Chapitre 21 (2/2)

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8 janvier, 6h50

Tristan se rendait d’un pas traînant vers la gare où il croisait Mia. L’inquiétude battait dans ses tempes, déjà la seconde phase se profilait dans son esprit. Il guettait son arrivée, anxieux. Souvent, cela démarrait par des flash visuels, parfois des sons. Ce fut plus subtil ce matin-là.

Une mère, une gifle, les sanglots de la fillette.

Il détourna prestement le regard de la scène qu’il venait de surprendre, mais c’était trop tard. Déjà les larmes de sa sœur s’imposaient à lui. Ils s’étaient engouffrés dans sa mémoire, balayant la digue de protection érigée par le jeune homme.

Les souvenirs

Les pleurs de Maïa, la mort, les cris de sa mère, les huissiers, les coups, le regard de Marc, l’odeur de l’alcool, les policiers, l’annonce, la peur.

Pleurs, mort, cris, huissiers, coups, Marc, alcool, policiers, annonce, peur.

Mort. Peur. Rue.

Tristan se laissa tomber sur le goudron, devant le Cora. Plus forte que jamais, la migraine pulsait. Déjà, le tourbillon des souvenirs l’engloutissait, rengaine incessante et violente. Il pria pour s’endormir avant que l’étape suivante ne survienne. Peut-être que s’il reprenait des forces, il saurait la gérer… Une larme de douleur et d’angoisse roula sur sa joue. La phase trois, synonyme de perte de contrôle. À chaque fois, il en avait fait les frais.

8 janvier, 7h45

Une fine bruine tombait sur le trottoir lorsque Mia sortit de la gare. Elle évita avec soin les plaques de verglas en essayant de se persuader que s’il n’était pas là, elle ne devait pas être triste. S’être parlés trois ou quatre fois ne les engageait pas, ils ne se devaient rien. Ses yeux se dirigèrent vers le supermarché et son cœur bondit. Un immense sourire éclaira son visage. Elle s’efforça de ne pas se mettre à courir, manqua de s’étaler en glissant, et atteignit enfin Tristan. Il somnolait.

Un soupir embué s’échappa des lèvres de la jeune fille, un peu déçue. Il va bien, c’est l’essentiel. Elle s’accroupit devant lui et le dévisagea longuement, sans la moindre attention pour le regard des passants qui pesait dans son dos. La jeune femme observa le teint pâle de Tristan, sa barbe naissante. Par endroit, sa peau semblait sèche et un peu irritée. Il est beau, quand même. Dieu qu’elle pouvait être niaise ! L’idée de le réveiller la titilla, mais elle y renonça : c’était peut-être ses premières heures de sommeil depuis longtemps. Noémia écrivit quelques lignes sur un post-it, le glissa dans la poche de la parka de Tristan, puis s’éloigna sans un bruit, le cœur plein de tendresse.

Avant de revenir sur ses pas. L’Arlequin ! Après avoir enfoui la sucrerie auprès du post-it, elle dévisagea Tristan un instant encore. Au pire, elle prendrait le bus suivant.

Mais si, tu peux le faire… Le pouls palpitant, la jeune fille se pencha vers lui et déposa un baiser sur sa joue piquante. Mia enfouit les mains dans ses poches, un sourire satisfait aux lèvres, et s’éloigna d’un pas rapide sans accorder d’intérêt aux visages incrédules autour d’elle.

Tristan ouvrit les yeux et posa une main sur sa joue. Avait-il rêvé ? Il se redressa brusquement et jeta un regard circulaire à ce qui l’entourait. Ses yeux s'attachèrent à une silhouette familière qui disparaissait au coin de la rue. Je l’ai encore ratée... Dans sa poche, le contact de ses doigts avec un petit objet rond et plastifié attira son attention. Un bonbon ? Pourtant il avait mangé celui de Mia la veille, en cherchant où s’abriter. Il le sortit, sans y croire, avec le mot qui l’accompagnait.

