Chapitre 27 (2/2)

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Noémia s’attendait à tout, sauf à cette réponse. Tristan avait déjà rencontré une fille comme elle dans les mêmes circonstances ? Une sensation désagréable lui serra le ventre, la faisant froncer les sourcils. De la jalousie. Les questions fusaient dans son esprit, sans qu’elle sache si elle voulait vraiment en connaître les réponses. Tristan ne lui devait rien, ils n’étaient même pas ensemble. Pourquoi alors se montrait-elle si possessive ?

  • Allons nous asseoir, dit Tristan.

Mia le suivit jusqu’au banc le plus proche, le visage fermé, ce que le jeune homme mit sur le compte de la déception qu’il lui causait. Autour d’eux, la place s’animait progressivement. Les gens commençaient à sortir des bureaux alentour pour aller déjeuner. Ici et là, des groupes traversaient entre les voitures, les conversations indistinctes se mêlaient aux bruits des moteurs. Tout était mouvant. Pourtant, avant de commencer son histoire, il devait trouver un élément fixe auquel se raccrocher : s’amarrer dans le présent pour n’être pas englouti par le passé. Ses yeux finirent par se poser sur Mia, unique stabilité dans son paysage. Le pompon de son écharpe reposait sur les genoux de la jeune femme. Il le choisit pour ancre et se lança.

  • C’était trois mois après la mort de ma mère, vers fin janvier. J’avais pris l’habitude d’aller à la distribution des repas des restos du cœur, vers Gare de l’Est. Je m'y rendais le soir, deux fois par semaine. J’ai rencontré une fille, là-bas. Elle faisait des études de médecine et du bénévolat sur son temps libre. On s’est tout de suite bien entendus.

Les images affluaient. Il se revoyait, le premier jour, où Nora l’avait accueilli et servi. L’entrain de la jeune femme l’avait très vite mis à l’aise, comme son sourire à toute épreuve et sa bienveillance. Un soir après l’autre, leur amitié se renforçait. À chaque rencontre, elle prenait du temps pour lui parler, n’hésitant pas à rester après la fermeture pour lui tenir compagnie. Au début, il avait cru à de la politesse, ou que son jeune âge l’apitoyait, mais il avait fini par se rendre compte qu’elle le faisait par plaisir.

  • Je venais exprès les jours où elle travaillait, presque plus pour la voir que pour les repas. Je n’allais vraiment pas bien à l’époque. Je vivais dehors depuis le début de l’été, la solitude me donnait des idées noires, sans parler de la drogue... Mais quand j’étais avec elle, j’oubliais tout. Sa présence me mettait du baume au cœur.

Un peu comme la tienne, en fait.

Durant cette période si difficile, Nora avait été sa bouée de sauvetage. Grâce à elle, il s'était accroché. Il lui en serait éternellement reconnaissant.

  • J’ai commencé à l’attendre devant le local, le soir. Elle me rejoignait après son service. Parfois, on allait se promener. D’autres fois, on restait juste assis sur un banc pendant des heures et on bavardait.

Les soirées interminables à se raconter leur vie, sans gêne ni malaise. Sa façon de lever les yeux au ciel quand il la taquinait. Leurs déambulations dans les rues de Paris. Le vent doux qui ébouriffait ses cheveux châtains. Puis cette balade, au parc des Buttes Chaumont, après laquelle il l’avait embrassée. Sa fuite, juste après, sous le coup de la gêne et de la surprise. Les excuses, la promesse de ne jamais recommencer. Et de nouveau les rires et les virées. Et la fête foraine, où, cette fois, c'était elle qui l'avait embrassé.

  • On est tombés amoureux. Elle m’a proposé de m’héberger pendant quelques temps. Au final, je suis resté quinze mois.

Ses yeux brillants quand elle cherchait à le convaincre de venir habiter chez elle. Son studio minuscule mais douillet. Leurs premières soirées, leurs premières nuits.

  • C’était beaucoup trop petit pour deux, mais elle m’a fait de la place. J’essayais de l’aider autant que je pouvais. J’enchaînais les petits boulots, mais je ne les gardais pas. On voulait prendre un logement plus grand, et puis il y avait d’autres frais. Finalement, elle a décidé d'arrêter le bénévolat et a été embauchée comme serveuse dans un café.

La voix de Tristan se fanait peu à peu.

Ses traits tirés quand elle rentrait à vingt-trois heures. La sonnerie du réveil de six heures les jours de révisions. Les larmes de fatigue après les gardes à l’hôpital qu’elle multipliait. Et enfin le CDI qu’il avait décroché. Leur joie.

  • J’ai fini par obtenir un vrai contrat. Psychologiquement, j’allais mieux. Elle a diminué ses horaires de travail et retrouvé un peu de temps pour étudier et s’occuper d’elle. Et moi, j’ai cru que j’allais réussir à m’en sortir…

Tristan marqua une pause. Malgré son visage baissé, Mia devina que sa lèvre inférieure tremblait.

