Chapitre 28

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Partie 3 - Adieux

26 janvier, 11h

Mia fixait le plafond. Elle le fixait depuis si longtemps qu'elle aurait pu décrire les yeux fermés la toile d'araignée tissée dans le coin. La jeune femme se tourna sur le côté. Le week-end s’écoulait sans qu’elle ne daigne quitter son lit. Ses pensées revenaient toujours à Tristan, l’enveloppant d’un mélange de joie et de tristesse. Les scènes se rejouaient les unes après les autres dans son esprit, et Noémia ne s’en lassait pas. De leurs retrouvailles jusqu’au départ du jeune homme, les mains dans les poches, elle revivait tout dans les moindres détails. De nouveau, elle savourait chacune de ses phrases, de ses mimiques, de ses intonations. Trois jours déjà. Elle se tourna de l’autre côté.

Étrangement, ses doutes s’atténuaient. La douceur dont Tristan faisait preuve avec elle effaçait les craintes de violence. Le fait qu’il se soit confié à elle la touchait. Elle voulait croire qu’il disait la vérité, y compris en matière de substances illicites. Peut-être qu’elle tomberait de haut, mais tant pis.

Était-ce cela être amoureuse ? Ressentir en permanence une peine douloureuse, mêlée d’espérance ? Est-ce qu’il éprouvait la même chose en pensant à elle ? Elle hésita à bouger encore, puis se remit sur le ventre, la tête dans le coussin. Pourquoi lui ? Aucun garçon n’avait déclenché de tels sentiments chez elle, auparavant. Sauf... Un visage juvénile lui revint et Mia sursauta. Nicolas. Ses yeux noisette, presque dorés, sa gueule d’ange et son nez parsemés d'éphélides. Non, lui ne compte pas ! Son estomac se souleva d’un coup. Noémia se redressa brusquement de peur de rendre son petit-déjeuner. Son pouls battait trop vite. Sa respiration déjà rapide devint haletante. Si elle ne se maîtrisait pas immédiatement, la crise d’angoisse serait inévitable.

Calme-toi. C’est fini. Il n’est plus là.

La panique l’envahissait, les images, ses pleurs étouffés, ses cris muets, la douleur, la peur.

Non, non, non.

De toutes ses forces, la jeune femme appliqua les techniques de relaxation tant de fois utilisées, tandis que les larmes débordaient de ses yeux. Les sanglots soulevèrent sa poitrine, de plus en plus violents. L’air cessa de pénétrer dans ses poumons.

Elle suffoquait.

Il lui fallut de longues minutes de respirations lentes, de visualisation positive et de volonté, avant que ses muscles ne commencent à se détendre. Elle continua à s’encourager mentalement plusieurs secondes encore, jusqu’à être sûre que la tempête était terminée. Tremblante, l’étudiante alluma le poste de musique et lança Bleeding Love. Se concentrer sur autre chose.

Le cauchemar disparaissait de nouveau dans les profondeurs de son passé. N’y pense plus. Mia essuya ses joues, se roula en boule et s’efforça d’imaginer les bras de Tristan autour de ses épaules.

Qu’adviendrait-il quand elle le reverrait ? Son absence du vendredi l’avait déçue et soulagée en même temps. Bien qu'elle ait considéré la question sous tous les angles, elle ne savait toujours pas comment elle devrait réagir. Tristan n’a probablement pas plus d’idée que moi... Cela expliquerait qu’il ne soit pas venu à leur rendez-vous habituel. Tous deux avaient besoin de faire le point et de réfléchir. La jeune fille soupira. Qui aurait pu la conseiller ?

Valentin la rabrouerait certainement et lui reprocherait son irresponsabilité. Un sourire étira ses lèvres lorsqu’elle imagina l’expression outrée que son cousin arborerait. Que lui dirait-il ensuite ? Quelles seraient ses suggestions ? Quatre coups brefs contre la porte la tirèrent de ses pensées. Quand on parle du loup...

— Entre, fit mollement Mia en s’asseyant.

Valentin ne se fit pas prier et s’approcha du lit, un peu étonné.

— Je croyais que tu dormais.

— Non.

Ben tu aurais pu venir petit-déjeuner avec nous, au lieu de faire la paria. Le jeune homme décida de garder sa remarque pour lui et opta pour l’amabilité, inutile de mettre sa cousine en rogne.

— Tu n’as pas faim ? Tu devrais quand même grignoter un truc.

— J’ai déjà mangé, avant que vous ne vous réveilliez, Jo et toi.

— Ah ?

En effet, Mia était coiffée et habillée. Depuis la fameuse soirée passée Dieu-seul-savait-où, elle paraissait en meilleure forme... mais restait muette comme une tombe chaque fois qu’il essayait d’obtenir des informations.

— Que voulais-tu ? s’enquit-elle.

Valentin eut un pincement au cœur. Une fois de plus, l’intuition qu’elle lui cachait quelque chose le tarabustait. Mia se confiait à lui depuis toujours et son changement de comportement lui était douloureux. Certes, il devait accepter qu’elle préserve son jardin secret, mais plus le temps passait, plus la conviction qu’il y avait autre chose grandissait. Il ne s’agissait pas de vie privée mais de confiance : Mia n’osait pas lui raconter. Mais pourquoi ?

  • Je vais faire des courses au Franprix, Joana veut encore faire un gâteau.

Noémia esquissa un sourire. Jo et ses gâteaux, une histoire d’amour passionnelle qui régalait leurs papilles depuis des années.

— Et j’aurais bien aimé que ma cousine préférée m’accompagne, vu qu’elle est déjà prête, compléta Valentin.

