Le hasard et le bien

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D'un mouvement ample, la maestra embrasse les émotions orchestrales nourries par l'enthousiasme inavoué du public. Ses bras retombent le long du corps. Le visage détendu, Marzena s'attarde à remercier les musiciens lorsque le silence est pris d'assaut par une pluie d'applaudissements.

- Quel spectacle, Louis ! Cette musique est si émouvante...

- Aussi émouvante que ton histoire, j'ai hâte d'écouter la suite.

Un spectateur égaré s'adressa à Emma : « Oh mi scusi cara signora ». Surprise en pleine rêverie, elle ne répondit pas.

Tu parais bien songeuse tout à coup.

- Je pense que nous aurions pu nous rencontrer dans un théâtre si le hasard...

- Le hasard est très souvent mécontent de ses effets de surprise. N'as-tu jamais remarqué cette petite phrase que les gens ajoutent en sa présence ? Ils disent : "il n'y a vraiment pas de hasard dans la vie". Désolant !

- J'oublie toujours de refermer la porte de la loge. Tu aurais pu entrer par erreur. Un simple regard, un mot convenu et la fenêtre du temps se serait refermée aussitôt.

- Etre l'antithèse de Dieu oblige à se montrer persévérant. Ainsi, il se plait à détourner le cours arbitraire de nos vies.

- C'est donc lui qui m'a attirée dans ta chambre ? questionna Emma d'un sourire.

- J'aime à le penser. Il me semble que tu entretiens un rapport sympathique avec lui.

Juste après la pluie, le silence résonne encore plus fort.

Le rouge et l'or illuminent la Scala.

Concentrée, la cheffe reprend sa posture face à l'orchestre. Suspendus à l'esprit de Dvrojak, ses gestes donnent la mesure.

Cuivres et percussions jouent en tutti des murmures de velours. Attentifs, les violons se laissent guider dans une conversation nuancée quand le hautbois, fier d'être interrogé à son tour, dévoile ses premières notes d'espoir.

- Tout à l'heure, tu as dit sauvé la vie ?

- Je revois encore les yeux émerveillés de Julien lorsqu'il a découvert son ordinateur.

- J'imagine sa surprise et l'impatience des dix curieux qui guettent ce moment.

- Nous étions tous là, tu t'en doutes. Il a pleuré comme un enfant submergé par ses émotions. Cet émerveillement, il nous l'a rendu au centuple dans les mois qui ont suivi. Quelque chose d'inespéré s'est produit.

- Raconte...

- Julien ne pouvait pas écrire avec un crayon entre les doigts mais il pouvait s'exprimer en tapant sur un clavier !

- Quelle libération ! C'est à peine croyable.

- Ses résultats scolaires se sont améliorés. Chaque jour amenait son lot de félicité : félicité pour ses rédactions, cité par ses professeurs pour ses progrès... Dans le secondaire, ses camarades convoitaient sa présence dans les travaux de groupe.

- Le monde qu'il perçoit existe bel et bien et c'est le même que le nôtre. Tu as trouvé une solution inédite pour transformer une difficulté en opportunité. Une vision optimiste, voilà ce que je retiens de cette histoire.

- Rendre le monde visible à ses yeux était à portée de main.

- Et les échecs ?

- J'ai réinventé les échecs pour créer une alternative à ce nouveau champ de connaissances, une manière aussi de canaliser sa pensée par le jeu. Il a appris à poser les pions sur l'échiquier comme on avance un argument pour prendre une décision.

La musique entraînait la curiosité de Louis.

- Vers quelle discipline s'est-il orienté ?

- L'orientation a été une période éprouvante. Il s'est senti à nouveau seul au monde.

- Seul au monde. Ecoute, ce thème du 2e mouvement a été utilisé pour la musique du film de Zemeckis.

- Je me rappelle... l'histoire d'un ingénieur échoué sur une île du Pacifique. L'interprétation de Tom Hanks m'a émue. Mon frère peut vivre cette situation d'isolement n'importe où. Dans certaines circonstances, son environnement l'emprisonne comme cette île déserte.

