Heroes

6 minutes de lecture

« Mon Cher Julien,

Je ne peux pas t'appeler tout de suite. J'ai trop de larmes dans la voix. Bouleversée en découvrant cette robe. J'en ai les jambes qui tremblent.

C'est totalement fou ! Comment as-tu fait ? :-)))))))) »

Assise en tailleur sur son lit, Emma déplia sa robe sous le bruissement des papiers de soie.

- Avec les compliments de Max, susurra-t-elle.

- Cette robe est une merveille mais qui est ce Max ? Tu ne m'as jamais parlé de lui.

- Je le connais à peine... balbutia Emma encore sous le coup de la surprise.

- Je vais être jaloux si tu ne me dis pas pourquoi ce Max te trouble autant.

Après un temps de silence pour retrouver la clarté de sa voix, Emma poursuivit :

- Tu sais très bien qui est Max. Tu es de mèche avec Julien dans cette histoire, n'est-ce pas ?

- Dis-moi vite ce que dit Max.

- He bien... cette lettre est très personnelle.

- S'il te plait, Emma, implora-t-il

- Il parle de toi également...

- Raison de plus pour me la lire sans attendre.

- Patience Louis, laisse-moi le temps de reprendre mes esprits.

Emma ajusta les coussins et s'installa confortablement avant de reprendre lentement sa lecture, à voix haute.

- Voici ce qu'il écrit :

"Chère Madame,

Un couturier a très rarement le privilège de saisir ce moment où l'esprit de ses créations rencontre l'une de ses héroïnes.

- Waouh !

- Ne m'interrompts pas, s'il te plaît.

- Ce début mérite une seconde lecture de toute façon.

- Je reprends :

"Un couturier a très rarement le privilège de saisir ce moment où l'esprit de ses créations rencontre l'une de ses héroïnes.

Ce modèle a été créé dans l'esprit de la danse que vous incarnez avec une spontanéité si émouvante... J'ai dessiné cette robe pour une amie danseuse, à ses débuts sur la scène de la Scala dans une adaptation du célèbre Lac des cygnes. Une soirée sous haute tension pour nous deux. À ma connaissance, il ne reste qu'un exemplaire de cette robe en sa possession.

J'ai donc fait réaliser celle-ci spécialement pour vous dans nos ateliers de Reggio Emilia. Je sais qu'elle ne pourra trouver meilleure ambassadrice pour notre maison.

J'ose vous demander l'autorisation de conserver le film que votre frère m'a adressé et dont je vous assure un usage strictement privé. Puis-je enfin vous confier que ces images m'ont inspiré une nouvelle création ?

Je vous souhaite les meilleurs moments en compagnie de votre ami.

Avec les compliments de Max".

- Julien avait raison d'insister. J'étais perplexe lorsqu'il m'a annoncé l'idée de retrouver cette robe quoi qu'il en coûte et surtout j'imaginais sa déception si sa lettre restait sans réponse.

- Je vois très bien ce que tu veux dire, lorsque Julien se passionne pour une cause, il en fait une affaire personnelle qui peut virer à l'obsession.

- J'ai tenté de le convaincre de trouver une robe similaire dans la collection actuelle qui comporte de très belles pièces, mais il m'a répondu qu'il refusait de faire les choses autrement que selon ses propres conditions.

- Julien n'est pas un fervent adepte du « lâcher prise ». Je l'ai plusieurs fois incité dans cette voie. Décidément, il n'adhère pas au concept.

- Il s'est toujours montré confiant. Je l'admire pour ça.

-Tu as raison, cette attitude signifie aussi qu'il a confiance dans ce qu'il entreprend et j'avoue que cela me rassure pour son avenir.

- J'ai trouvé sa lettre très convainquante. Il a beaucoup hésité avant d'envoyer le film vu qu'il ne pouvait obtenir ta permission.

- Demander l'avis d'une tierce personne lorsqu'on doute de sa décision me parait très judicieux. Je suis ravie qu'il ait su demander conseil à une personne avisée.

- Malgré son enthousiasme, Julien a fait preuve de maturité et je crois que tu peux être fière de lui.

- J'ai toujours été fière de Julien. C'est un garçon hypersensible, une sensibilité qui peut vite devenir une souffrance et ses réactions sont parfois difficiles à comprendre pour ceux qui ne le connaissent pas.

- Mon avis l'a conforté dans son choix et sache que nous n'avons pas pris cette décision à la légère.

- Je vois que vous avez pris le temps d'en discuter.

- Plus que cela, nous avons enquêté chacun de notre côté.

- Alors là, vous m'épatez ! Je n'ai surpris aucune conversation. Je ne me doutais absolument de rien. Enquêté sur quoi au juste ?