« Je n’ai pas voulu te réveiller, tu avais l’air si paisible ! Je t’ai attendu avant-hier soir et hier matin, mais tu devais avoir de bonnes raisons de ne pas être là. J’espère qu’on pourra discuter ce soir ! En attendant, je te laisse un Arlequin. Bonne journée,
Mia »

Elle surgit sans prévenir.

Quand le terrain avait été bien préparé, par la migraine et les souvenirs, elle bondissait, inarrêtable, fidèle à sa caractéristique première : être imprévisible. Surgir des tréfonds de l’âme ou du passé, envahir le cœur et tout le corps. Le noircir.

La colère

Tristan froissa le post-it, honteux et humilié qu’elle l’ait vu en pareille situation. Encore plus qu’elle ait eu le temps de lui écrire avant qu’il ne se réveille.

Un message gentil, bien sûr. Trop gentil. Cela aurait presque pu être de la pitié. C’en était sans doute, d’ailleurs. Quelqu’un avait-il un jour ressenti autre chose à son égard ? Non. Il écrasa encore la boulette entre ses doigts. Mia exerçait trop d’influence sur lui. Un désastre. Pourquoi accordait-il autant d’importance à cette fille qui n’avait pas besoin de lui, alors qu’il ne faisait rien pour Lila ? Cela n’avait aucun sens. Pas plus que la vie dans cette société pourrie jusqu’à la moelle. Comment avait-il pu se laisser toucher, croire encore ? Pourtant, il savait les gens infidèles ! Ils se détournaient au moment où on espérait leur aide, et Noémia ne ferait pas exception à la règle.

Dommage collatéral des mois entiers passés à la rue, la colère s’installait en lui, sans que Tristan ne la maitrisât. Des pensées de plus en plus noires l’animaient, anéantissant les derniers lambeaux de réflexion cohérente. Baigné dans ce flot de rancœur, incapable de faire machine arrière, il laissa la rage qu’il retenait prisonnière déferler dans son esprit. Contre la vie, la société et les hommes. Contre l’injustice du monde.

Il se leva et marcha des heures durant, incapable de raisonner correctement. Noémia était trop gentille, trop attachante, trop chanceuse, trop parfaite. Son amertume se tourna vers elle. Il erra encore et encore. Mia ne connaissait rien. Rien de son existence, rien des affres de son histoire, rien de sa violence qui, tel un tsunami, pouvait tout ravager en un instant. Petite fille sage, inconsciente des réalités du monde ; prétentieuse ou naïve au point de croire qu’elle pourrait l’approcher.

La nuit tomba et il prit une décision : il ne la reverrait plus.

14 janvier, 21h00

Un, deux, trois, quatre, cinq, six. Mia referma son agenda dans un claquement sec. Six jours sans nouvelles de Tristan. D'un pas lourd, elle s'approcha de la fenêtre. Dehors, un épais manteau blanc recouvrait trottoirs et voitures. Sa lèvre se mit à trembloter. Et je fais comment, moi, sans savoir si tu vas bien ?

15 janvier, 18h59

Parfait. Génoise moelleuse à souhait, cuisson impeccable. Joana retira le couteau du gâteau au moment où Valentin entrait dans la cuisine. Elle jeta un regard à son frère. Le front barré d’une ride, il s’assit en soupirant bruyamment. Adopter une attitude caricaturale, de sorte que le monde entier connaisse son humeur d’un coup d’œil. Cent pour cent Val.

Joana versa de l’eau chaude dans deux tasses, choisit le thé préféré de son frère et lui apporta l’infusion avant d’aller préparer la sienne. Le silence s’étira quelques instants encore avant que Val ne se décide à parler.

  • Je m’inquiète pour Mia.

Évidemment, pour qui d’autre t’inquiéterais-tu ?

  • Elle ne va vraiment pas fort en ce moment, poursuivit-il.
  • J’ai remarqué.

Son frère tordit ses mains en un geste nerveux.

  • Elle ne dit rien et elle a l’air triste. Tout le temps. Je ne sais pas quoi faire.

Valentin leva des yeux suppliants vers elle, Jo se mordit la joue. Et pourquoi connaîtrait-elle la solution miracle ? Elle réfléchit à des mots rassurants.

