Chapitre 42

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15 février, 9 h 30

Deux coups brefs contre la porte, le code de son frère. Joana sortit le nez du rapport qu’elle rédigeait et autorisa l’entrée à Valentin.

  • Tu es tombé du lit ? l’interrogea-t-elle.

Le visage fermé du jeune homme répondit à sa place. Il s’affala sur les coussins et fixa le plafond.

  • Oulaaa. Ça n’a pas l’air d’être la grande forme, toi !
  • Tu avais un rendez-vous hier ? Je ne t’ai pas entendue rentrer.

La jeune fille pinça les lèvres. Elle espéra qu’il ne tournerait pas longtemps autour du pot, elle avait une tonne de choses à faire.

  • Un ciné.

Valentin se plongea dans la contemplation du mur. Il prit quelques secondes avant de déclarer :

  • Je crois que j’ai fait une connerie.

Ce serait loin d’être la première fois… pensa Joana. Elle fit rouler son fauteuil jusqu’au lit et s’assit à califourchon, face au dossier.

  • Avec qui ?

Un sourire fugace traversa le visage de Valentin, pourquoi pensait-elle qu’il faisait toujours des bêtises en bande organisée ?

  • Tout seul, comme un grand.
  • Non, je voulais dire qui est ta victime, cette fois ?
  • C’est un mec.

Joana arbora une moue étonnée, puis croisa le regard blasé de son frère et éclata de rire. Visiblement, elle était à côté de la plaque, son frère ne paraissait pas avoir brisé un nouveau cœur le soir de la Saint-Valentin.

  • Okay, je t’écoute, dit-elle quand elle eut retrouvé son sérieux.
  • Tu te souviens de Tristan, le copain de Mia ?
  • Oui.
  • Pour faire court : c’est plus ou moins son ex, il vit dans la rue et je lui ai proposé de venir s’installer dans la coloc pour quelque temps.

Les yeux de Jo s’écarquillèrent à tel point que Val s’en inquiéta. Peut-être un peu trop court, finalement.

  • Qu’entends-tu par « dans la rue » ?
  • Ben qu’il est SDF, quoi !

Donc, elle avait bien compris. Il fallut un peu de temps à la jeune femme pour remettre de l’ordre dans le trop-plein d’informations qu’elle venait de recevoir. Mia aurait pu me dire, quand même… Jo ne laissa pas la contrariété la gagner. Après tout, sa cousine se montrait toujours secrète, son silence n'avait rien d'étonnant. Elle hésita entre la myriade de questions qu’elle se posait et se décida pour celle qui lui paraissait la plus importante.

  • Mais depuis quand ? C’est récent ?
  • Je crois que ça fait plusieurs mois.

Ainsi, l’ancien copain de sa cousine vivait dehors, et probablement déjà au moment de leur relation. Première nouvelle. Jo tortilla une de ses mèches châtains en réfléchissant. Quelque chose lui échappait… Pourquoi proposer à Tristan de l’accueillir maintenant qu’il ne sortait plus avec Mia ?

  • Et qu’est-ce que tu te reproches ? s’enquit l’étudiante.
  • Je n’aurais jamais dû lui proposer de l’héberger. Déjà, je ne supporte pas ce type. Ensuite, on le connaît à peine. Enfin, de ce que je sais, les gens qui vivent longtemps dans la rue ont tendance à perdre leurs repères et il leur est difficile de se réintégrer à la vie en société. Au fond, je ne pense pas que ce soit un mauvais gars, mais j’ai peur que ce soit compliqué à gérer. Et puis, il est tellement horripilant !
  • Tu l’as déjà dit, soupira sa sœur.

Joana examina la question. À une époque, elle s’intéressait beaucoup au quotidien des sans-abris et à leur réinsertion professionnelle ; elle ne pouvait qu’approuver son frère : accueillir Tristan chez eux pouvait s’avérer difficile. D’un autre côté, il lui avait paru charmant lors de leur rencontre et imaginer qu’il passait ses nuits dans le froid la rendait malade.

