Chapitre 43

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15 février 16h50

Les gouttelettes de pluie glissaient sur son visage, mais Mia ne se sentait pas pressée d’arriver à la maison. Elle repassa devant son collège ce qui, comme à chaque fois, forma une boule d’angoisse dans sa gorge. La jeune femme tourna à gauche en soupirant. Son regard se porta sur le café à l’angle, où elle avait croisé Nicolas, deux ans plus tôt. Elle s’en souvenait encore dans les moindres détails. Il portait un blouson gris à petits carreaux, derrière lequel se devinait un pull à col roulé blanc. Une brusque envie de changement la guida vers le salon de coiffure qu'elle fréquentait depuis son enfance.

  • Je sais que ça ne changera rien et que c’est trop tard, mais je voulais m’excuser.

La voix de Nicolas n'avait pas tremblé, son visage n'exprimait rien. Il se tenait devant elle, stoïque. Elle l'avait dévisagé, sans savoir que penser. Son coeur battait furieusement dans sa poitrine. Croyait-il vraiment que des excuses effaceraient les horreurs subies ?

  • Effectivement, ça ne change rien.

Mia espérait que sa réponse provoque un changement, une émotion sur ses traits, mais non, pas l'esquisse d'un sentiment. À croire qu'il ne ressentait rien. Ses excuses paraissaient mécaniques et cela la perturbait. Était-ce une façon de se blinder face à sa culpabilité ou au contraire la preuve qu'il n'en avait rien à faire ? Et dans ce cas, pourquoi lui demander pardon ?

  • Pourquoi tu me dis ça aujourd’hui ? C’est vieux maintenant.

Voulait-il seulement soulager son esprit ? Ou regrettait-il réellement ? Nicolas était resté évasif sur les raisons qui le poussaient à lui parler après tant de temps. Les vagues explications sur sa brusque « prise de conscience » n'avaient pas convaincu Mia. La réalité, dont elle se doutait déjà, s'imposait à ses yeux : cet évènement n'était pour Nicolas qu'une épine dans la conscience, quelque chose d'un peu gênant qu'il aimerait oublier et qu'il effacerait vite de sa mémoire une fois les excuses prononcées. Alors que pour elle...

  • Je me doute que je t'ai fait beaucoup de mal. Même si je ne peux probablement pas imaginer à quel point... Je regrette vraiment, tu sais.

Elle avait croisé son regard où une pointe de tristesse brillait. Ou peut-être qu'il s'en voulait vraiment et espérait son pardon ? L'incertitude la mettait mal à l'aise. Comment se positionner sans savoir s'il était sincère ?

La jeune femme poussa la porte de la boutique.

  • Noémia ! Ça fait des lustres !

Marjorie délaissa sa cliente pour venir l’enlacer avec entrain.

  • Oui, en effet ! Je passais pas hasard et je me demandais si tu aurais un créneau pour moi.
  • Ça doit se trouver, sourit la quadragénaire. Installe-toi, je suis à toi dans dix minutes.

L’étudiante attrapa un des magazines qui jonchaient la table de l'espace d'attente. Elle essaya de se plonger dans un article des plus futiles, mais Nicolas ne semblait pas décidé à quitter son esprit. Tu aurais dû éviter le collège, tu sais très bien comment tu réagis quand tu passes devant ! Mia attendit quelques instants avant que Marjorie ne l’appelle.

L’eau chaude détendait son cuir chevelu, les doigts de la coiffeuse massaient son crâne dans un mouvement délicat. L’étudiante ferma les yeux et s’abandonna à la douceur de la sensation.

  • Pourquoi tu as fait ça ? Tu me détestais à ce point-là ?
  • Non. C’était pas spécialement toi. Ça aurait pu être n’importe qui d’autre je pense. Je… Je voulais juste impressionner mes potes. J’avais pas trop confiance en moi à l’époque. Je craignais qu’ils se lassent de ma compagnie et de me retrouver tout seul. Alors j’en faisais des tonnes pour les faire rire, leur montrer que j’étais cool. C’est eux qui… m’ont demandé de te trouver dans les toilettes ce jour-là. Alors j’ai pas trop réfléchi. C’était juste un jeu. Je ne pensais pas que ça pouvait avoir des conséquences.

Imbécile ! N'importe qui d'autre ? Mais c'était sur elle qu'il s'était acharné ! L'envie de pleurer nouant sa gorge, elle s'était tue. À l'écouter, il ne s'agissait que de bêtise et d'inconscience, même pas de méchanceté, puisque cela n'avait « rien de personnel ». En attendant, il avait piétiné sa vie.

  • Je suppose que tu veux mon absolution ?

Il avait eu un petit rire.

  • J'aimerais bien, mais je ne suis pas idiot. Je ne peux pas te demander ça, le pardon ne se commande pas. Je voulais juste te dire que je suis désolé.

Les doutes donnaient le vertige à Mia. Par moments, Nicolas lui paraissait honnête dans ses regrets, à d'autres, elle avait l'impression qu'il profitait de leur entrevue pour se délester du poids de ses actes. Comment aurait-elle pu lui pardonner ?

