Chapitre 23

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  • Où étais-tu passé depuis des jours ? murmura la jeune femme dans un souffle.

Le sentiment de culpabilité qui s’insinuait en lui l’empêcha de répondre. Un lourd silence s’immisça entre eux. Quelque chose vacilla dans le regard de Noémia, ce qui n’échappa pas à Tristan.

  • Tu…, elle recula d’un pas. Tu ne m’évitais pas, au moins ?

Sa voix avait tremblé. Jusqu’alors, elle s’interdisait d’évoquer cette hypothèse. Pourtant, devant le mutisme de son interlocuteur, ce doute revenait. La souffrance de Mia érafla le cœur du jeune homme.

  • Non, bien sûr que non, répondit-il en espérant que son sourire ait l’air sincère. J’ai eu quelques soucis ces derniers temps et...

Il n’acheva pas sa phrase, plein d’amertume.

Noémia sentit qu’il mentait. Qu’avait-elle bien pu faire qui lui ait déplu ? La jeune femme chercha frénétiquement dans ses souvenirs, sans succès. Le chagrin l’envahit, brutal. Elle acquiesça, avec un sourire tout aussi faux, et abrégea la conversation, incapable de faire semblant plus longtemps.

  • Bon, ben c’était cool de te revoir. À un de ces jours.

Elle tourna les talons, en essayant de paraître désinvolte. En fait, il ne voulait plus me voir... Sa tristesse lui sembla encore plus grande que cinq minutes auparavant. Elle se réprimanda : comment pouvait-elle comparer sa déception actuelle avec l’angoisse qui la tenaillait dix minutes plus tôt ? Après tout, elle venait de décider de passer à autre chose. Elle le ferait donc, avec la certitude qu’il allait bien en prime. De quoi te plains-tu ? Elle essuya ses joues d'un revers de manche et pressa le pas, un vide énorme à la place du cœur.

Planté au milieu du passage, abattu et écœuré par la façon dont il avait agi, Tristan resta figé cinq interminables secondes avant de réagir enfin.

Mia sentit qu’on la saisissait fermement par le poignet. Elle se retourna et plongea ses prunelles dans celles du jeune homme qui la retenait. Tristan sentit son courage s’envoler. Un instant, il avait cru pouvoir tout lui raconter : sa colère, ses passages à vide où il en voulait à tout le monde, et puis sa peur de la revoir et de ne pas savoir s’expliquer... Mais les mots s’envolaient. Il ne lui restait que ses yeux pour dévorer la jeune femme, son cœur qui tambourinait dans sa poitrine et sa main pour ne plus la laisser s’éloigner. Il resserra son emprise.

  • Pardonne-moi.

Ses doigts pressèrent encore la peau de son amie. Ne me laisse pas. Jamais il ne formulerait cette demande à haute voix, pourtant il aurait donné n’importe quoi pour qu’elle la lise dans son regard. J’ai besoin de toi. Tant qu’il ne l’avait pas revue, il avait réussi à oublier combien elle comptait pour lui ; mais maintenant qu’elle était là, à quelques centimètres de lui, tous les souvenirs dont elle faisait partie ressurgissaient. Les vrais, si peu nombreux, et les faux, inventés dans son désert de solitude. Ne pars pas.

Par un miracle qu’il ne s’expliqua pas, Noémia comprit.

  • Viens avec moi, décréta-t-elle.

Convaincue par la sincérité dans les yeux de Tristan, Mia l’attira vers la sortie. Un jour, sans doute, elle connaîtrait la raison de son absence, en attendant elle n’avait pas le cœur de lui refuser sa compagnie. Alors malgré la peine qu’il venait de lui causer, elle mit de côté l’inquiétude, la tristesse et les questions, pour laisser place à la suite.

22 janvier ,19h15

Installés dans une brasserie, ils se réchauffaient autour d’un café. Après quelques moments de gêne, leur entente naturelle et leur complicité resurgissaient. Ils discutèrent un bon moment de tout et de rien, Mia s’émerveillait de l’énergie que Tristan lui transmettait par sa simple présence. Il lui avait tant manqué.

  • Dis-moi, s’enquit-il. Pourquoi tu as choisi le droit ?