- Tu as utilisé les échecs pour combattre l'indécision ?

- De nombreuses parties mais cette fois encore, il faut remercier le hasard : un flyer de l'Ecole Supérieure de Réalisation Audiovisuelle (ESRA) et l'annonce d'une journée portes ouvertes. Là-bas, il a rencontré Monsieur Augustin, un humaniste passionné. Un seul entretien avec cet enseignant a suffi pour le convaincre d'intégrer l'école.

- Une rencontre déterminante pour lui, j'imagine.

- Monsieur Augustin a été bien plus qu'un professeur, mon frère a trouvé une figure parentale bienveillante. Il l'appelle son père d'esprit. Sans doute veut-il dire, qu'en sa présence, il se sent apaisé.

- On dirait que tu parles d'un sage.

- Cet homme ignore la dimension tragique de la vie. Un sage... C'est bien ainsi que je le qualifierais.

- Et le projet dont Julien parle dans son mail ?

- Combattre l'injustice reste une préoccupation pour mon frère. Il n'a jamais abandonné les sans-abris mais un autre projet lui tient à coeur. Dans son cursus à l'ESRA, il a choisi de faire ses stages dans un centre d'accueil pour autistes.

- Etait-ce bien indiqué vu les difficultés qu'il traverse lui-même ?

- Comme toi, l'équipe pédagogique a émis de sérieuses réserves. Le plaidoyer de Monsieur Augustin a réussi à les convaincre d'accepter son choix.

- Quel rapport avec la réalisation audiovisuelle au juste ?

- Julien a développé une série de jeux ludoéducatifs pour aider les enfants à sortir de leur isolement. Les résulats sont prometteurs. Son engagement a été salué par le jury qui l'a incité à poursuivre ses travaux. Il a été reçu au premier rang du DESRA (1). L'annonce des résultats a été aussi stupéfiante que la découverte de son ordinateur. Nous étions tous là pour le féliciter.

- Désolé d'avoir douté, j'ai pourtant l'esprit ouvert mais les préjugés ont la vie dure.

- Il avait de solides atouts : de bonnes connaissances en informatique et en image, une imagination débordante et une compréhension de ce monde de zèbres auquel il appartient.

- Monde de zèbres ?

- C'est ainsi que la psychologue, Jeanne Siaud-Fachin désigne les surdoués (2), ses explications m'ont aidée à mieux appréhender ses difficultés.

- J'espère que ton frère pourra aller au bout de ses rêves.

- Julien est d'une nature obstinée. Il a contacté plusieurs équipes de recherche, sans succès jusqu'à présent. Un rude esprit de compétition sévit dans ce milieu et je n'aimerais pas que son travail soit détourné à des fins matérialistes.

- Tu crois que Gérard Mathieu pourrait l'aider à le concrétiser ?

- Je l'ignore. Je ne pense pas qu'il l'ait invité ici pour l'enrôler dans la religion.

- Il a longuement parlé avec lui l'autre jour. J'ai pensé qu'ils se connaissaient.

- Très étonnant de la part de mon frère. J'ai éprouvé un sentiment de soulagement à l'observer ainsi parler à un inconnu. Je le découvrais être enfin lui-même.

- « La beauté, c'est l'harmonie du hasard et du bien » (3) conclut Louis tandis que les cuivres et les percussions s'éloignaient à pas de velours sous le commandement de Marzena.

______________________

(1) DESRA - Diplôme d’Etudes Supérieures en Réalisation Audiovisuelle

(2) Trop intelligent pour être heureux ? L'adulte surdoué - mars 2008 - Jeanne Siaud-Facchin

(3) Citation de Simone Weil, philosophe humaniste, née à Paris le 3 février 1909 et morte à Ashford le 24 août 1943. Sans élaborer de système nouveau, elle souhaite faire de la philosophie une manière de vivre, non pour acquérir des connaissances, mais pour être dans la vérité.

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