Chapitre 18

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DEUXIEME PARTIE - Connaissance

6 janvier, 7h56

Si je ne le croise pas aujourd’hui, c’est qu’il ne veut plus me voir… ou qu’il lui est arrivé quelque chose. Mia chassa cette idée et descendit de la rame avec empressement. Elle reprenait les cours dans quelques heures, mais pour la première fois de sa vie, elle s’en moquait. Les derniers chamboulements de sa routine la préoccupaient bien plus.

L’idée de revoir Tristan l’excitait et l’inquiétait tout à la fois. Ne résistant pas à l’appel de la coquetterie, elle s’était préparée avec soin pendant de longues minutes, pourtant elle savait ce comportement vain. Même à supposer qu’ils se croisent, elle aurait finalement passé plus de temps à se maquiller qu’à lui parler. Pathétique et tellement superficiel. Noémia sortit de la gare, avança en scrutant chaque recoin de la place et son cœur bondit. Elle plissa les yeux pour mieux voir et un large sourire fendit son visage. C’était bien lui, appuyé contre le mur du supermarché. Le soulagement l’envahit avant que l’appréhension ne la reprenne. Allez ! L’étudiante serra dans sa poche les deux bonbons Arlequin qu’elle avait pris soin d’y glisser, s’arma de courage et pressa le pas.

Six jours qu’il l’attendait. Tristan espérait de tout son cœur qu’elle viendrait aujourd’hui : elle n’avait pas d’excuses, c’était la rentrée. Réveil à cinq heures, toilette minutieuse dans des sanitaires publiques à six, installation devant le Cora une demi-heure plus tard. Son cœur battait au rythme de l’espérance, il ne lui restait qu’à patienter. Le jeune homme guettait l’arrivée de Noémia, se levant à chaque fois qu’il croyait discerner sa silhouette. C’était sans doute un détail, mais il ne voulait plus qu’elle le voie comme ça, par terre, abattu. Trop humiliant.

À force de passer des jours entiers debout et immobile, il avait fini par se résoudre à rester au sol. Les premiers temps, il ne s’asseyait que l’après-midi ou le soir, quand il n’en pouvait vraiment plus. Toutefois, après quelques mois, l’espoir que sa situation s’améliore s’était envolé. À quoi bon rester encore debout et se fatiguer, puisqu’il faudrait recommencer le lendemain ? Il ne se sentait pas vraiment moins endurant, mais il était usé, et bien qu’il luttât contre les « pour quoi faire ? » et autres « ça sert à rien... », ceux-ci ponctuaient de plus en plus souvent ses pensées. Alors il s’était fait à l’idée de passer la journée aux pieds des gens : c’était moins pénible.

Et puis, Noémia. L'air de rien, elle avait un peu coloré le gris de son quotidien. Comme le Petit Prince qui attendait chaque jour son renard, il espérait son passage les matins et les soirs de semaine. Ce n’était presque rien, mais il en possédait si peu, des choses auxquelles se raccrocher. Ensuite, cette invitation surprise. Pendant quelques heures, la redécouverte d’autres sentiments que la peur, la honte, la tristesse et le dégoût. Une soirée parsemée de rires, douce parenthèse d’amitié. Mia avait fait remonter des souvenirs oubliés, pour peupler ses journées trop vides, et fait surgir des rêves, pour égayer ses nuits trop courtes. Cette nouvelle amie lui offrait un peu de sa chaleur, et vu le temps qu’il faisait, il ne la refuserait pas.

Tristan la repéra dès sa sortie de la gare. Son pouls accéléra et il s’efforça de remuer ses orteils pour calmer son impatience. La tension qui l’agitait augmentait à chaque pas de la jeune femme. Sauraient-ils quoi se dire ?

  • Salut, lui dit-il avec un sourire.
  • Salut ! répondit Mia d’une voix enjouée.

Il voulut lui faire la bise, mais interrompit son geste en s’apercevant qu’elle s’était immobilisée à plusieurs centimètres de lui. Qu’est-ce que tu croyais ? persifla une voix dans son esprit. Il la fit taire en engageant la conversation.

