Entracte

3 minutes de lecture

Louis tressaillit devant le Taj Mahal (1). Son cœur s'emballa à tout rompre dans sa cage thoracique. Impossible de contrôler le pouvoir organique que le cliché exerçait sur lui.

Calmement pourtant, ses doigts balayaient l'écran à la recherche d'un indice. La photo s'anima dévoilant tantôt la netteté de l'édifice tantôt le flou d'un détail surdimensionné. Au contact des pixels, un flot de sensations lumineuses l'assaillit.

Emma ne posa aucune question sur l'origine de cet émoi à mi-chemin entre chagrin et béatitude.

L'emblématique palais n'est qu'une pierre tombale, se dit-elle. Elle aurait aimé pouvoir en toucher deux mots à l'empereur qui le fit édifier. Avait-il décidé d'ensevelir l'amour pour sublimer sa souffrance ? Avait-il songé aux conséquences de sa démesure ?

Elle se rappela les paroles de Rita Banerji (2), une photographe indienne dont elle avait lu une chronique mais par égard pour son ami, elle se dispensa d'ébruiter ses pensées.

L'écran indiquait 16:45. À Agra, dans l'état d’Uttar Pradesh au Nord de l'Inde, il était 20:15.

Le prénom Pierre venait de s'afficher dans le fil de ses SMS.

Je t'écris de ce lieu...

Le tournage est parfois périlleux. Le film s'appelle "L'ombre du Taj Mahal". J'enregistre les voix, les voix de ces gens humbles que nous n'avons jamais rencontrés lorsque nous sommes venus. Leurs confidences me bouleversent, leurs mots me font mal. J'aimerais retranscrire la moindre tonalité, le moindre chancellement de leur voix, ne rien maquiller, juste restituer la vérité de leur parole.

Est-ce parce que nous nous aimions que nous les avons ignorés ?

Louis n'entendit pas la sonnerie du théâtre retentir à la fin de l'entracte.

Emma l'interrogea du regard : souhaites-tu poursuivre notre voyage vers le Nouveau Monde ?

Mais la question ne parvint pas à franchir la distance qui les séparait alors.

_______________________________________

(1) Le Taj Mahal est une merveille d'architecture moghole, à la croisée des styles islamique, iranien, perse et indien. C'est l'un des chefs-d'œuvre universellement admirés du patrimoine de l'humanité.

Immense mausolée funéraire de marbre blanc, il fut édifié entre 1631 et 1651 à Agra sur l'ordre de l'empereur monghol Shah Jahan.

La légende dit que l’empereur, dans le chagrin du deuil, voulut édifier un monument à l’image de son amour pour la défunte épouse Mumtâz Mahal, l'« Élue du harem ».

(2) « Mumtâz Mahal était fiancée à l'âge de 14 ans. Elle a subi une grossesse presque tous les ans jusqu'à sa mort. Elle est décédée des suites d'une hémorragie post-partum à cause des grossesses multiples qu'elle a été forcée de subir. Il est absurde que beaucoup considèrent cette forme de travail reproductif mortel comme une indication du statut de femme "préférée" de Mumtâz. Être le premier choix du harem d'un homme, ce n'est sûrement pas l'idée qu'une femme se fait de la romance. Et Shâh Jahân de son vivant avait rassemblé 2.000 femmes dans son harem ! Mais si, effectivement, Shâh Jahân partageait cette intimité particulière avec Mumtâz, n'aurait-il pas remarqué son corps, visiblement, en train de s'affaiblir et de s'effondrer, juste devant ses yeux, à chaque grossesse successive ? Ou était-elle seulement un vagin et un utérus détachés, un jouet sexuel pour lui, et pas une personne réelle dont le corps, la santé et le bien-être s'enregistreraient dans sa conscience de quelque manière que ce soit ? » Rita Banerji

Dans une tribune au Huffington Post intitulée The Awfully Unromantic Taj Mahal, la photographe et militante, Rita Banerji fustige le culte rendu à cette icône de l'amour.

Annotations

Vous aimez lire Mina singh ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0