  • C’est vrai que c’est complexe, reprit la jeune femme. Cela dit, je trouve ça très humain de ta part de lui avoir proposé ça.

Val se renfrogna, il croyait entendre Laura. Une fois de plus, la douleur dans les yeux de Tristan s’imposa à son esprit.

  • Entre nous, je me suis juste donné bonne conscience.
  • Oh, parce que tu en as une ?
  • Très drôle.

Joana sourit.

  • Tu commences à abandonner ta carapace de protection. C’est une bonne nouvelle.
  • Qu’est-ce que tu veux dire ?
  • Tu es un trouillard, Val. Tu as peur de te lancer à corps perdu dans la vie, d’être blessé ou trahi. Alors tu ne te laisses pas toucher par ce qui t’entoure, tu fais tout pour que personne ne t’approche en jouant le mec hautain et insensible. Mais visiblement, tu t’es laissé atteindre par Tristan.

Le jeune homme ne dit rien. Sa sœur possédait le don de mettre les mots sur ce qu’il percevait sans arriver à le nommer. Elle éclairait toujours sa lanterne avec une aisance déconcertante. Il se redressa ; psychanalyse ou pas, ils devaient prendre des décisions.

  • Fort heureusement, je ne pense pas qu’il acceptera. Il a même déjà dit non, en fait, mais on n’est pas à l’abri qu’il change d’avis.
  • Si c’était le cas, on se débrouillerait. De toute manière, tu nous as engagés. Tu n’en as pas parlé aux parents, je suppose ?

Il secoua la tête.

  • On a assez d’argent pour nourrir une personne de plus. La seule chose c’est qu’il faudra fixer des règles dès le début. Et que tu fasses un effort pour bien te comporter avec lui, reprit-elle avec un regard entendu. Mia en pense quoi ?

Valentin afficha une moue embêtée et contrite. La veille, il avait préféré gagner du temps et mentir à sa cousine, prétextant l’absence de Tristan à l’appartement. Lui avouer la vérité n’aurait fait que la décevoir : après les évènements de la soirée, il ne s’en était pas senti le courage. Jo tapa son front d’une main, sans savoir si elle devait rire ou pleurer des cachotteries de son frère.

  • Tu invites son ex-copain chez nous et tu ne la préviens même pas ?
  • C’est compliqué.
  • Pourquoi est-ce qu’ils ne sont plus ensemble, d’ailleurs ?
  • C’est aussi compliqué.

Elle grimaça.

  • Il faudra tout de même penser à lui dire avant qu’il débarque…
  • Ça n’arrivera pas. Au pire, je l’aviserai en temps voulu.

Joana se résigna : elle n’en saurait pas plus et elle tiendrait sa langue. La jeune femme tira une feuille d’un tiroir, fit signe à Valentin de la rejoindre au bureau et commença à rédiger le règlement de l’appartement. L’idée d’un nouveau colocataire ne lui déplaisait pas ; de plus, le fait que Valentin délaisse son indifférence habituelle la réjouissait.

Pourtant, comme toujours, la tristesse ternissait son enthousiasme. Mia, Mia, Mia. Même si Val ne l’avouait pas, cette proposition, il la faisait un peu pour Tristan et beaucoup pour Noémia, elle ne le savait que trop bien.

Valentin passa son bras autour des épaules de la jeune femme, sans se douter des pensées torturées qui l’agitaient. Elle écrivait les règles de vie de la collocation avec une vitesse et une pertinence impressionnantes. Il l’admirait tellement ! Rapide et efficace, Joana était prompte à prendre des décisions et organisée. Très dégourdie, elle naviguait brillamment entre les écueils qu’elle pouvait rencontrer et ne sollicitait jamais son aide, à tel point qu’il se sentait souvent inutile en tant que « grand » frère. Par bien des côtés, la maturité de la jeune femme dépassait la sienne. Il caressa négligemment son épaule et sourit. Que ferait-il sans elle ?

