Concerto n° 3 de Rachmaninov

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Le taxi les déposa en centre ville. Un bus spécialement affrété par la Fondation Française de l'Ordre de Malte attendait les pèlerins pour les emmener à leur destination : la Maison d'accueil Marie de Saint Frai, à Lourdes.

Un petit groupe d'amis visiblement heureux de se retrouver avait déjà pris place à bord. Le départ était prévu vingt minutes plus tard.

Pris d'exaltation, Louis escalada les trois marches sans attendre. Tous deux s'installèrent sur les sièges proches de la porte centrale du bus, une place qui offrait une vue dégagée sur l'extérieur et un espace plus important pour se mobiliser.

- Des sièges bien plus moelleux qu'à l'hôpital, réglables en position allongée, le voyage s'annonce agréable. Nous arriverons dans huit heures environ. J'ai prévu de la musique à gogo... Pop, rock, classique, jazz. On partagera les écouteurs, ça ne t'ennuie pas ?

- J'admire ton sens de l'organisation. Lorsque je pars en voyage, souvent seule, je n'emporte que le strict nécessaire. Pourtant la musique est essentielle pour moi. Ton programme me réjouit. Que proposes-tu pour commencer, Louis ?

- Le concerto numéro 3 de Rachmaninov, un de mes préférés.

- Je connais l'œuvre, réputée pour sa difficulté d'interprétation au piano. Elle est qualifiée par certains de diabolique. J'ai lu dans un journal que Rachmaninov plébiscité par le public à l'issue de son concert, a annoncé d'un signe de la main qu'il était d'accord pour rejouer mais que ses doigts s'y refusaient.

- J'aimerais te faire écouter un artiste qui interprète son œuvre divinement, une exécution virtuose mais pas seulement. Elle me fait vibrer.

- Comment s'appelle-t-il ?

- Nobuyuki Tsujii. Un jeune japonais, aveugle de naissance.

- Je serai heureuse de découvrir cet artiste, tu en parles avec tellement d'enthousiasme. Je me suis souvent demandée comment ces personnes pouvaient se représenter le monde. Comment peuvent-elles imaginer les couleurs ? Comment deviner les montagnes, la mer, le ciel ?

- J'ignore de quoi est fait le monde visuel de Tsujii mais il m'emmène dans un univers sensoriel à chaque fois différent, qui m'émeut aux larmes.

- Hum... À contrario, ce que nous voyons n'est parfois qu'une apparence mensongère. Le caméléon change la couleur de ses costumes pour mieux se confondre, le flamboyant flamant rose parade pour séduire et la ravissante dionée séduit pour capturer ses proies vivantes.

- Est-ce pour cette raison que tu observes le monde d'un regard félin ?

- Regard félin ? Personne ne m'a encore jamais dit cela.

- J'ai observé plusieurs fois tes yeux se détourner de leur vision pour pénétrer l'invisible. Ton regard s'intensifie comme celui du chat qui repère un objectif ambitieux. N'as-tu jamais remarqué avec quelle précision il s'élance pour atteindre son but, tout cela en une fraction de seconde ?

- J'aimerais beaucoup posséder cette capacité instinctive. J'ai remarqué comme toi que les animaux possèdent des aptitudes qui nous sont étrangères, à moins que l'humain les ait tout simplement perdues au fil de son évolution parce qu'il a choisi de se fier à ses connaissances.

- Le leurre, source de plaisir ? Je n'avais jamais réfléchi à la question sous cet angle.

- C'est ainsi qu'il se perpétue à travers les âges. Pire encore, il nous ensorcelle, c'est d'ailleurs le mot que Boris Cyrulnik emploie dans son livre intitulé L'ensorcellement du monde.

- Donc, le plaisir rendrait aveugle ?

- Mort de rire Louis, c'est l'argument de ceux qui ont diabolisé la masturbation ça ! Ces braves gens qui ne se sont jamais masturbés, n'ont pas fréquenté non plus les parcs d'attractions. Quelle tristesse !

- La conversation avec toi prend des tournants si inattendus. J'adore...

- Je ne suis pas fan des parcs d'attractions mais les expériences du Futuroscope m'ont littéralement bluffée. L'une d'elles m'a projetée dans l'espace : immensité, sensation immédiate de flottement, vertige, apesanteur... Un leurre total, un ravissement absolu ! J'avais pourtant parfaitement conscience d'être solidement attachée à mon siège.

- Qu'est-ce que tu en conclus ?

- Que la connaissance du leurre ne limite pas les sensations qu'il induit. Nul besoin donc de s'enfoncer dans l'obscurantisme pour préserver le plaisir.

À ces mots, les portes du bus émirent un long soupir de satisfaction à l'idée de prendre enfin la route.

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