Chapitre 22

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17 janvier, 20h35

La neige tombait encore. Sept, huit, neuf jours. Mia mordilla un peu plus son ongle ras. Toujours pas traces de Tristan.

18 janvier, 18h45

Des jours qu’il n’avait pas croisé Mia. Il ne se souvenait même plus pourquoi il ne voulait plus la voir. Tristan continua de déambuler de rue en rue, désœuvré et désemparé. Un nouvel échec. Comme à chacun de ses passages à vide, submergé par la haine, il avait perdu les rênes de son existence. Une fois de plus, le cycle l’avait emporté. Le calme commençait tout juste à revenir dans son cœur, et la migraine, les souvenirs et la colère laissaient place à une vieille connaissance : la tristesse.

Le jeune homme s’assit à l’entrée d’une boulangerie, déposa son gobelet devant lui. Ces derniers temps, il se sentait particulièrement morose, las de son quotidien sans joie ni espoir. Toutefois, si le froid et l’ennui lui pesaient, le pire restait son profond sentiment de solitude. Sentiment que Noémia savait si bien effacer. La présence de la jeune femme l’éclairait, lui faisait un bien fou. Alors pourquoi l’avait-il fui ? Qu’est-ce qui lui avait pris ?

Tu sais où la trouver... Il refoula cette pensée, comme à chaque fois qu’elle se présentait. Au début, il en avait voulu à Mia. Pourquoi ? Tristan grinça des dents. Impossible de s’en rappeler. Ses accès de colère, en plus de lui faire commettre des actes irréfléchis, s’ensuivaient invariablement d’amnésie. Et maintenant ? Maintenant, il était trop tard pour retourner en arrière. S’il réapparaissait aujourd’hui, comment répondrait-il à ses questions ? Sans compter qu’ils ne vivaient pas dans le même monde. S’attacher serait une grossière erreur. Ce genre de relations se terminait mal, il en avait déjà fait l’amère expérience.

20 janvier, 20h14

Pas moyen de se concentrer. Mia leva les yeux de son cours d’histoire du droit, abattue. Installé sur le canapé, Valentin écoutait distraitement les informations.

« Le remaniement devrait donc avoir lieu demain. Mais revenons maintenant à cette vague de froid qui touche le Nord de la France depuis 4 jours. Les chutes de neige ont cessé mais les températures continuent de baisser. Deux personnes sans domicile ont été retrouvées mortes dans le bois de Vincennes aujourd’hui… »

  • Monte le son, ordonna-t-elle à son cousin en le rejoignant sur le sofa.

Noémia essaya de garder son calme, malgré l’angoisse qui enserrait son ventre : onze jours que Tristan ne donnait pas signe de vie. La réalité du reportage s'imposa à elle, ravivant sa peur. Sans même qu’elle s’en aperçoive, les larmes lui montèrent aux yeux.

Valentin passa le bras par-dessus l’épaule de Mia. Elle n’allait pas bien. Malgré ses efforts et ceux de Jo pour la divertir, leur cousine broyait du noir. Et s’il se retenait jusque là de la harceler de questions, sa patience atteignait ses limites.

  • Tu pleures ?
  • Non ! J’ai juste… pris un peu froid.

Pourquoi mentait-elle encore ? C’était tellement inutile. Il soupira et coupa le son.

  • Qu’est-ce que tu fais ?! J’écoutais ! s’indigna Mia.

Il ignora la remarque.

  • Qu’est-ce qui ne va pas ? Tu sais très bien que tu peux tout me dire.

Elle resta muette.

  • Depuis le Nouvel An tu es ailleurs, tu as souvent l’air triste. J’ai même l’impression que tu travailles moins. Ça ne te ressemble pas du tout…

Noémia décida de jouer franc jeu. Après tout, l’inquiétude de son cousin était légitime.

  • C’est vrai.
  • Tu as un problème à la fac ? Il y a quelqu’un qui t’embête ?

Une esquisse de sourire apparut sur son visage. Valentin la prenait toujours pour une enfant.

  • Non, non. Tout se passe bien.
  • Un souci avec tes copines ?
  • Non plus, ne t’inquiète pas, ça va, je t’assure.
  • Tu viens de me dire le contraire !
  • Je me fais du souci pour un ami, lâcha-t-elle à contrecœur. Mais tu ne peux rien y faire et moi non plus.
  • C’est Tristan ?

Il devinait trop facilement.

  • Oui.
  • Qu’est-ce qu’il a ?

Il dort dans la rue. Je ne l’ai pas vu depuis des jours et je me demande s’il n’est pas mort.

Une fois de plus, les mots se heurtèrent à ce sentiment inexplicable, mélange de peur et de honte à l’idée que les autres connaissent la vérité. Elle avait beau tourner la question dans tous les sens, la jeune fille ne comprenait pas la gêne qui la paralysait. Qu’il vive dans la rue ne rendait pas Tristan différent. Pourtant, elle n’y arrivait pas ; elle se trouvait incapable de leur dire que son ami était sans domicile.

  • Je ne sais pas. On ne se parle plus, finit par répondre Mia.
  • Et c’est ça qui t’inquiète ?
  • Non, enfin… Je me demande pourquoi il ne me donne pas de nouvelles, bredouilla-t-elle.

Valentin fronça les sourcils. Ce con a vraiment coupé les ponts sans la moindre explication ? Même lui se montrait plus respectueux que ça avec ses conquêtes.

  • Tu crois qu’il lui est arrivé quelque chose ?
  • J’en sais rien.
  • Vous vous êtes disputés ?
  • Non.
  • Il ne répond pas à tes textos ?