Un coup contre la porte leur fit lever la tête.

  • Je dérange ? s’enquit Mia.

Valentin la rejoignit et glissa un doigt sur sa joue.

  • Tu sais bien que tu ne déranges jamais, Princesse.

Mia croisa les yeux de son cousin en souriant. Le regard de Joana glissa sur la scène dégoulinante de tendresse qui lui retourna le cœur.

Calme-toi.

  • Tu t’es maquillée ? remarqua Valentin en dévisageant leur cousine.

Y a bien que sur elle, que tu le remarques !

  • C’est mal fait ? Ça se voit trop ?
  • Non, pas du tout, ça te va très bien ! Tu devrais le faire plus souvent, ça met tes yeux en valeur.

Ben voyons, t’as oublié d’ajouter qu’elle est jolie au naturel aussi. Ce qu'ils l'exaspéraient ! Jo serrait si fort le stylo qu’il menaçait de casser.

  • Quel baratineur ! rigola Mia.

Valentin tapota la tête de leur cousine, les épaules de Joana se crispèrent. Elle le détestait. Il était bien content qu’elle l’écoute pleurnicher au moindre souci, mais dès que Mia apparaissait plus rien ne comptait.

  • Tu veux qu’on aille se promener ou faire un truc ce…
  • Sortez.

Valentin et Mia se tournèrent vers Joana, parfaitement synchrones. Sa voix posée vibrait d’une colère qui les sidéra.

  • Jo ? l’interrogea son frère d’un ton surpris.
  • J’ai dit : SORTEZ !

Le jeune homme ne bougea pas. Il fixait Joana avec des yeux ébahis tandis qu’elle le fusillait du regard. Qu’est-ce que…

  • Val, chuchota Mia en le tirant par la manche. On devrait la laisser.
  • C’est quoi le problème ? demanda-t-il en s’approchant de sa sœur.

Joana respirait trop vite. Elle sentait la noirceur qu’elle retenait depuis tant d’années déferler dans ses veines. D’un bond, elle se leva et se dirigea vers lui, telle une furie.

  • MAIS TU N’ÉCOUTES JAMAIS RIEN MA PAROLE !

Abruti ! De grosses larmes inondèrent ses pommettes. J’en ai marre ! Ses yeux lançaient des éclairs et Val recula d’un pas. Ses joues brûlaient, tout son corps se tendait. Même quand je m’évertue à t’aider pour elle, tu ne le remarques pas ! Quand est-ce que tu m’accorderas un minimum de considération ? J’en demande même pas autant que Mia, vingt pour cent de l’attention que tu lui donnes me suffiraient ! Mais même ça, c’est trop pour toi. Tu t’en fiches. Je ne compte pas.

La jeune femme étouffa un sanglot.

- JE TE… Je te…

Je te hais. Elle se mordit la lèvre sans réussir à terminer sa phrase. D’un geste, elle attrapa ses clés sur le bureau et sortit précipitamment sans ajouter un mot.

15 février, 13h23

Le bruit mécanique de l’escalator. Le gris délavé des murs autour. Les bavardages des usagers. L’odeur sale des souterrains. La bise qui s’engouffre par la bouche de métro. Le velours de ses gants contre sa peau. Les roulements des valises contre les escaliers. Les interminables quais de Montparnasse. Les taches sur le siège 42. Les annonces du conducteur. Le paysage qui défile.

Le voyage passa comme un tourbillon de sensations et Mia arriva à Bordeaux plus vite qu’elle ne l’aurait cru. Sac sur l’épaule, elle sortit de la gare et gonfla ses poumons d’air glacial. Il pleuviotait mais elle ne s’en préoccupait pas. Un sourire aux lèvres, elle s’éloigna tranquillement du parvis. Home, sweet home !

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