Premiers mots

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Emma attendait fiévreusement le lever du jour. Ses douleurs occasionnaient des réveils nocturnes de plus en plus fréquents. Des pensées noires tournaient alors en boucle durant de longues heures. Lorsque le sommeil lui offrait à nouveau un repos réparateur, des cauchemars venaient hanter l'autre moitié de ses nuits.

Emma réalisa avec soulagement que ses aventures nocturnes n'étaient qu'imaginaires, rien de plus qu'une nouvelle danse de ses démons intérieurs qui s'évaporaient avec les premières lueurs de l'aube.

Elle prit le temps de se doucher en respectant les précautions d'usage pour ne pas endommager les seringues auto-pousseuses et ne déclencher aucune alarme des dispositifs médicaux auxquels elle était reliée en permanence. Le moindre geste de la vie courante mobilisait un temps infini et une énergie folle. Patiemment, malgré sa vivacité, Emma avait su adapter ses mouvements aux contraintes de son corps, sans demander l'aide de quiconque. Ainsi, aux yeux de tous, elle demeurait autonome.

L'infirmière était en retard sur sa tournée des interrogatoires. Tant pis, elle ferait faux bond à ses questions. Emma n'avait cessé d'y penser et elle était bien décidée à entrer en contact avec l'inconnu de la chambre 480.

Elle observait son image dans le miroir : avec son trident aujourd'hui, elle se trouvait fière allure, un air de déesse de la mer. Il était onze heures, la visite hebdomadaire de l'équipe médicale avait pris fin dans le secteur. Le champ était libre. À mi-chemin, elle aperçut la porte ouverte de la chambre 480. Les roues du trident grinçaient comme le cri désespéré d'un bébé goéland persuadé de mourir de faim.

Bientôt, Emma se tenait sur le seuil de la porte, à la même distance que la veille. Que dire à quelqu'un qui vous tourne le dos ? L'occasion ne s'était jamais présentée.

- Puisque vous êtes revenue, entrez donc ! dit une voix grave.

- Désolée, je ne veux pas être indiscrète, votre porte est ouverte.

- Ce n'est pas vous que j'attends mais entrez puisque je vous intrigue autant.

- Ne me condamnez pas tout de suite, je suis très curieuse mais pas intrusive.

Louis se tourna avec précaution pour faire face à son interlocutrice.

- Je ne vous imaginais pas ainsi. Vous êtes marrante. Plutôt originale, la mise en scène de votre potence à roulettes.

- Je tiens à m'en faire une alliée avant qu'elle me transforme en gibet ! Sinon, merci pour le compliment. J'essaie de rester à mon avantage. Je m'appelle Emma... Emma Sansoussi.

- Enchanté, moi c'est Louis Frère.

Emma avait remarqué le pied à perfusion fixé au lit. Cela signifiait que Louis marchait peu ou pas du tout. Plusieurs poches de liquides transparents et opaques s'écoulaient dans ses veines, goutte après goutte.

- Vous aussi, vous avez signé le protocole Extrême ?

- Je suis plutôt à l'extrême. Non, plus aucun protocole de recherche ne veut de moi. Asseyez-vous, je vous prie.

- Vous aviez deviné ma présence hier, n'est-ce pas ?

- Oui. J'aime me perdre dans l'univers familier d'un lieu. Depuis toujours, j'exerce mon oreille à percevoir les sons les plus infimes, à saisir les plus inattendus. Je recolle les morceaux et j'écris l'histoire. Je vous ai repérée dès la sortie de votre chambre. Avec ce trident strident, impossible pour vous de passer inaperçue. Votre démarche est assurée et vous ne craignez pas d'occuper l'espace.

- Vous avez compris tout cela de moi ! Il faudra que je pense à être plus discrète à l'avenir.

- Vous savez, je n'ai plus aucune autre possibilité de m'évader d'ici. Je ne suis pas doté de l'oreille absolue mais je peux reconnaitre la musicalité d'un lieu. Si vous voulez tenter l'expérience, je vous emmène.

- S'enfuir hors de ces murailles est très tentant.

Emma jubilait à l'idée de partager une expérience inédite avec un inconnu. Affichant une certaine décontraction, elle s'installa sur le fauteuil à proximité du lit de Louis.

- Fermez les yeux Emma Sansoussi. Ne pensez plus à rien d'autre qu'aux sons. Prenez le temps d'écouter. Dites-moi ce que vous entendez ?

- J'entends... le bruit de la porte de l'ascenseur au bout du couloir. Des éclats de rire émanant d'une pièce assez proche. Un objet métallique qui tombe au sol. Quelqu'un qui jure. Quelqu'un qui se moque. Un grincement.

- Allez-y doucement ! Continuez, plus loin vers le silence. Ecoutez les sons les plus imperceptibles, ceux auxquels vous ne prêtez jamais attention.

Emma, paupières closes, sur la pointe des pieds, s'échappait aux confins du monde secret de l'ouïe, par delà les bribes de voix, éclats de pas, clapotis, bruissements, chuchotements et tintements inconnus...

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