Elle se tut, préférant le mensonge par omission.

  • Tu veux que j’aille le voir ?

Cette fois, Mia sourit franchement. Valentin, fidèle protecteur, réglant ses comptes au garçon qui attristait sa petite cousine. Elle secoua la tête.

  • Laisse, ça va sûrement s’arranger.

Val la prit dans ses bras. Il n’avait pas commencé sur de bonnes bases avec Tristan, et s’il continuait à faire souffrir Mia de cette façon, cela risquait également de mal se terminer. À moins qu’il ne lui soit vraiment arrivé quelque chose ? Peut-être que Mia ne lui disait pas tout. Et si… ? Il repensa au journal télévisé et à sa brève rencontre avec l’ami de Noémia. Non, cette hypothèse était insensée. Pourtant, il ne pouvait pas totalement l’écarter de son esprit. Il réactiva le son du téléviseur et se promit d’ouvrir l’œil. Après tout, même sans jouer les détectives, il serait vite fixé sur le crédit à accorder à cette idée folle.

22 janvier, 18h55

  • Tu es sûre que tu ne veux pas rester un peu ? s’enquit Hélène.
  • Non, je préfère rentrer, je suis fatiguée, répondit Noémia en souriant.

Hélène soupira. Elle ne connaissait pas Mia depuis très longtemps, mais voyait bien que quelque chose la tracassait. Cependant, leur proximité n’était pas assez importante pour que la jeune fille se confiât et elle préféra ne pas insister.

Noémia dévala les escaliers et se retrouva dans la rue sombre. Nuit glaciale. Ses mains s’enfoncèrent plus profondément dans ses poches, tandis que Tristan réapparaissait dans son esprit. En deux mois, il avait chamboulé sa vie. Et si le froid l'avait tué ? L'idée l'obsédait. Non, il devait exister une autre explication à son absence. Peut-être un nouveau logement ou un boulot, des retrouvailles avec sa famille ? Elle se raccrocha à cette hypothèse, tout en la sachant illusoire.

Dans le métro, l’air plus doux l’autorisa à desserrer son écharpe. « Ressaisissez-vous Mlle Solman, cette copie n’est pas à votre image ». Les mots de sa professeure lui revinrent. À ce rythme, tu vas finir aux rattrapages…

Elle devait l’oublier et avancer. Elle devait l’oublier pour avancer. Mais comment y parvenir sans savoir ce qu’il lui était arrivé ?

22 janvier, 19h00

Tristan poursuivait ses déambulations dans le métro. Il marchait à contre-courant, d’un pas lent, et les gens l’évitaient en bougonnant. Après tout, quoi d’étonnant ? Comme toujours, il restait décalé, marginal, différent… Dérangeant pour les autres. S’il avait pu, il aurait été « comme tout le monde », mais le sort en avait voulu autrement. Ce soir, Tristan se sentait résigné. Dans ces moments-là, il se consolait en se disant qu’il pourrait être à la place de Lila, utilisé comme un objet, et il mesurait sa chance. Repenser à la jeune fille dont le visage commençait à s’estomper dans son esprit, lui redonna un peu de courage. Peut-être qu' un jour la roue tournerait.

*****

Je vais l’oublier.

Noémia prit sa décision. Le genre de choses qui lui arrivait parfois, comme ça, sans prévenir. D’un coup, elle savait, décidait ou comprenait, et tout devenait plus clair. Déjà, l’étau qui comprimait sa poitrine se desserrait, elle se sentait beaucoup mieux. Désormais, elle penserait à Tristan le soir et prierait pour qu’il aille bien, mais ce serait tout. Cela lui demanderait sûrement des efforts au début, mais il le fallait. Son existence devait reprendre son cours : elle ne pouvait pas laisser l’inquiétude lui ôter sa joie de vivre indéfiniment.

Le flot de ses pensées s’interrompit soudainement.

Tristan.

Elle s’arrêta d’avancer sans y croire. Elle aurait juré que c’était lui. La jeune fille fit volte face. Ne t’emballe pas, tu as pu te tromper. Le cœur battant à tout rompre, elle accéléra. Le rattraper, vite ! Mia se mit à courir, écartant sans ménagement les personnes sur son chemin. La foule se densifiait, ralentissant sa progression, mais ses foulées devenaient chaque fois plus légères, portées par l’espoir qu’elle n’avait pas rêvé.

  • Tristan !

Tristan se retourna. L’auteure de l’appel se trouvait à quelques mètres de lui. Entre eux, les passants étonnés s’écartèrent. Son regard se posa sur elle et une vague de sentiments mélangés déferla en lui. Ses joues rougies par le froid, ses yeux brillants, ses longs cheveux noirs qui s’échappaient de son bonnet en laine... Noémia. Que faisait-elle là ? Pendant quelques secondes, leurs yeux ne se quittèrent pas, puis elle s’élança vers lui.

Mia ne ralentit pas lorsque son visage s’écrasa contre son torse, le faisant chanceler sous la force de l’impact. Elle l’enlaça avec fougue, transformant son élan en énergie pour mieux le retenir. Toutes les larmes qu’elle enfouissait depuis des jours se mirent à couler le long de ses joues.

La surprise figea Tristan. Personne ne l’avait enlacé de cette façon depuis des années. Cela le bouleversa. Lorsque Noémia releva enfin la tête vers lui, il s’aperçut qu’elle pleurait. Et il réalisa. En quelques secondes, au milieu de cette station bondée, il comprit l’inquiétude qu’il lui avait causée et surtout, qu’elle tenait à lui bien plus qu’il ne le croyait.

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