Mia esquissa un sourire timide. Comme d’’habitude, elle ne fournirait pas l’entièreté de l’explication. Elle se remémora l’avocate rencontrée à l’époque du collège. Une femme douce, compréhensive et attachante qui avait su trouver les mots pour la réconforter au milieu du cauchemar.

  • Je voudrais travailler dans une branche au service des plus jeunes. Être juge pour enfants, ou avocate dans ce domaine. J’aimerais bien pouvoir aider les enfants maltraités notamment.

Tristan se rembrunit, ce que Mia remarqua.

  • Ça va ? s’inquiéta-t-elle.
  • Oui...

Ils restèrent un moment en silence. Tristan ne semblait pas remarquer le regard soucieux de la jeune femme posé sur lui, pas plus que les secondes qui s’écoulaient sans un mot. Mia se mordit la lèvre. Qu’avait-elle bien pu dire qui le plonge dans des réflexions si profondes ?

  • En tous cas, c’est un bel objectif ! fit soudain Tristan, sortant de sa torpeur.

Mia acquiesça puis avala une gorgée de son cappuccino. Elle aurait aimé proposer à son ami de venir chez elle, mais craignait l’indélicatesse de Valentin. Son cerveau tournait à plein régime, lui soumettant diverses solutions. Elle finit par choisir la plus raisonnable.

  • Tu sais où tu vas dormir, ce soir ? demanda-t-elle de but en blanc.

Le jeune homme hésita, pris au dépourvu. Après le refus du SAMU social, il avait envisagé de dormir chez Camel, mais sans savoir si le propriétaire serait ivre ou l’appartement occupé par des filles, difficile de prendre cette décision.

  • Plus ou moins.

Elle décida de jouer cartes sur table.

  • Il y a un hôtel pas très loin. Je peux te payer la nuit.
  • C’est hors de question.

Son ton était sans appel. Noémia tortilla machinalement une de ses mèches. Elle s’attendait à la réponse et n’avait pas dit son dernier mot. D’une certaine façon, elle cherchait à s’épargner la crainte qu’il ne meure de froid, au moins pour cette nuit.

  • Pourquoi ?
  • Parce que. Je ne peux pas te laisser m’offrir ça. Tu en as déjà fait largement assez pour moi. En plus, je dois absolument récupérer des affaires chez quelqu’un ce soir.

Devait-elle insister ou renoncer ?

  • C’est vraiment gentil de ta part, Mia, mais je ne peux pas accepter. Et je vais devoir y aller.
  • D’accord.

Elle se leva et alla régler avant qu’il n’ajoute quoi que ce soit. Quand elle revint, il arborait un air gêné.

  • Tu n’étais pas obligée de m’inviter tu sais, soupira Tristan.
  • Si tu veux me faire plaisir, dis-moi « merci » et laisse-moi t’accompagner.

Elle lui sourit, vainquant ses dernières résistances. Il ne tenait pas du tout à ce que Mia rencontre Camel, mais il l’avait assez fait souffrir ces derniers jours pour ne pas en rajouter. Avec un peu de chance, elle ferait demi-tour avant qu’ils n’arrivent.

22 janvier, 20h35

Tristan souffla intérieurement. Mia le suivait toujours et l’appartement se profilait. Comment gérer la situation ? Elle ne devait surtout pas savoir ce qui se tramait à cet endroit, mais la laisser seule dans le hall pouvait s’avérer très dangereux.

Noémia marchait près du jeune homme, peu rassurée. Le quartier ne lui inspirait pas confiance. Elle avait accompagné Tristan sans se poser de questions, finalement elle aurait peut-être dû. Ils pénétrèrent dans l'un des HLM et montèrent deux étages.

  • Attends-moi là, j'en ai pour une seconde.

Elle hocha la tête, priant pour que Tristan ne s'éternise pas.

19 janvier, 20h42

  • Bonsoir ma belle, qu'est-ce que tu fais là ? fit une voix grasse juste derrière Mia.

La jeune femme sursauta et s'aplatit contre le mur pour laisser passer l'homme et les trois filles qui l'entouraient.

  • Heu, je… J'attends un ami.
  • Un ami ? Ici ?

L'homme rit, offrant à Mia la vision de ses dents jaunes émaillées de plombages. Sa barbe rousse et ses petits yeux perçants la firent frissonner. Les filles étaient toutes habillées comme pour sortir en boites de nuit, mais elle doutait que ce soit le cas.

