Attrape mes rêves si tu peux !

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Le Grand Hôtel regardait ses hôtes avec déférence.

En plus de 120 ans d'existence, je n'ai jamais entendu un tel discours sous mes fenêtres. Hasard, probabilité... Et Dieu dans tout cela ? Les apparitions de l’Immaculée Conception ? lIs ne croient pas aux miracles ces deux-là ?

Un ange et un lion campés sur un bas-relief fixaient les nouveaux voyageurs.

- À quoi penses-tu, Emma ?

- À ces personnages du passé : Bernadette, Lacrampe, les tailleurs de pierre… Où serions-nous sans eux ?

- Pourquoi cette tristesse dans ta voix ? Ça ne te ressemble pas.

- Lourdes est notre unique alternative, alors...

- Alors tout indique que notre évasion se préparait depuis plus d'un siècle.

- Hé, tu te moques de moi !?

Le sourire aux lèvres, Louis ne répondit pas. Il déboutonna son blouson et sortit une pochette qu'il tendit à son amie.

- C'est pour toi.

- Oh c'est un Furoshiki !

Elle dénoua délicatement le ruban et déplia le carré de soie bleue qui enveloppait l'objet. Un mot manuscrit accompagnait ce présent insolite : « Les rêves s'affranchissent de l'existence de ceux qui les ont portés. La mort anéantit la vie mais elle n'a aucun pouvoir sur les rêves. »

- Waouh ! Quand as-tu écrit ces mots ?

- Le jour où tu t’es installée dans ma chambre mais j'avais déjà tellement de choses à te dire.

- Je n'ai jamais possédé un tel objet, dit-elle en l'examinant avec curiosité.

Le toucher divulgue ce que la vue dissimule. Emma ferma les yeux. Ses doigts s'aventuraient sur le fil dont le fin tissage offrait des reliefs constrastés. Un arbre occupait la partie centrale du cerceau, prolongé à sa base de petites plumes recourbées, séparées entre-elles par la nacre de perles de rivière. S'avançant à tâtons dans la pénombre, elle aperçut la course folle de l'eau, l'arbre millénaire et l'envol d'un oiseau blanc.

- L'inssaisissable, la force et l'éphémère, dit-elle en ouvrant les yeux. C'est touchant.

- Je ne savais pas si tu allais aimer. L'artiste serait heureux de connaître tes impressions. Toutes ses créations s'inspirent du tempérament des personnes à qui elles sont destinées. J'ai donc dû lui parler de toi.

- L'art est le reflet des émotions que les hommes se renvoient à travers les âges... ajouta-t-elle encore sous l'influence de l'objet.

- Les émotions à travers les âges... Ce que tu dis, c'est exactement ce que j'ai ressenti à Altamira.

- Altamira ?

- Pierre a dirigé un reportage sur le site rupestre d'Altamira, au Nord de l'Espagne, il y a quelques années. J'ai été autorisé à entrer dans la grotte avec lui.

- Quel privilège dis-donc ! Raconte. Qu'est-ce que tu as vu dans la grotte ?

- Un troupeau de bisons qui m'observait. Fascinant. La sensualité des formes, des couleurs, l'impression de mouvement des animaux qui semblaient s'échapper de la paroi, à mesure que j'approchais... Ce que j'ai ressenti ? Une émotion à fleur de peau, la présence de ces hommes observateurs de la nature.

- Et j'imagine ton plaisir de partager une telle découverte avec Pierre.

- Un souvenir inoubliable. Je te raconterai si tu veux, ajouta-t-il d'un ton enthousiaste.

Précieux ni par sa matière, sa rareté ou son prix, l'objet poursuivait sa quête de sensations. Serré dans la main d'Emma qui espérait bien ne plus s'en séparer, il s'improvisa ornement d'une danse guidée par le chant d'Hiawatha, le jour de ses noces.

- Attrape mes rêves si tu peux !

***

- Regarde comme ces deux pèlerins nous caressent des yeux depuis plus de cinq minutes.

- Arrête de te faire des illusions ! Ça fait des lustres que plus personne ne s'extasie devant un lion ou un ange pétrifié dans un bas-relief. Du déjà vu ! À vouloir imiter tout le monde, on ne ressemble à personne ! Lacrampe et sa passion pour l’éclectisme. Pfft !

- Ces deux-là nous considèrent différemment, je t'assure. Elle danse autour de lui, à présent. Viens voir ! Il sourit.

- D'après les secrets d'Alcôves, il va vite déchanter.

- Non, je ne crois pas. Elle salue par une révérence. Ils sont aux anges...

- Arrête de prendre tes désirs pour des réalités. Nous ne sommes qu'un détail parmi tant d’autres. Deux Has been figés dans la pierre pour l'éternité !

- À quoi bon cette colère contre ton père ? Sais-tu combien d’œuvres tombent dans l’oubli du vivant de leurs auteurs ?

- Nous sommes tout bonnement livrés à la postérité, contraints à faire bonne figure sous cette apparence austère. Tu parles d'un destin !

- Souviens-toi que je t'ai vu naître dans l'esprit de l'artiste.

- Heureux qui comme un lion a rencontré un ange ! Je sens que tu meurs d'envie de rabâcher cette histoire.

- Oui. Je ne m'en lasse pas parce que te rappeler d'où tu viens ramène aussi ta joie de vivre.

- Désolé de t'imposer mes humeurs mais ces aristos toujours plus exigeants me filent le bourdon.

- Écoute-moi. L’édifice était conçu mais le maître se montrait insatisfait et le commanditaire, de plus en plus impatient. Quant à moi, je restais désespérément seul à surveiller le porche.

- Un ange qui n’a personne sur qui veiller, l’angoisse ! Je t’imagine scrutant les moindres esquisses de Lacrampe.

- Ce soir-là, son crayon glissait sur le papier à ta recherche avec une telle agilité. J'ai vu croître ta grâce puis s'élever ta rébellion. J'en frissonne encore d’émotion !

- Je me rappelle, tu me souriais, mon ange. Sans ton innocence et ta sagesse, comment tenir bon sur ce bas-relief ? Mais comprends mes envies de rugir face à cette existence passive.

- Te souviens-tu du temps où nous savions inspirer les hommes ?

- Ah La Belle Epoque ! Ça te plairait de reprendre du service, mon ange ?

- Je veillerais sur eux, tu leur donnerais la rage...

***

- Entrons à présent ! Désolée de m'attarder ainsi... Pas trop fatigué ?

- Ereinté et heureux ! Tu n'imagines pas comme c’est bon d'éprouver à nouveau la fatigue de l'effort.

- Sans parler du décalage horaire.

- Il me semble que nous voyageons depuis des jours. Désorientation temporo-spatiale savoureuse !

- Milan – New York valaient le détour, n'est-ce-pas ?

- Je ne pensais pas cela possible...

- Les voyages virtuels ?

- Si le voyage est virtuel, nos souvenirs sont bien réels. Ça me fait penser à une phrase de Jean Bernard. Je comprends ce qu'il a voulu dire à présent.

- Dis la-moi si tu t'en souviens.

- « Ajouter de la vie aux jours lorsqu'on ne peut plus ajouter de jours à la vie. » (1)

Emma tendit la main à son ami.
- Quelle force ! Hé mais tu me fais mal.

- Plus question que la vie nous file entre les doigts, Ma Chérie !

Alors que Louis l’entraînait, Emma jeta un dernier regard aux statues de pierre.

- Regarde le lion à côté de l'ange, on dirait qu'il veut nous dire quelque chose.

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(1) Jean Bernard (1907-2006) médecin et professeur français, spécialiste d'hématologie et de cancérologie.

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