Chapitre 30 (1/2)

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26 janvier, 21h00

  • Syndrome de sevrage ?

Nora débita les différents symptômes avec une vitesse qui surprit Mathieu. Dotée d’une mémoire remarquable, son élève possédait une capacité de travail impressionnante et son empathie promettait de faire d’elle un très bon médecin. Il remarqua cependant que les mains de la jeune femme tremblaient.

  • Quelle rapidité ! Tu viens de réviser l’item ou… ?

Le visage de Nora s’assombrit.

  • Non, j’en ai vu un qui m’a marquée.

Le professeur fronça un sourcil, attendant qu’elle se livre.

  • Une nuit, au tout début où Tristan vivait chez moi, il s’est réveillé en hurlant. Tachycardie, sueurs, angoisse terrible, fièvre… Au début, j’ai essayé de l'apaiser, de lui donner du Paracétamol mais rien à faire : il ne se calmait pas. J’ai passé les pires heures de ma vie. Pour finir, je l’ai emmené aux urgences.

Elle se tut un instant et reprit son souffle avant de poursuivre.

  • Les médecins ont parlé d’un sevrage trop brutal. C’est vrai qu’il fumait beaucoup à l’époque, au moins deux à trois joints par jour, et qu’il a arrêté brusquement en emménageant chez moi. Mais quand même, c’était un cas très sévère…

Son interlocuteur sembla comprendre l’interrogation muette puisqu’il s’enquit :

  • Il ne prenait pas de drogues dures ?

Nora se mordit la lèvre.

  • Je ne sais pas. Je me suis posée la question a posteriori. En tous cas, il n’en a jamais parlé.

Aujourd’hui encore, ses doutes subsistaient.

  • Il s’en est remis ?
  • Oui. Hospitalisation de quelques jours avec bilan complet. À sa sortie, on nous a conseillé une association qui aidait les toxicomanes à arrêter. Dans un premier temps, il y allait deux fois par semaine, parfois plus, puis de moins en moins, au fur et à mesure de sa progression. Il a fini par arrêter complètement le cannabis. En parallèle, il voyait une psy. Au début, c’était dans un cabinet privé alors ça nous coûtait un bras. Je me suis mise à travailler dans un bar.
  • À côté de l’hôpital ?! s’exclama Mathieu.

Nora acquiesça. Si l’histoire était moins tragique, elle se serait enorgueillie devant l’air impressionné du jeune médecin.

  • Pour avoir un peu de marge pour les sorties, la nourriture etc., c’était mieux. Et puis on vivait à deux dans dix-huit mètres carrés. J’espérais qu’on puisse louer plus grand.
  • Il ne travaillait pas, lui ?

Elle apprécia le ton neutre de la question. Encore heureux, il est psychiatre.

  • Au début, avec les histoires de sevrage, non. Ensuite, il a fait de l’intérim. Il acceptait toutes les missions, sans jamais faire la fine bouche. Il faisait beaucoup d’efforts, mais on ne le gardait pas. Peut-être que les patrons percevaient son instabilité.

Mathieu ne l’interrompit pas. Nora ne s’étendait jamais au sujet de Tristan. Souvent, il songeait qu’elle aussi aurait eu besoin d’un soutien psychologique à ce sujet, mais il ne se permettrait pas de le lui conseiller.

  • Tristan conservait une telle rage en lui ! Parfois, ça me faisait peur, reprit la jeune femme.

Mathieu veilla à ce que la méfiance que ces mots suscitaient ne transparût pas sur son visage.

  • Il s’est montré violent envers toi ?

Un sourire affleura sur le visage Nora. L’interrogatoire de son prof faisait un peu policier. Ou psychiatre. Peu lui importait, ce soir, elle ressentait le besoin de parler.

  • Avec moi, c’était un ange de douceur. Pas de geste brusque, pas un mot plus haut que l’autre. Pourtant, je le sentais souvent bouillir, tous les jours même. Finalement, c’est moi qui ai explosé.

Sans crier gare, de grosses larmes roulèrent sur ses joues. Elle les essuya vivement.