  • Tu ne veux pas plutôt te joindre à nous ? susurra l'inconnu en faisant un pas vers elle.

Il ne se trouvait plus qu’à quelques centimètres, et une alarme se mit à hurler dans l’esprit de Mia. Elle s'efforça de garder son calme malgré la peur qui la gagnait.

  • Non merci, répondit-elle poliment en s’efforçant de paraître sereine.
  • Elle est avec moi.

Tristan. Mia soupira de soulagement. Il passa un bras par dessus son épaule et la poussa vers les escaliers. L’étudiante ne se fit pas prier.

  • On y va. Bonne soirée.

Il toisa Camel. Quel vautour ! Il n'aurait jamais dû laisser Mia seule, même trois minutes. Un sifflement admiratif et moqueur lui répondit.

  • Ben tu t'emmerdes pas en tous cas. Entre celle-ci et la petite blonde de l'autre soir !

Tristan ne s'abaissa pas à répondre et dévala les marches derrière Mia.

  • Qu'est-ce qu'il t'a dit ? s’inquiéta-t-il une fois en bas.
  • Rien, fit Mia en haussant les épaules, Du moins rien qui vaille la peine d'être répété.
  • Je suis désolé… J'aurais dû faire plus vite.
  • Tu n'y es pour rien. Tu le connais ?
  • Camel ? Un peu. Ce n'est franchement pas quelqu'un à fréquenter.

Ils gagnèrent la gare en silence. Tristan demeurait songeur. Où dormirait-il ? Inenvisageable dans ces conditions de rester chez le proxénète. Il allait raccompagner Mia puis il aviserait.

Noémia pensait aux dernières paroles de l’homme et aux sous-entendus concernant la « petite blonde ». L’idée que Tristan ait pu avoir une petite amie ne l’avait jamais effleurée. Pourtant, rien ne l’en empêchait. Il était beau et drôle et gentil et... Elle devait savoir.

  • C’était qui la fille dont il a parlé ? s’informa-t-elle l’air de rien.
  • Tu penses encore à ce qu’il a dit ? Sérieusement, ce ne sont que des bêtises.
  • Tu bottes en touche.

Elle avait dit ça en souriant, mais il perçut sa réelle curiosité.

  • Pourquoi ? Ça t’intéresse ? s’enquit-il d’un ton taquin.

Gênée, Mia détourna le regard en marmonnant que c’était « juste pour savoir » et monta dans le wagon immobilisé devant eux.

  • Il parlait de Lila, une fille que j’ai rencontrée récemment, mais c’est juste une amie.

Tristan l’observa du coin de l’œil, guettant sa réaction mais cette fois Noémia resta impassible.

Le train filait vers Paris, Mia fixait son reflet dans la vitre. Elle se rendait compte qu’elle ne connaissait rien de la vie de Tristan. Était-ce à cause de cette Lila qu’il n’avait plus donné de nouvelles pendant des jours ? Ou qu’il ne voulait plus la voir ?

  • Tu as l’air triste.

Mia sortit brusquement de sa rêverie.

  • Non, non, ça va ! J’étais juste pensive.
  • Tu mens très mal, tu sais, fit-il remarquer en fronçant légèrement les sourcils.
  • Oui, je sais. Mais ça va, je t’assure.

Il posa ses doigts sur la main gantée de Noémia en cherchant ce qui la rendait si songeuse. Camel lui avait-il dit quelque chose de déplaisant ? Ou alors elle était… jalouse ? Il s’amusa de cette pensée avant de la chasser. Beaucoup trop improbable.

  • Comment tu t’es retrouvé à la rue ?

Tristan sursauta. Mia le dévisageait. Ni pitié ni curiosité malsaine dans son regard. Elle lui avait demandé cela d’un ton neutre, sans se justifier ni s’excuser. Tôt ou tard, elle lui poserait la question, il s’en doutait. Cependant, il ne pensait pas que ce serait maintenant, entre deux stations de RER. Il n’était jamais vraiment prêt lorsqu’il s’agissait de raconter ces choses-là. D’un autre côté, comment aurait-il pu l’être ?

Le jeune homme prit une grande inspiration en s’interrogeant : avait-il vraiment le courage de se replonger dans le passé, ce soir, sans savoir où il dormirait ?

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