- Ce n'est pas parce qu'un homme est célèbre et admiré qu'il est digne de confiance. Julien a cherché des informations sur l'entreprise et ses futurs projets ; quant à moi je me suis intéressé à la personnalité du couturier.

- Et quelles sont vos conclusions ?

- Julien a découvert une entreprise engagée dans le développement durable. Elle a mis au point une fibre innovante obtenue à partir de bouteilles plastiques recyclées. Elle développe actuellement un procédé visant à limiter les déchets textiles qui seront réutilisés en matière isolante dans certains modèles de manteau.

- De bonnes initiatives. Rien de négatif alors ?

- Comme tu le sais, Max utilise cuir et fourrure dans la confection de ses vêtements. C'était d'ailleurs la spécialité de la maison à ses débuts en 1951. Son nom est dénoncé sur plusieurs sites pour maltraitance animalière.

- J'avoue n'avoir pas réfléchi à la cause animale lorsque je regardais cette vitrine. Étonnant que Julien n'ait pas changé d'avis en découvrant cette information.

- Un mauvais point pour Max, c'est certain. Je crois que Julien s'est promis d'engager une discussion à ce sujet dans un second temps.

- Et de ton côté qu'as-tu découvert sur l'esprit de Max ?

- Son fondateur avait une idée toute simple : "créer de vrais vêtements pour de vraies personnes".

- De vraies personnes, je ne saisis pas très bien...

- Il voulait dire qu'il ne s'agissait pas d'habiller des princesses ou des comtesses. Il a cherché à dupliquer les styles de vêtement de la haute couture parisienne avec les techniques de production de prêt-à-porter américaines des années 1930.

- Un projet audacieux qui a porté ses fruits.

- Oui la première collection de Max ne comportait que deux pièces : un tailleur et un manteau. Aujourd'hui, près de 100 000 modèles sortent de ses ateliers chaque année. L'entreprise jouit d'une renommée internationale avec 2600 boutiques dans plus de 100 pays.

- Et qu'en est-il du créateur de la griffe aujourd'hui ?

- Un certain Ian Griffiths, sexagénaire anglais, un type discret et distingué.

- Sexy ?

- Physique agréable mais ce n'est pas son principal atout. Il a fait des études artistiques dans les années 80 à Manchester où il a intégré le mouvement Punk. Ça me fait rire d'imaginer ce type en Punk.

- Comment passe-t-on de Punk à directeur artistique ?

- Il précise, dans une autre interview, "avoir toujours eu la mode dans le sang". Il raconte qu'il observait sa mère coudre ses vêtements et passait son temps à les dessiner. En 1987, il rencontre Max en personne qui l'invite à rejoindre l'entreprise.

- Son parcours semble indiquer qu'il est fidèle à ses valeurs. Qu'as-tu appris d'autre sur lui ?

- Il évoque une attirance particulière pour Berlin, le mouvement artistique du Bauhaus et une affection pour David Bowie à qui il rendra hommage dans son prochain défilé présenté à Berlin justement.

- Quel rapport entre Berlin et Bowie ?

- Heroes. Tu connais ?

- Oui, la voix de Bowie, la musique, cette chanson transporte une émotion palpable. Je ressens des frissons à chaque fois que je l'écoute alors que je ne comprends même pas les paroles.

- Deux ans avant la chute du mur de Berlin, David Bowie a donné un concert devant le Reichstag. J'ai noté ce que Griffiths dit à propos de Bowie : "Quand il a chanté Heroes devant le Reichstag, c'est le moment où tout le monde a compris que la chute du mur était inévitable". Un souvenir qui le lie à l'entreprise puisqu'il débute chez Max cette même année.

- Un homme qui ne perd pas de vue ses engagements et cherche à faire passer un message à travers ses collections. J'aime beaucoup ce portrait.

- C'est en partie ce qui nous a décidés à envoyer le courrier.

- Et sais-tu comment il voit les femmes qu'il habille ?

- J'ai gardé le meilleur pour la fin car cette femme te ressemble étrangement : "Pour moi, l'ambition et la détermination sont les deux caractéristiques les plus fortes de la femme".

- Tu me trouves ambitieuse ? questionna-t-elle, étonnée.

- Bien sûr Emma ! Tu es ambitieuse pour ta famille, ambitieuse pour ton frère, ambitieuse pour moi... Et que dire de ta détermination ?

- Déterminée parfois mais je ne me voyais pas du tout ambitieuse.

- Tu es plus encore d'ailleurs. Tu as entendu Max ? Tu es une muse...

- Arrête Louis, dit-elle en remontant le drap pour cacher son visage.

- J'adore faire rougir tes joues. Et si tu essayais enfin cette robe ?


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