  • Pendant quelques mois, il y a eu un mieux. Les séances avec la psy portaient leurs fruits, Tristan était moins irascible. Il a trouvé un CDI. Seulement, il l’a perdu suite à une crise de colère. Je travaillais vraiment beaucoup, je commençais à m’épuiser. Moralement, ça devenait difficile aussi. On était très amoureux, ça, c’est sûr, mais je me demandais si ça suffirait. Le manque d’intimité, les questions financières, mes résultats en berne… Je ne pensais pas que ce serait si dur.

Mathieu effleura ses doigts et elle frémit. Pas très pro, ça, mais je ne dis pas non. Elle prit une grande inspiration avant de poursuivre.

  • Un jour, je l’ai surpris dans la rue en train de fumer du cannabis. Je croyais qu’il n’y touchait plus. J’ai vu rouge. Quand il est revenu, je suis entrée dans une colère noire. Tout ce que je gardais enfoui est sorti, je lui ai dit que s’il continuait ainsi, je ne pourrais jamais lui faire confiance.

Sa voix se brisa. La phrase de trop. Tristan désirait plus que tout sa confiance, justement. Elle revit son regard vacillant sous ces mots. De nouveau, Nora crut qu’on lui déchirait le cœur. Sa respiration se fit saccadée.

  • Il a quitté le studio. Pendant vingt-quatre heures, je n’ai pas eu de nouvelles. Quand il est enfin rentré, on a discuté, longuement. Mais sa décision était déjà prise. Il m’a dit que j’avais fait assez pour lui, que si on continuait c’est moi qui en paierai les conséquences et qu’il ne pouvait pas priver mes futurs patients d’un médecin comme moi.

Un long silence suivit, haché par ses sanglots contenus.

  • Tu ne l’as jamais revu ?
  • Je lui ai dit de donner des nouvelles, et de ne surtout pas hésiter en cas d’urgence, mais plus rien. Ça fait plus d’un an et demi maintenant. S’il lui arrivait un truc, je ne me le pardonnerais pas.
  • Tu n’y serais pour rien, soupira Mathieu.
  • J’aurais dû le retenir ! Je l’ai laissé retourner dans la rue ! Quelle copine agit ainsi ?!

Le jeune médecin retint un soupir. Nora plongea la tête dans ses bras, submergée par la tristesse. Il contourna la table et posa la main sur son épaule, se retenant de la serrer contre lui. Tous ses mots seraient vains face à la culpabilité qui tenaillait la jeune femme. L’impuissance lui serra les entrailles.

27 janvier, 00h25

Les lumières floues des feux de voitures défilaient devant les yeux mi-clos de Tristan, qui somnolait dans le fond du bus. Cela faisait des semaines qu’il n’avait pas pris un Noctilien pour passer la nuit. Il traverserait tout Paris et se ferait réveiller par le conducteur, au terminus, vers 5h. Enfin, s’il ne se faisait pas mettre dehors avant, et qu’il arrivait à dormir. Cette solution valait mieux que le métro, où il fallait se méfier des « habitués » qui n'aimaient pas qu'on leur prenne la place et des policiers en patrouille. De plus, ce soir, il lui fallait du mouvement.

Mia… Cette fille lui avait redonné confiance, lui rappelait qu’il n’était pas qu’un bon-à-rien, qu’il pouvait être drôle et intéressant. Elle avait fait renaître au fond de lui un amour-propre disparu depuis des années. Dans ses yeux, il se sentait vivant, apprécié. Peut-être même aimé.

Souvent, en passant devant lui, les gens détournaient la tête, gênés. Lui, dérangeait leur conscience, eux faisaient comme s’il était invisible. Noémia, au contraire, prenait toujours le temps de s’arrêter, de lui parler, de lui sourire. Elle le traitait comme un être humain. Quand personne ne daignait lui accorder un regard et qu’il en venait à croire qu’il était évanescent, il pensait à elle. Son existence ne laisserait jamais indifférente son amie, il ne serait jamais transparent devant ses yeux... et il ne l’avait jamais été. Du moins jusqu’à aujourd’hui, où il n’existait plus pour personne. Mais peut-être qu’il ne méritait tout simplement pas d’exister pour quelqu’un ?

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