Daniel, lui, il s'endormait profondément presque aussitôt. Alors ? Tu ne trouves pas ces preuves accablantes ?

- Qu'est-ce que tu aurais aimé au juste, un débriefing ?

- J'aurais aimé que leur regard ne s'accorde pas sur leur clarinette !

- C'était le moment de réécrire la partition.

- En pleine chute du CAC 40 ?

- Tu vas me fustiger si je te dis que j'ai fait pire. Je suis parti plusieurs fois, tout de suite après, sans rien dire.

- L'avocat ajoute lui-même une preuve au dossier : « pas un mot » ou le happy-end du coup d'un soir ! Mais dis-moi, Pierre, qu'est-ce qu'il faisait après l'amour ?

- C'est intime ce que tu me demandes.

- Ça fait plus d'une heure qu'on est dans le bain, tu peux me faire des confidences à présent. Vingt-cinq ans de vie commune, je suis admirative et curieuse.

- Pierre n'est jamais à court d'idées et tu ne trouveras pas ses initiatives dans le top 10 des pratiques amoureuses.

- Ton secret ne sortira pas de cette baignoire, je te le promets !

- Je n'ai pas encore accepté de t'en parler.

- T'es juste un brin sadique. Tu lances un scoop et tu te réfugies derrière le secret ?

- Te faire languir, c'est trop marrant.

- Allez parle !

- Il y a quelques années de cela, j'étais allongé en mode guerrier au repos... Pierre s'est penché et s'est amusé à effleurer ma peau assez longtemps. Il a pris la voix grave d'un conteur : "imaginons que ce corps porte l'histoire de cinq continents..."

- Géographie amoureuse ? C'est poétique...

- Je suis entré dans son délire en essayant de deviner le continent qu'il dessinait du bout de ses doigts.

- C'est ce soir-là que tu as découvert l'Amérique ?

- Il a appuyé son pouce au creux de mes reins : "Ici se trouve le Cap Horn, tout près de l'archipel de la Terre de feu". Nouvelle halte sur le flanc droit en remontant vers le Nord, je reconnus « la ville qui ne dort jamais » et un peu plus loin « la cité de la bruine ». Je sentais ses doigts progresser prudemment le long de la côte Est jusqu'à la naissance de la nuque...

- Sexy la géo !

- Il a continué à effleurer ma peau, en poursuivant son récit d'une voix grave, des effleurements aux limites de l'imperceptible jusqu'à ce que mon corps soit pris d'un frisson généralisé.

- Et après ?

- Après Emma, c'est censuré !

- Je ne veux pas que tu me racontes les détails, dis-moi seulement ce que tu as ressenti.

- Un truc dingue... Le désir est devenu palpable, il nous entourait d'une sorte de flux. On s'amusait à le suivre, le stopper, le maintenir à flot et le laisser filer...

- Jusqu'où... ?

- Je voyais mon corps se mouvoir et pourtant, je ne dirigeais plus aucun de ses gestes. Je me rappelle d'un éblouissement et d'une impression de flottement. Voilà ce que j'ai ressenti.

- J'ai jamais dû atteindre le même 7e ciel que toi.

- Ni l'un ni l'autre n'avions connu de sensation identique auparavant.

- Tu as eu l'impression de ne faire qu'un à ce moment-là ?

- Non, plutôt la sensation d'être parti loin à deux.

- De quoi faire un débriefing, ton histoire !

- On n'en a pas souvent reparlé.

- Il a poursuivi ses explorations après ça ?

- De multiples manières... On a voulu testé le edging.

- Edging : frontière ?

- Oui, ça consiste à s'approcher au plus près de l'orgasme, à ralentir ensuite pour maintenir cet état de plaisir intense un certain temps et procurer un orgasme plus fort.

- une méthode de contrôle de l'orgasme ?

- J'étais sûr que l'idée allait t'intéresser.

- Les caresses presque imperceptibles qui provoquent un frisson généralisé me plaisent bien aussi.

- Et toi, tu as expérimenté des pratiques ?

- J'ai remarqué qu'en coupant sa respiration...

- Je tombe à la renverse si tu m'annonces être adepte du shibari. (1)

- Non, je suis une adepte de l'apnée ! Pas besoin de renouer avec une méthode de torture ancestrale pour arrêter de respirer. Il se produit des sensations insoupçonnées lorsque on retient son souffle. Je m'en sers pour dissiper une émotion forte où même pour méditer. Couper sa respiration à la frontière de l'orgasme...

- Tu en as fait un jeu amoureux ?

- Une fois, avec un garçon qui avait de faux airs de Jacques Mayol. Il a sans doute voulu battre mon record, j'ai bien cru qu'il allait s'étouffer.

- Désolé Emma mais je t'imagine...

- Eh arrête de te moquer ! Il n'y a rien à imaginer. Dis-moi plutôt si vous avez pu revivre cette sensation inouïe, d'autres fois.

- On n'a jamais cherché.

- Pourquoi ça ?

- Quelque chose s'est inscrit dans nos corps cette nuit-là, c'est comme une forme d'accomplissement qui n'appelle à rien d'autre.

- Tu nommerais ça complétude ?

- Possible que ça mérite ce nom. Dès que nos corps se rapprochent, ils ont toujours quelque chose à s'apprendre.

- Ça fait rêver ce que tu dis.

- La performance, c'est pas notre délire. Le sexe ne se limite pas non plus à la recherche de l'orgasme.

- Ah bon ?

- Fréquenter Grindr n'a pas fait de moi un assoiffé de sexe.

- Ce n'est pas de ce je pense de toi, même si je ne peux pas m'empêcher de trouver curieux d'aborder quelqu'un sur une photo et des préférences sexuelles.

- Sache que je n'ai jamais abordé quelqu'un sur Grindr. J'ai répondu à certaines invitations.

- Je vois. Et au fait, quelle sera ta ligne de défense à propos de mes malheureux amants ?

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(1) Bondage japonais à caractère sexuel ou artistique.

L'art du shibari, ou kinbaku, voit le jour au XVe siècle dans l'empire du Soleil levant. Les samouraïs l'utilisaient comme forme de torture ou pour attacher deux prisonniers ensemble. À partir du XIXe siècle, il devient un art puis une pratique sexuelle abondamment documentée dès les années 1950.

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