Antoine Ferrari, médecin malgré lui

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Emma n'avait pas entendu frapper lorsque le Docteur Antoine Ferrari entra.

- Je suis venu rendre visite aux stars de mon service ! Savez-vous qu'on me reproche de vous négliger ?

Malgré le ton jovial qui accompagnait son entrée, l'homme que vit Emma semblait porter toute la misère du monde sur ses épaules.

- Bonjour, nous attendions votre visite. Quelque chose vous préoccupe Docteur ?

- Désolé, si je vous semble préoccupé, une décision difficile à prendre... Je vous prie de m'excuser.

- Hé bien ici, aucune décision difficile à prendre... Il n'y a plus rien à faire pour nous ! Puis-je vous délester de votre armure et votre épée ? Vous serez plus à l'aise...

Désarmé par l'ironie, Antoine Ferrari s'assit entre les deux amis tandis qu'Emma poursuivait ses questionnements.

Le frémissement de l'eau attira son attention.

- Puis-je vous proposer un thé Docteur ?

- Voilà une proposition peu fréquente... Volontiers.

- Autant joindre l'utile à l'agréable, vous ne croyez pas ?

- Je suis heureux de voir que vous allez mieux. Par ailleurs, votre bilan s'est normalisé. Dans ces conditions, nous pourrions envisager une nouvelle ligne de chimiothérapie.

- La chimiothérapie est le dernier de mes soucis. J'ai la nausée rien qu'à vous entendre prononcer son nom. À quoi pourrait bien servir cette énième ligne de chimiothérapie ? Une survie de quelques semaines ? Dans quelles conditions, dites-moi ?

- Toutes les chimiothérapies n'ont pas les mêmes effets secondaires.

- Mon corps est épuisé par ces agressions perpétuelles qui deviennent plus nocives que la maladie elle-même. Vous êtes un artiste mais mon corps refuse d'être objet de votre art. C'est non Docteur ! Louis et moi avons d'autres projets...

Le recours à Dieu devant une médecine impuissante, pensa le médecin.

- Un voyage à Lourdes m'a-t-on dit. Vous abandonnez la partie ?

- Je n'abandonne rien du tout mais la science a ses limites, ne croyez-vous pas ? Vous n'êtes pas plus responsable de ma naissance que vous l'êtes du terme de ma vie. Vous n'êtes pas davantage responsable du gène BRCA2* inscrit dans mon ADN. La vie implique la mort. Nous le savons mais nous faisons de cette certitude une probabilité. Pourquoi se voiler la face ?

- Lorsqu'on s'engage en médecine, on s'engage à guérir...

- Peut-être devriez-vous vous engager simplement à soigner le mieux possible ?

- Possible que nous allions trop loin parfois... Cette question est si délicate et cette franche conversation que nous avons aujourd'hui n'est ni aisée ni fréquente.

- Je sais que vous avez toujours pris les bonnes décisions me concernant. Si j'avais douté un instant de vos compétences, croyez-moi, j'aurais consulté un autre praticien sans hésitation.

- Je vous sais critique en effet, reprit-il, d'un ton moqueur.

- Je n'ai fait que lire la charte du patient hospitalisé, placardée un peu partout. J'aurais fait usage de mes droits si je n'avais pas eu confiance en vous.

- L'échec d'une thérapeutique est toujours difficile à assumer.

- L'échec n'est qu'un jeu, Docteur, plus instructif qu'il n'y paraît. Les échecs guident mes décisions depuis toujours. Si j'avais le temps, je vous initierais à sa pratique. Vous n'êtes pourtant pas chirurgien ?

- Non, pourquoi cette comparaison avec mes confrères ?

- Vous ne connaissez pas la différence entre Dieu et un chirurgien ?

- Non, j'avoue mon ignorance.

- Eh bien, Dieu ne se prend pas pour un chirurgien !

La blague dérida le médecin. Emma se réjouit de ce nouveau sourire cueilli sur les lèvres d'un homme qui comptait dans sa vie.

Silencieux, Louis admirait la capacité d'Emma à se moquer du désespoir.

- Nous avons quelques questions à vous poser.