Ce matin, il percerait le mystère. Du même coup, il espérait comprendre les sautes d’humeur, les tristesses de la jeune femme, ainsi que l’air rêveur peint sur ses traits depuis quelques jours. Mais pour cela, il lui fallait attaquer en territoire neutre, plutôt que dans sa chambre.

Mia hésita une seconde puis acquiesça. Impossible de refuser une faveur demandée si gentiment, et prendre l’air lui changerait les idées. Peut-être même trouverait-elle des réponses à ses questions.

26 janvier, 11h10

Tristan sortit de l’église en même temps que les autres paroissiens. Température négative, mais temps splendide. Il s’en émerveilla. Le ciel lui semblait plus bleu et le soleil plus brillant. Un brin cliché, non ? le taquina une voix intérieure. Le jeune homme sourit en descendant les quelques marches du perron, puis s’engagea dans la rue adjacente. Régulièrement, il assistait à des messes le dimanche matin. Après s’être retrouvé dehors, il avait pris l’habitude d’aller dans les locaux du secours catholique pour se procurer de quoi améliorer son quotidien. Frappé par la foi de certains des bénévoles, il s’était mis à fréquenter les églises, surtout lors des cultes. Cela lui permettait de passer le temps au chaud, ou à peu près. Souvent, Tristan s’interrogeait : s’il existait réellement un Dieu d’amour, sa situation actuelle devrait être différente, Marc et sa mère vivants... Pourtant, il n’arrivait pas non plus à penser qu’il n’y avait rien, et observer ces gens rassemblés pour prier lui remontait le moral. Il y trouvait quelque chose de rassurant.

Tristan ralentit en arrivant devant une rôtisserie dont la queue s’allongeait sur le trottoir. L’odeur le fit saliver mais, ayant bien petit-déjeuné, il devrait attendre jusqu’au soir. De toute façon, il ne lui restait plus un centime. Le jeune homme continua son chemin, une expression sereine sur le visage. Aujourd’hui, peu lui importait. Il se sentait... heureux. Combien de mois, d’années, cela faisait-il ? La douceur de cette sensation oubliée le réchauffait. Sa météo interne était au beau fixe. Noémia l’avait amené sur un petit nuage duquel il ne comptait pas redescendre.

26 janvier, 11h30

Valentin et Mia sortirent du magasin. Dénicher les ingrédients demandés par Joana relevait du parcours du combattant : ils avaient cherché dans plusieurs supermarchés et se trouvaient désormais loin de la maison. Autour, les rues s’animaient de cette agitation paisible si caractéristique des dimanches matins : les mamies qui faisaient leur marché, les joggeurs, les parents qui se promenaient avec leurs enfants, les maîtres qui sortaient leur chien... Noémia aimait particulièrement cette ambiance tranquille et pleine de vie.

— Dis-moi, princesse, l’interrogea Valentin. Tu ne me fais plus confiance ?

En prononçant ses mots, il grimaça. Bon, peut-être pas si subtil que ça.

Noémia retint un petit rire. Ces derniers temps, Val finissait toujours par revenir sur le sujet. Il avait même tenu bon plus de temps qu’elle ne le prévoyait. Toutefois, son cousin manquait vraiment de finesse pour aborder les sujets épineux. Elle joua la carte de l’innocence.

— Si, pourquoi ?

— Parce que tu ne m’as toujours pas dit ce que tu m’aurais confié si tu me faisais confiance.

Cette fois, elle éclata de rire.

— Mais pourquoi penses-tu que je te cache quelque chose ? Tu te fais trop d’idées !

Devant le sourire convaincu de la jeune femme, Valentin comprit qu’il n’obtiendrait rien de cette discussion. Ce n’est que partie remise, ma belle. Après tout, rien ne pressait, puisque Mia semblait retrouver sa bonne humeur. Il s’engagea dans la direction opposée à leur appartement.

— On ne rentre pas ? s’étonna-t-elle.

Valentin prit un air de chien battu des plus enjôleurs.

— J’ai envie de marcher un peu, histoire de digérer le fait que tu ne veuilles plus me raconter tes secrets.

Leur dernier moment seul à seul commençait à remonter et la jeune femme lui emboîta le pas sans rechigner.

— Tu n’as qu’à me raconter les tiens, susurra-t-elle, espiègle. Je suis sûre qu’il y a plein de choses que je serai ravie d’apprendre !

— Tu es beaucoup trop petite pour ça !

Ils se défièrent du regard et Val se réjouit. Malgré ses bourdes et les cachotteries de Mia, leur complicité semblait être de retour.

26 janvier, 11h43

Tristan repéra le coin idéal. Près d’un carrefour, dans une zone passante avec peu de circulation : l’air resterait respirable, même assis à hauteur des pots d’échappement. Les gens paraissaient détendus, lui aussi. Il déposa le gobelet métallique qui lui servait de tirelire sur le sol et s’assit contre le mur. Après avoir marché une bonne partie de la nuit pour trouver un abri, il ne tenait pas à fatiguer ses muscles outre mesure.

Que pouvait bien faire Mia ? Demain, il la reverrait. Elle serait peut-être gênée ou intimidée, ou alors surexcitée, comme lorsqu’elle perdait aux blind tests. Le jeune homme sourit à ce souvenir. Il ne se sentait pas inquiet. Son amie l’avait accepté tel qu’il était. Devant elle, il pouvait être lui-même, sans se poser de questions, elle l’appréciait ainsi. Il suffirait qu’il se comporte naturellement. Si elle était mal-à-l’aise, il lui raconterait une bêtise ou une autre. Il ferait résonner son rire qu’il aimait tant, et sa gêne s’envolerait. Ce serait parfait.

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