  • Je coupe juste les pointes, comme d’habitude ?
  • Mmh non, j’aimerais bien un balayage un peu plus clair.

Marjorie ouvrit la bouche, stupéfaite.

  • Mon Dieu, Mia ! Que t’arrive-t-il ? En douze ans, c’est bien la première fois que tu souhaites changer !

La jeune femme éclata de rire.

  • Tu peux couper les pointes aussi, je ne voudrais pas trop te perturber !

Les excuses de Nicolas n’avaient rien apporté. Elle ne se sentait pas mieux après, juste perturbée de n'avoir pas su discerner ses véritables intentions. Alors, elle avait fait comme si cet épisode n'avait jamais existé. Grâce à ses proches et à sa volonté, elle commençait à se reconstruire. Elle n’avait pas attendu que Nicolas lui demande pardon pour tenter d’avancer. Il pouvait bien regretter, ça lui était égal.

Noémia sourit à son reflet. Le produit agissait, bientôt, le résultat. J’aurais peut-être dû rester sur du classique ? Une légère grimace déforma le coin de ses lèvres.

Lorsqu’elle pensait à Nicolas, elle ressentait toujours de la colère, elle continuait à lui en vouloir. Jusqu'à récemment, cela lui convenait. Rien de plus normal que de détester son bourreau. Cela ne l’empêchait pas de travailler sur elle, d’apprendre à accepter le passé, d’évoluer.

Les séances avec sa psychologue avaient fini par porter leurs fruits. Elle se sentait mieux, guérie même ! Son départ pour Paris se profilait, cela lui semblait le bon moment pour arrêter le suivi. La soignante ne partageait pas son avis, soutenant qu'il restait du travail et que « seul le pardon la libérerait complètement », mais elle en avait assez et surtout, elle ne voulait pas l'excuser. Le pardon soulageait les coupables, qui pouvaient s'en aller bien tranquilles après. Mais elle, la victime, continuerait à porter les conséquences. Elle ne ferait pas ce cadeau à son ancien camarade.

  • On va rincer !

Cinq minutes plus tard, Mia découvrait avec appréhension ses nouvelles mèches acajou.

  • Ça te va très bien ! s'exclama la coiffeuse. Je vais boucler tout ça, et tu vas faire des ravages !

Noémia réprima un rire. L’enthousiasme indéfectible de Marjorie. Elle s’observa avec attention sans savoir si elle appréciait ou pas. Bah, elle aurait au moins un compliment de la part de Val, qui ne serait pas le moins du monde objectif, cela dit.

Les anglaises tombaient sur ses épaules, soulevées par sa respiration régulière. La boule d'angoisse commençait enfin à se dissiper. Noémia mordit l'intérieur de sa joue. Elle commençait à se rendre compte que le problème n’était pas réglé. Elle croyait sain son ressentiment envers Nicolas, mais la vérité, c'est qu'il la rongeait. Sa propre rancœur la faisait souffrir et elle en venait à se demander si elle ne l'empêchait pas de passer à autre chose. Mia soupira. Malheureusement, le temps semblait donner raison à sa psy... Il lui faudrait peut-être pardonner à Nicolas si elle souhaitait tourner définitivement la page.

D'autre part, elle s'était aperçue qu'elle aussi pouvait faire des erreurs : son comportement catastrophique avec Tristan le prouvait. Un soupir s'échappa de ses lèvres. Tu n’es ni infaillible ni meilleure qu’une autre... La tristesse s'immisça dans son coeur.

Et puis, depuis que Tristan avait refusé de l’écouter, elle comprenait mieux le besoin de demander pardon. Qu’il ne sache pas combien elle s’en voulait la dévorait presque autant que son acte en lui-même. Même si elle en doutait, peut-être que Nicolas avait ressenti cela aussi.

La jeune femme se leva en époussetant son haut et alla payer. Dehors, la pluie ne tombait plus. Noémia parcourut une dizaine de mètres sur les pavés glissants.

Longtemps, elle avait envisagé le pardon comme un acte réalisé pour l'agresseur, mais aujourd'hui, elle voyait les choses différemment . Si elle décidait de pardonner, ce serait uniquement pour elle.

Mais comment y arriver ?

L’étudiante saisit son portable et composa le numéro de son ancienne psychologue. Son aide serait la bienvenue. Ses doigts se faufilèrent dans sa nouvelle coupe, triturant le bout de ses cheveux. Elle ne trouverait pas facilement le moyen ni la force de pardonner entièrement, et cela lui demanderait encore des années et des efforts considérables, elle en était bien consciente. D'ailleurs, même si elle réussissait, peut-être que ses angoisses continueraient et que cela n'aurait rien résolu du tout.

Mais une chose venait de changer : elle voulait essayer.

16 février, 1h37

Joana ouvrit doucement la porte et accrocha son manteau contre le mur de l’entrée. Une petite lumière éclairait le salon où elle passa la tête. Assis dans le canapé, la tête renversée vers le plafond, Valentin ne bougeait pas. Il dort ? La jeune femme hésita à entrer puis renonça. Après tout, ce n’était pas son problème.

