Chapitre 30 (2/2)

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27 janvier 7h00

Valentin sortit de sa chambre en bâillant. À quoi servaient les lundis matin ?

Quelques secondes de brouillard plus tard, il se rendit compte que Noémia se tenait au milieu du couloir. Elle se tourna vers lui en enfilant son manteau.

— Bien dormi ? demanda-t-elle.

Le jeune homme s'approcha, un peu surpris. Soit il était très en retard, soit sa cousine était tombée du lit. L'horloge murale confirma sa deuxième hypothèse. À y regarder de plus près, Mia traînait une mine affreuse. Depuis l'incident de la veille, elle s’était murée dans le silence, et dans sa chambre.

— Oui, mais vu ta tête, je ne te retournerai pas la question.

L’étudiante décida de prendre la remarque avec légèreté. Après tout, il n'avait pas tort.

— Tu vas où, à cette heure-ci ? reprit-il.

— À la fac, je voudrais travailler un peu avant le début des cours.

— Tu ne peux pas le faire ici ?

Mia resta silencieuse. Val savait bien que les bibliothèques n’ouvraient pas avant neuf ou dix heures ; cela dit, elle n'avait pas menti. Elle relirait ses notes en attendant Tristan... s'il venait.

— Je n'arriverai pas à me concentrer ici.

Valentin fit la moue mais n’insista pas, désireux de ne pas la mettre dans l'embarras. Elle lui adressa un signe de la main et ouvrit la porte.

— Noémia.

Elle sursauta. Valentin ne l'appelait jamais ainsi.

— Si tu veux me dire ce qui te tracasse, tu sais que je suis là. Et, quoi que cela puisse être, sois sûre que je ne me moquerai pas et que je ne te jugerai pas non plus.

Un éclat d’inquiétude traversa les prunelles de Val. L'air grave et tendre qu’il arborait accentuait encore sa beauté naturelle. Mia espéra qu'il ne le savait pas, autrement, il risquerait de s'en servir redoutablement.

— Je n'ai aucun doute là-dessus, affirma-t-elle sans être certaine que ce soit l'exacte vérité. C'est juste que je ne me sens pas encore prête à en parler.

— Je comprends.

Il pressa doucement son épaule avant qu'elle ne tourne les talons.

— J'y vais. Bonne journée.

— Fais attention à toi... Et ne rate pas ton semestre pour ça, acheva-t-il à mi-voix.

La porte se referma derrière Mia, qui soupira. Depuis la veille, Valentin se comportait comme un ange : pas de questions, ni de sous-entendus et de gentils conseils. Pour l’instant, elle ne se sentait pas encore capable de lui ouvrir son cœur, mais cela viendrait peut-être, surtout si Tristan décidait de disparaître de sa vie.

27 janvier, 8h15

À cette heure là, elle devait être passée à leur lieu de rencontre habituel. Tristan se reprocha cette pensée, Mia ne valait pas le coup qu’il se torture en songeant encore à elle. Il se laissa tomber sur un des sièges jaunes de la station ; les métros se succédaient inlassablement, les gens entraient et sortaient sans se préoccuper de lui. Peut-être la jugeait-il trop durement ? Après tout, elle avait réagi comme beaucoup de gens l’auraient fait, elle s’était dégonflée... Le souvenir des lèvres de la jeune fille surgit, lui déchirant le cœur. Le problème, c’est que Noémia n’était pas n’importe qui. Après lui avoir accordé sa confiance, confié ses secrets et son passé, il espérait recevoir autre chose que de la lâcheté en retour. Tristan déposa son gobelet devant lui. La fièvre, l’envie de vomir et la faim n’arrangeaient rien. Est-ce qu’il aurait dû aller la voir ? Essayer de lui parler ? Il chassa cette idée de son esprit. Mia ne voulait plus de lui, et même si elle regrettait son acte, la blessure demeurait trop vive pour qu’il supporte de la revoir.

27 janvier, 8h30

Mia relisait ses cours, un thé presque froid posé sur la table. Le café des Marmottes, encore silencieux à cette heure matinale, était parfait pour étudier. L'horloge sonna la demi et l'étudiante poussa un soupir. Elle serait en retard en cours, mais tant pis. Au bout de quelques secondes de lecture, la jeune femme releva une fois de plus la tête. Elle parcourut l’espace d’un regard circulaire, scrutant chaque passant, avant de replonger le nez dans son cahier. Toujours pas là.