- Si je ne maitrise plus l'art de la médecine, vous maitrisez fort bien l'art de l'interrogatoire. Je vous écoute.

- Nous allons effectivement à Lourdes, mais pas pour prier ni implorer un miracle.

- Ça ne vous ressemble pas en effet.

- Quelle indécence tous ces miracles ! Pourquoi Dieu ferait-il un geste envers une poignée de fidèles ? Si Dieu est juste - on ne peut guère l'imaginer autrement - je le vois mal épargner ceux qui n'ont foi qu'en lui... De quoi douter sérieusement de son existence.

- J'avoue que ces questions spirituelles me dépassent.

- Eh bien revenons sur Terre. Si le médecin ne peut plus rien pour nous, l'homme peut faire encore beaucoup. En signant les autorisations pour nous deux, vous accomplissez le vœu de Louis : voyager ensemble. Votre concours est indispensable pour accomplir le mien : nous évader du pèlerinage...

- Vous évadez ?

- En deux mots, voici les temps forts de notre programme à Lourdes : occuper la suite Master de l'Hôtel Modern durant quatre jours et se lancer à l'ascension du Pic du Ger par la plus belle journée.

Antoine Ferrari ouvrit de si grands yeux qu'il put voir au-delà de sa vision de médecin.

Nous avons déjà recruté des complices chargés d'assister aux réjouissances religieuses à notre place, ceci afin de ne pas éveiller les soupçons et profiter des conditions du transport médicalisé offertes par la congrégation. Je vous l'accorde, ce n'est pas très éthique tout ça mais j'estime que la fin justifie les moyens...

- Je ne saurais pas vraiment le dire...

- L'aumônier connait parfaitement les lieux et a promis de nous aider. Nous comptons sur vous pour assurer la surveillance médicale à distance. La PCA est notre plus gros souci.

- Je vous sens très motivé tous les deux. C'est une responsabilité néanmoins...

- Responsabilité médicale relativement limitée vu le contexte.

Le Docteur Ferrari demeura pensif quelques instants durant lesquels il entendit résonner la voix de Sophie.

- Hum... Je peux contacter un ami qui exerce au Centre Hospitalier de Lourdes. Il aura besoin des éléments de votre dossier médical que je lui transmettrai auparavant si vous êtes d'accord. Pour ce qui est de l'organisation des soins sur place, je vais demander à l'équipe douleur de coordonner la prise en charge avec un prestataire de santé pour gérer la pompe et une infirmière libérale prête à intervenir en cas de besoin. Par sécurité, je vous prescrirai également une autre forme galénique en cas d'incident technique avec la pompe.

Tenez, voici mon numéro de portable. À la moindre difficulté durant votre escapade, appelez-moi à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit. J'aviserai à distance.

- Mille mercis ne sauraient exprimer notre joie, Professeur.

Emma tendit la main à Antoine Ferrari pour lui témoigner sa reconnaissance. Elle se sentait enfin rassurée : le médecin venait de balayer un à un, les risques qui auraient pu la priver une fois encore du plaisir tant espéré de faire l'école buissonnière.

- Une dernière chose : j'ai demandé qu'on garde votre chambre disponible à la date de votre retour. Prenez le temps de la réflexion. Nous reparlerons de votre situtation médicale. En attendant, je vous souhaite un bon séjour à tous les deux.

- N'oubliez pas votre épée ! Cette jeune personne a besoin de votre art guerrier, Professeur.

- Comment savez-vous qu'il s'agit d'une jeune personne ?

- Une intuition.

- Ma décision va me lier étroitement à son avenir...

- L'incertitude recèle aussi des vertus en médecine, Docteur.

- Ayez une pensée pour moi lorsque vous serez au Pic du Ger devant cette vue éblouissante sur le Piémont pyrénéen.

Sophie a raison, cette chambre est un oasis !

***

Le gène BRCA2 (abréviation de Breast Cancer 2, « cancer du sein 2 ») est un gène humain qui appartient à une classe de gènes suppresseurs de tumeur. Il est situé sur le chromosome 13 humain, et est impliqué dans environ 45 % des cancers familiaux et 10 à 20 % des cancers du sein et de l'ovaire.

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