L'évasion

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Courir, ils en mouraient d'envie mais depuis longtemps, ils n'y songeaient plus. Combien de temps déjà, l'impatience restait-elle prisonnière de leur corps contraint ?

Comme il est difficile de faire le deuil de courir.

Autrefois, je pouvais courir mais je ne me suis jamais risquée à m'échapper ; aujourd'hui je rêve de m'échapper mais ne peux plus courir. Traverse-t-on le temps où est-ce lui qui nous traverse sans qu'on puisse lui résister ?

Pour se rassurer, Emma accorda son pas sur celui de son ami.

Quelques mètres encore et ils pourraient savourer leur évasion...

Silencieux, tous deux mesuraient le simple bonheur de marcher main dans la main.

Jamais leurs pas n'avaient cherché à retenir le temps sans autre pensée que lui rendre hommage.

- Notre taxi n'est pas encore là ? s'étonna Louis.

À peine la question fut-elle prononcée qu'un homme s'approcha dans leur direction, d'un pas décidé.

- Emma et Louis ?

- C'est bien nous ! répondirent-ils de concert, étonnés d'être reconnus en ce lieu.

Vêtu d'une redingote noire sur une chemise en popeline blanche à col cassé, coiffé d'un chapeau haut de forme, l'homme semblait tout droit sorti de la noblesse anglaise du XVIIIe siècle.

- Hugo Montaigne, à votre service. Je suis votre chauffeur. J'aurai le plaisir de vous conduire là où vous le souhaitez durant le temps de votre séjour. Antoine Montana m'a beaucoup parlé de vous. Enchanté de vous rencontrer.

- Vous devez être le chauffeur le plus chic de la planète, répondit Louis, subjugué par le jeune homme.

- Vous dites ça à cause de la redingote ? Cet habit permettait jadis aux hommes de chevaucher sans gêne et il s'avère toujours aussi pratique à notre époque. Regardez comme l'étoffe se prête à l'aisance de nos mouvements tout en restant impeccable ! Bien sûr parfois, je déplore que certains me jugent en décalage avec mon temps et émettent l'hypothèse de rencontrer un original.

- Vous portez fort bien la redingote, mon cher Hugo, répondit spontanément Louis comme s'il s'adressait à un ami de longue date. Vous pourriez toujours répondre à vos détracteurs qu'un original est plus précieux qu'une pâle copie !

- Merci ! Ne devons-nous pas donner le meilleur de nous-mêmes pour le rôle que nous acceptons de jouer dans cette vie ?

Suis-je en train de rêver tout éveillée ? Un chauffeur en redingote qui pose des questions existentielles à ses clients... Suis-je au théâtre en train de chercher mon texte ?

Prise de court, Emma reste dans l'impossibilité de donner la réplique. Malgré l'impolitesse de son attitude, elle ne peut s'empêcher de détailler le jeune homme dont l'apparence et le comportement brouillent tous ses repères : sa redingote et son haut de forme mais aussi une fine moustache, un tatouage dans le cou, une boucle d'oreille orientale... en font un personnage hors du temps. Au final, son sourire et sa joie communicative l'incitent à lui faire confiance.

- Nous sommes ravis de faire votre connaissance, poursuivit Louis au nom du couple. On peut dire que vous vous êtes mis sur votre 31 pour nous conduire juste au bout de la rue.

- Il se peut que vous ayez envie de faire un détour avant de rejoindre le Grand Hôtel Modern. Attendez de voir le carrosse ! Il est à deux pas d'ici. Suivez-moi.

- Quoi ?! Vous voulez dire que vous conduisez cette voiture ?

- Chevrolet Bel Air, 1957, produite à 47 562 exemplaires seulement (1). Je ne saurais dire combien il en reste au monde ni combien de personnes ont le privilège de voyager à son bord... Alors, qu'en pensez-vous ?

- Magnifique ! s'exclama Emma qui, malgré son désintérêt pour toute catégorie d'automobile, fut immédiatement séduite par le bolide.

À présent, ses yeux restent rivés sur le véhicule. Elle remarque l'élégance de sa carrosserie, la douceur de ses formes, l'audace de ses ailerons, la finesse de ses pare-chocs... Elle apprécie son côté bicolore qui ajoute une note à son charme : habitacle et carrosserie ton sur ton, d'un rouge et gris sable...

Quelle allure, quel caractère ! Au diable de ne plus pouvoir courir, si on peut s'évader en Chevrolet !

Mais quelle idée Louis !

- Je dois t'avouer que je suis aussi surpris que toi. J'ai simplement demandé à Antoine de commander un taxi !

- J'imaginais une fuite en catimini ; c'est vrai qu'en cabriolet, c'est beaucoup plus excitant !

- Installez-vous, reprit Hugo, invitant les deux amis à prendre place sur la banquette arrière. Vos bagages sont sur le siège avant. Voici deux châles. Si vous avez froid, bien sûr, dites-le moi.

- Aucun risque que le vent nous décoiffe ! Je me demande ce que cette petite merveille a sous le capot.

La petite merveille fit entendre sa voix, au départ, chevrotante. À force de rester camouflée le plus clair de son temps sous une housse dans le garage d'un riche collectionneur, elle balbutiait au démarrage. Ses sorties se faisaient rares, à son plus grand désarroi, elle, qui aimait tant qu'on s'extasie sur son passage. Entraînée par les éloges des deux amis, elle fit alors entendre la douce mélodie du V8 américain.

- Puisque notre futur est compromis, poursuivons notre voyage dans le passé en explorons ce Nouveau monde ! Notre avenir est là-bas.

- Tu es sans doute fou, mais j'adore l'idée !

Louis se rappela le clin d'oeil complice d'Antoine et leur discussion en aparté sous le grand saule durant l'intermède du déjeuner.

Incroyable ce que cet homme a pu saisir derrière l'apparente banalité de la conversation.

Hugo appuya sur l'accélérateur, sous le regard ébahi de quelques pèlerins retardataires se dirigeant vers la pension Marie de Saint Frai, lorsqu'un bruit de casserole résonna à l'arrière du véhicule.

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(1) Chevrolet Bel Air : http://www.madness-us-cars.com/vehicules-anciens/chevrolet-bel-air-cabriolet-1957.htm

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