Pendant plusieurs minutes, elle s’évertua à ne pas y penser pour se focaliser sur ses définitions de droit des affaires, mais finit par renoncer. Quarante minutes de perdues... Elle repensait sans cesse à ses agissements. Cette attitude lui ressemblait si peu ! Au début, elle croyait avoir craint une potentielle altercation entre Valentin et Tristan, avoir agi pour les préserver, l’un et l’autre, l’un de l’autre. Pourtant, en réalité, le seul but de sa réaction était de se protéger elle. À force de tourner le problème dans tous les sens, Mia commençait à admettre la vérité : la honte expliquait son réflexe.

Seule avec Tristan, elle oubliait qu’il vivait dehors, cela devenait un détail, presque sans importance. Il ressemblait à tous les garçons de son âge, en plus intéressant. Cependant, dès qu’elle se trouvait devant les autres, elle n’osait pas parler de lui ou de leur relation, n’assumait plus ses choix, ni ses sentiments. Que ce soit au Nouvel An ou quelques heures plus tôt, elle se taisait quand on lui posait des questions.

La jeune fille se prit la tête entre les mains. Pourquoi suis-je si mal-à-l’aise avec le fait que Tristan soit sans abri ? Il n’en reste pas moins une personne normale ! Ce n’était pas « un SDF », mais un être humain comme elle, avec ses qualités et ses défauts, ses rêves et son histoire. Il ne se résumait pas à un statut, il n’était pas un statut. Pourtant, hier, elle avait agi exactement comme tel, d’une façon hautaine et supérieure, en préférant fuir pour éviter que Valentin apprenne que Tristan n’était pas « comme eux ». Des larmes amères roulèrent le long de ses joues, la culpabilité lui brûlait le cœur tout comme un horrible doute. Si la situation se représentait, ne réagirait-elle pas de la même manière ?

Finalement, Tristan avait raison : ils vivaient dans des mondes parallèles. Elle avait cru qu’ils pourraient l’ignorer, mais à l'évidence, elle était la première à en être incapable.

La jeune femme termina sa boisson et se leva. Tristan ne viendrait pas. Chercher à se convaincre qu’il ne s’agissait pas de lui, la veille, ou qu’il passerait quand même et lui donnerait une chance de s’expliquer relevait de l'utopie. Dans la vraie vie, cela ne se passait pas comme ça. Mia savait déjà qu’il ne reviendrait plus. Ni le lendemain, ni le surlendemain, ni même après.

L’étudiante quitta la brasserie. Dehors, la température ne dépassait pas un ou deux degrés, et elle pressa le pas. Que pouvait-elle faire, à part regretter ?

Mia secoua énergiquement la tête, comme si cela ordonnerait ses pensées. Pour l’instant, elle irait en cours, réfléchirait et prendrait du recul. De toute façon, elle ne pouvait imaginer regarder Tristan en face et lui jurer de ne jamais recommencer, sans être sûre de tenir cette promesse.

27 janvier, 18h30

Tristan s’assit sur le bord du quai, les pieds dans le vide. Quelques mètres plus bas, la Seine formait des vagues qui se fracassaient contre les pierres. Le vent et la pluie agitaient l’eau et fouettaient le visage du jeune homme, qui n’aurait su dire comment il était arrivé là. Il contemplait la course des nuages sombres avec une profonde mélancolie. Sa vie semblait ne plus avoir de sens.

Depuis des semaines, des mois, des années, il se démenait, cherchait des solutions pour « s’en sortir », engageait des démarches qui n’aboutissaient pas. Il en avait assez et assez fait. Juste un peu de repos.

À quoi bon continuer à se battre en vain ? La question l’avait souvent taraudé après sa rupture avec Nora. Étonnamment, cette réflexion le menait toujours auprès du fleuve, comme si l’eau connaissait les réponses. Combien de nuits avait-il passé au bord de la Seine ? Seulement, c’étaient des nuits d’été.

27 janvier, 20h45

Tristan saisit un sandwich, puis déambula dans le magasin. Il s’arrêta devant le rayon des alcools et hésita, longuement. Résiste. La bouteille était la porte des enfers, le premier pas dans un cercle vicieux qui menait à la mort. Tu lui as promis. Va-t-en avant de céder.

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