  • Que s’est-il passé ? osa-t-elle au bout de plusieurs secondes.
  • J’ai déconné.

Comme toujours. Il soupira ostensiblement avant de se redresser. Près de deux ans plus tard, le remords le rongeait toujours autant. Il passa les doigts dans la mèche qui lui tombait sur le front pour essayer de se donner contenance.

  • Le job me plaisait pas mal, mon chef paraissait content de mon travail, mais j’étais instable. J’avais trop de haine en moi. Contre mon père, contre la société, contre moi-même. Une vraie bombe à retardement. Un jour, il y a eu un souci au boulot et... j’ai explosé. Je me suis fait virer.

Nora avait beau être un ange qui veillait sur lui, elle ne possédait pas le pouvoir de guérir ses blessures. Il fallait qu’il trouve lui-même la force de les panser puis de les laisser cicatriser, mais il lui avait fallu longtemps avant de le comprendre.

  • J’ai mis du temps à lui avouer. Elle n’a rien dit, ne m’a fait aucun reproche. De nouveau, elle a travaillé d’arrache-pied. Quand elle ne se trouvait pas à l’hôpital, elle étudiait, et quand elle n’étudiait pas, elle bossait au café.

L’épuisement. Les kilos en moins. Les notes sous la moyenne. Les yeux rougis derrière les sourires. Mais jamais aucune critique, jamais aucune plainte.

  • Elle me disait toujours que tout allait bien. Seulement je voyais qu'elle finirait tôt ou tard par s'effondrer. Physiquement, elle atteignait ses limites, psychologiquement, elle les avait dépassées depuis un moment. J’étais en train de la détruire, alors je l’ai quittée.

L’annonce, les suppliques, les sanglots, le départ. Et le vide. Immense.

Tristan regarda Mia. Pour la première fois, il racontait cette histoire à quelqu’un, signe qu’enfin la page se tournait. Un léger sourire éclaira sur son visage : il avait réussi à garder le recul nécessaire pour résister à la nostalgie.

Noémia s’interdit de laisser les larmes rouler sur ses joues. Elle détestait les histoires tristes, surtout celles qui parlaient d’amour.

  • Qu’as-tu fait ensuite ? s’enquit-elle.
  • J’ai vécu sur mes économies pendant un moment. Je vivotais à l’hôtel tout en continuant à chercher du boulot. Après, j’ai enchaîné les CDD courts, puis j’en ai trouvé des plus longs.
  • Et tu dormais toujours à l’hôtel ?
  • Je logeais dans des foyers à cette période. Ça a duré huit ou neuf mois, jusqu’en juin dernier. Après ça s’est de nouveau compliqué... mais on s’éloigne du sujet.

Tristan garda le silence un long moment avant de s’apercevoir de l’air triste arboré par sa voisine.

  • Ne fais pas cette tête, dit-il d’une voix douce.

Noémia fit l’effort de sourire.

  • Et ton ancienne petite amie, tu ne l’as jamais revue ?
  • Non. Elle habite probablement toujours au même endroit, mais je fais en sorte de ne pas la croiser. La connaissant, elle chercherait de nouveau à m’aider et l’histoire se répéterait. Je voudrais qu’elle soit heureuse, tu vois, et le mieux que je puisse faire pour ça, c’est de ne pas réapparaître dans sa vie.

La gorge de Mia se noua. Comme ses sentiments devaient être forts pour faire de tels sacrifices, jusqu’à retourner à la rue pour la préserver. Est-ce qu’un jour quelqu’un l’aimerait autant ?

  • Tu me fais penser à elle, reprit le jeune homme. Tu es gentille et généreuse. Et jolie.

Elle ne se formalisa pas de la comparaison et rougit, touchée par le compliment. Tristan tourna la tête et plongea ses prunelles dans les siennes.

  • Je ne veux pas te blesser, Mia. Je ne veux pas te faire le mal que je lui ai fait. Je ne referai pas l’erreur de m’engager alors que je m’en sors à peine. Tu ne mérites pas ça.

Noémia resta silencieuse. Le point de vue de Tristan était compréhensible, et elle ne s’opposerait pas à sa décision, même si cela la rendait profondément mélancolique.

D’un geste tranquille, il souleva son menton et caressa sa joue. Son regard se fit brûlant.

  • Mais ne te méprends pas. J’étais tout à fait sérieux en t’embrassant.

Les joues de la jeune femme se colorèrent, décrochant un dernier sourire à Tristan. Il attrapa son sac et se mit en route, apaisé. Un sentiment de liberté nouveau faisait battre son cœur et l’entraînait, peu lui importait où. Dans quelques jours, il reverrait Mia et les choses seraient sûrement différentes, mais ce n’était pas grave puisqu’elle savait.

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