Teatro alla Scala

4 minutes de lecture

- Colomb nous ramène en Amérique ?

- Tu ne crois pas si bien dire, la symphonie composée par Dvořák en 1893 a été exécutée en décembre de la même année au Carnegie Hall par l'Orchestre philharmonique de New York.

- Carnegie Hall, Manhattan... Un lieu qui me fait rêver. J'aurais aimé faire un tour du monde des salles d'opéra ; la vie en a décidé autrement.

- Nous sommes en chemin, Emma et n'oublies pas que tu voyages avec un enchanteur. Dans quelle ville aimerais-tu commencer ton tour du monde ?

Emma marqua un temps de réflexion et décida d'une destination :

- Milan.

- Ferme les yeux... Laisse-toi guider.

Tu avances sur la Piazza del Duomo. Tu te sens libre de tes mouvements dans cette robe bustier en satin et mousseline d'un célèbre couturier italien. La Scala est à deux pas mais tu t'attardes à admirer le style gothique de la basilique, une des plus grandes du monde.

- Je reste nez à nez avec l'imposante façade. La hauteur de ses flèches de dentelle me donne le vertige. Je chancelle imaginant les artistes à l'œuvre durant plusieurs siècles. Je les salue d'une révérence avant de me diriger vers l'opéra.

- Le théâtre a été construit à l'emplacement de l'église Santa Maria della Scala, édifiée au XIVe siècle à l'initiative de la Reine della Scala, laissant son nom à l'édifice.

- C'est un plaisir de voyager avec toi, tu connais toujours une anecdote intéressante et facile à retenir.

- Tu me tends la main pour gravir les marches. Je me réjouis de ton impatience.

- Que dirais-tu d'occuper une loge située au dessus de la scène ?

- J'ai justement réservé la loge au 2e niveau, pensant que tu apprécierais saisir la complicité des musiciens et observer les mimiques du chef d'orchestre.

- Bien vu, j'adore ! Et qui dirige l'orchestre cet après-midi ?

- Marzena Diakun, une jeune chef polonaise de 39 ans.

- Une cheffe d'orchestre ? C'est rare. Sais-tu qu'elles ne sont qu'une vingtaine à la direction d'un orchestre d'envergure internationale pour près de six cents hommes ?

- Le monde de la musique classique serait-il misogyne ?

- Je ne sais pas mais ce constat laisse pensif ! Au fait Louis, comment sais-tu pour la robe ?

- Ah ah ! Le style classique - effronté des créateurs italiens te va bien !

- Je n'osais pas entrer dans la boutique du couturier. Julien a insisté. "Robe d'un jour, star pour toujours" a-t-il lancé, me poursuivant joyeusement avec sa caméra. Il m'a donné envie de danser. Douce sensation que ces quelques pas dans le salon d'essayage. Les vendeuses m'ont prise pour une ballerine. Quatre minutes dans la peau d'une star...

- Mais pourquoi parles-tu si bas tout à coup ?

- Écoute ce silence, les musiciens sont concentrés. La maestra salue respectueusement le public, se retourne vers l'orchestre le regard fixe, elle lève sa baguette...

Emma posa son index sur les lèvres de son compagnon avant de murmurer : chuuuuut, le concert débute et je ne voudrais pas gêner le public.

- Rapproche-toi alors.

- Ouiiiii.

Violons et violoncelles font une entrée discrète, suivis des flûtes et hautbois qui chantonnent un air sémillant.

- Explique-moi comment tu en es venue à réinventer les échecs ?

- Je dois d'abord te parler de l'ordinateur. Le petit dernier a été le seul à en posséder un.

Louis laisse les violons prendre leur envol avant de demander :

- Tes frères et sœurs n'ont pas trouvé cela injuste ?

- Imagine huit grincements de dents simultanés. Je peux te dire que ça fait du bruit surtout quand j'ai ajouté que personne d'autre ne serait autorisé à s'en servir.

- Je n'aurais pas apprécié cette directive à leur place.

Emma répondit avec la gravité des violoncelles dans la voix :

- Il restait une autre difficulté et de taille celle-là : leur demander de casser leur tirelire car je n'avais pas les fonds suffisants.

- Tes parents ont refusé de financer cet achat ?

- Mes parents n'avaient jamais un centime d'économie. J'ai dû menacer ma mère pour obtenir son obole.

- Menacer ?

Les cuivres sonnent la contestation tandis qu'Emma se remémore son bras de fer passé :

- Je l'ai fixée droit dans les yeux sans l'autoriser à dire non : "J'ai besoin d'argent pour acheter un ordinateur à Julien. Vous allez faire une croix sur votre consommation d'alcool ce mois-ci et tu vas me donner une partie des allocations familiales. Si tu refuses, j'appelle une assistante sociale."

- Tu as aussi des talents au poker !

- Assistante sociale et menace, l'association de mots a soudain dévoilé son potentiel. J'ai réalisé que la personne que l'on redoutait le plus pouvait finalement nous venir en aide.

- Double peine pour tes frères et sœurs, tout de même.

- J'avais bien conscience de commettre une injustice mais la crainte de voir mon frère sombrer a été plus forte que l'indignation passagère des neuf autres.

- Ils ont tous accepté de casser leur tirelire ?

Entraînés dans une danse saccadée, les violons montrent leur détermination.

- J'ai proposé qu'on les casse toutes en même temps. Après avoir extorqué un tiers de la somme à ma mère et complété avec nos économies, il restait une somme différente à chacun d'entre nous. J'ai été étonnée d'entendre Paul dire "pourquoi ne pas redistribuer à part égale ce qui nous reste ?"

- Un geste qui prouve son adhésion à ton projet.

Cordes et cuivres finissent par se taire, laissant à la flûte le privilège de conclure.

- Oui, d'autant que Paul était le plus riche d'entre nous. Il proposait toujours son aide pour des petits travaux, rendait service aux voisins dès qu'il en avait l'occasion. On le taquinait souvent à cause du pécule qu'il amassait si consciencieusement.

- Il a trouvé une belle réponse à vos moqueries.

- J'avoue que son initiative nous a rendu le sourire en même temps que notre complicité.

Le poing fermé, déchirant frénétiquement le vide de sa baguette, Marzena ordonna aux bois, cordes, cuivres et percussions d'exprimer haut et fort leurs sentiments.

Et puis, l'ordinateur nous a sauvé la vie !

___________________________

Marzena Diakun dirige l'Orchestre philharmonique de Radio France dans la Symphonie n° 9 « Du Nouveau Monde » d'Antonín Dvořák.

https://www.youtube.com/watch?v=OV0KkYUa6iA

Enregistré le 15 mars 2018 à l'Auditorium de la Maison de la Radio (Paris).

Annotations

Vous aimez lire Mina singh ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0