  • Jo.

Pfff. Elle s’immobilisa dans le couloir, fit demi tour et pénétra dans la pièce d’où Valentin venait de l’interpeller.

  • Oui ? demanda-t-elle d’un ton neutre.

Le jeune homme se redressa et se tourna vers elle :

  • C’est quoi le problème ?
  • Il est tard, je suis fatiguée.
  • Je m’en fous. Ça fait des heures que je t'attends, alors viens.

Impatient et autoritaire, son frère tout craché. Elle jugea inutile de protester. De toute façon, il leur faudrait tenir cette discussion tôt ou tard, autant le faire tout de suite. Joana attrapa une chaise qu’elle tira jusque derrière la table basse. Comment lui dire ?

Elle jeta un oeil à Valentin qui attendait, crispé. Le bout de son pied tapait nerveusement sur le tapis, ce qui ne manqua pas de l'irriter.

  • Tu…, commença-t-elle en cherchant ses mots. Avec Mia, tu es toujours attentionné. Tu t’occupes d’elle, te montres prévenant. Tu t’inquiètes sans cesse des moindres détails de son existence.

Il haussa un sourcil, sans comprendre où elle voulait en venir.

  • Et alors ?

Elle releva la tête, ses yeux lançaient des éclairs. Sa voix partit subitement dans les aigus.

  • Tu n’en as que pour elle, Val ! Depuis des années ! Mia, par ci, Mia par là. Et moi, je n’existe plus pour toi !

La bouche entrouverte, il resta un instant figé par l’incrédulité. Il sentait ses yeux exorbités s’écarquiller de plus en plus. Elle ne pouvait pas être sérieuse. Mais Joana paraissait sincèrement affectée.

  • Tu plaisantes ?

La moue désabusée de sa sœur lui confirma son sérieux.

  • Joana, tu te rends compte de ce que tu es en train de me dire ? s’exclama-t-il.
  • Ose me soutenir le contraire !

Valentin était sidéré. Où se trouvait la Joana mature, raisonnable et logique qu’il connaissait ? Sa sœur ne pouvait pas être convaincue qu’il l’aimait moins que Mia !

  • Mais je rêve ! Tu compares la relation que j’ai avec elle à celle que j’ai avec toi ? Et je dis relation, mais on dirait presque que tu mesures l'amour que je vous porte ! C’est… C’est complètement absurde !

Furieuse, Joana se leva d’un bond. Évidemment, il ne comprenait pas. Pire, il jugeait son sentiment idiot.

  • Ça n’a rien d’absurde. Celle que tu considères comme ta sœur, ce n’est plus moi depuis des lustres !

La jeune femme se dirigea d’un pas vif vers la porte, mais s’arrêta en sentant deux mains fermes saisir ses épaules. Valentin serrait ses bras si fort qu’elle gémit de douleur.

  • Lâche-moi !

Il ne desserra pas son emprise. Peu à peu, Joana sentit la tension en elle diminuer et la tristesse l’envahit de plus belle. L’entendant hoqueter, son frère l’attira avec délicatesse contre lui.

  • Tu racontes vraiment n’importe quoi, dit-il. Tu as de la chance d’avoir été à deux mètres, je crois que je t’aurais giflée…

Elle se retourna d’un coup et lui fit face.

  • Arrête ! sanglota-t-elle. Arrête de faire comme si j’inventais. Je vois bien que tu fais plus attention à elle qu’à moi !

Valentin s’éloigna et souffla toute l'exaspération qui montait en lui.

  • Je fais attention à vous différement ! Pourquoi tu vous compares ?
  • Parce qu'elle a pris ma place à tes yeux, peut-être ?

Joana remarqua l'air éperdu de son frère et, un instant, ses certitudes vacillèrent.

  • Tu t’entends ? demanda-t-il d’une voix peinée. Comme si le cœur humain n’était pas assez grand pour aimer deux personnes… Sérieusement, Jo ! Des tas d’hommes ont deux petites sœurs et les aiment autant l’une que l’autre, même si c’est de manière différente.

Il s’interrompit et un voile assombrit ses yeux.

  • En plus, ce n’est pas vrai. Elle n’a pas « pris ta place ».
  • C’est pourtant l’impression que ça donne, railla la jeune femme.
  • Eh bien tu te trompes. Je ne vous considère pas du tout de la même façon.

Joana fronça les sourcils en une grimace agacée.

  • Ah non ?
  • Non.
  • Et quelle est la différence entre nous ? lança-t-elle avec défi.

Un silence suivit sa question. Son frère ferma les yeux, comme s’il était en proie à un conflit intérieur et Jo s’immobilisa. Elle percevait le trouble de Valentin et sentit soudainement que la conversation venait de prendre une autre dimension. Il ne s’agissait plus seulement de ses problèmes à elle, mais aussi des siens. Calmée, elle fit un pas vers lui et croisa son regard tourmenté.

  • La différence, c’est que je n’ai jamais été amoureux de toi.

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