  • Je comprends que tu te fasses du souci, mais à ta place je ne me torturerais pas l’esprit. S’il lui était arrivé quelque chose de grave, je crois qu’on l’aurait senti et qu’elle nous l’aurait dit. À mon avis, là, il s’agit juste de sa vie privée.

Son frère grimaça. Admettre que Mia eût des secrets pour lui semblait lui coûter. Il faudra bien que tu t’y fasses. La jeune femme avala sa boisson et s’approcha de Valentin. D’une main, elle caressa sa joue et contre toute attente, il ne la repoussa pas. Jo frémit.

  • Le mieux que tu puisses faire, c’est de lui changer les idées. Sortie, ciné, jeux… Je ne pense pas qu’on puisse faire beaucoup plus.

Le regard affligé de Valentin se planta dans le sien et l’étudiante serra les dents. Au creux de son ventre, elle sentit réapparaître le sentiment si douloureux qu’elle s’efforçait chaque jour d’enfouir et d’oublier. Un mélange d’envie et d’amertume, de nostalgie mélancolique et de tristesse qui l’habitait depuis des années. Précisément depuis le moment où Mia était entrée dans leur vie, prenant du même coup sa place dans le cœur de Valentin. Ce jour-là, elle cessait d’être la petite sœur adorée et cajolée ; Val reportait toute son attention sur la nouvelle venue, fragile et perdue, qu’il se devait de protéger. Depuis longtemps, elle ne comptait plus le nombre de cadeaux offerts à leur cousine, toutes les fois où Val l’avait défendue dans la cour de récré ou s’était plié en quatre pour Noémia.

Année après année, Valentin et Mia avaient construit une relation particulière et unique, dont elle se sentait exclue depuis le début. Enfant, elle tentait d’attirer l’attention de son grand frère en l’embêtant, mais au lieu d’obtenir de l’intérêt, elle ne faisait qu’engendrer des disputes. Alors elle avait choisi de s’éloigner pour se préserver. Des trois, c’était la solitaire, celle qui restait en retrait, se débrouillait sans personne. La première année de son emménagement à Paris, seule avec Valentin, elle s’était sentie revivre : sans Mia pour accaparer son frère, il semblait se préoccuper d’elle à nouveau. Puis, une fois leur cousine avec eux, elle était redevenue évanescente aux yeux de Val.

Étrangement, elle n'en voulait pas à Mia. Certes, il arrivait que la jeune femme l'énerve mais cela ne durait pas. Noémia comptait énormément pour elle et Joana mettait un point d’honneur à ce que la jalousie qui la consumait ne ternisse pas leur amitié, mais la plaie se rouvrait. Ses nausées quand Val appelait Mia « Princesse » à tout bout de champ, quand il l’embrassait systématiquement matin et soir alors qu’il se contentait d’un vague « salut » à son égard, ou se lovait invariablement contre elle quand ils regardaient la télé… Pour un peu, elle aurait cru être l’amoureuse transie condamnée à tenir la chandelle.

Joana serra les dents. Oublie ça, ce n’est pas le moment. Tôt ou tard, cette souffrance déborderait. Elle la hurlerait à son frère qui ne la voyait pas, ou faisait semblant de ne pas la voir, et cela ferait sûrement des dégâts au sein de leur « trio », mais tant pis. En attendant, elle supportait ce sentiment d’abandon en silence.

  • Oui, tu as sans doute raison, souffla Valentin.

Le jeune homme esquissa un sourire, puis reporta son attention sur sa tasse. Jo était de bon conseil, comme toujours. Il but une gorgée de son thé, appréciant l’attention de sa sœur. De tout temps, elle avait été sa seule confidente, bien plus à même de garder ses secrets et de le conseiller que ses meilleurs amis. Avec elle, pas besoin de grandes déclarations ou de montagnes de câlins : leur complicité résidait dans les discussions, les sorties, les fous rires… et les disputes qu’ils partageaient depuis leur enfance. Il tenait énormément à leur relation simple et authentique et savait qu’ils pourraient toujours compter l’un sur l’autre. J’ai vraiment une petite sœur parfaite.

Il ne lui restait qu’à trouver la meilleure manière de divertir Mia.

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