  • Tu vas bien ?
  • Oui et toi ?
  • Oui, on a vu pire.

Noémia l’admira. La situation qu’il vivait lui semblait si difficile, et pourtant, lui ne s’en plaignait pas et faisait même preuve d’un certain recul. Comme au Nouvel An, cela la frappait. La jeune femme jeta un œil à sa montre pour se donner contenance.

  • Bon ben, il va falloir que j’y aille. Ça m’a fait super plaisir de te voir… assura-t-elle.
  • Moi aussi. Vraiment beaucoup.

Et sans doute bien plus que tu l’imagines, compléta-t-il mentalement.

Elle sortit les deux arlequins de sa poche et lui en tendit un.

  • Si tu n’aimes pas ça, tu me le laisses, il trouvera preneur, lança-t-elle avec un clin d’œil.
  • Quand j’étais petit et que je surprenais les bêtises de mon frère, il achetait mon silence grâce à des Arlequin, rigola-t-il doucement. Alors si tu crois que je vais te laisser partir avec !

Il attrapa le bonbon et le rangea au fond de sa poche, tandis qu’elle déballait le sien.

  • Merci.

Il fit un pas vers elle et déposa un baiser sur sa joue.

  • À ce soir ?

Il avait retrouvé durant un instant sa voix grave et sûre et le ventre de Mia se noua. Incapable de soutenir le regard perçant de Tristan, elle baissa les paupières.

  • À ce soir, répondit-elle d’une petite voix.

Elle tourna les talons avant qu’il ne la voie devenir pivoine.

6 janvier, 17h50

Une « bonne » journée. Tristan jeta un œil à la pièce où il se trouvait et s’assura qu’il n’y oubliait rien. Il se massa la nuque en s’étirant, réjoui à l’idée de retrouver Mia. Oui, j’ai passé une bonne journée. Depuis bien longtemps il ne qualifiait plus ses journées de « mauvaises » : elles étaient monotones et souvent tristes, toutefois leur attribuer une qualification négative ne pouvait que les alourdir. Mais s’il ne se lamentait que rarement, il n’était pas prompt non plus à dire qu’il coulait des jours heureux. Cependant, aujourd’hui avait été différent. L’Arlequin de Mia semblait agir comme un talisman contre la morosité, tout lui avait paru plus facile en le serrant contre sa paume. Peut-être un peu bateau, mais efficace.

Dépêche-toi si tu veux être à l’heure. Le jeune homme attrapa son sac posé sur le carrelage fêlé de l'appartement, et se dirigea vers la porte.

  • Tristan !

Il se retourna. Camel se tenait derrière lui. Plus dans sa première jeunesse, l’homme se distinguait par son absence de rasage et sa saleté, malgré la présence d’une douche dans le logement. Un frisson parcourut l’échine de Tristan. Ce personnage lui fichait la frousse.

  • J’ai un truc à te proposer pour ce soir.

Tristan fronça les sourcils, méfiant.

  • Un copain veut qu'on aille boire un coup à Gare du Nord, vers dix-neuf heures, annonça son hôte en allumant une cigarette. Je lui ai demandé si je pouvais t’emmener : il est d’accord. Je sais que tu manges pas beaucoup ces temps-ci et vu qu’il invite…

Il ne savait toujours pas que penser de Camel. Devait-il le ranger parmi la vermine de l’humanité ou le remercier de sa prévenance à son égard ? Le paradoxe de cet individu le perturbait. Après leur rencontre, six mois plus tôt, tout était allé très vite : la proposition de Camel de l’héberger pour un temps, son « installation » chez lui, malgré le quartier glauque et le lieu insalubre : toujours mieux que la rue. Visiblement, Camel l’appréciait. Pourquoi ? Excellente question. D’autant que l’homme était loin d’être un ange.

Tristan réfléchit rapidement. Ils mettraient bien quarante minutes à se rendre au lieu du rendez-vous. Accepter signifiait renoncer à Mia, mais en refusant il vexerait à coup sûr son interlocuteur. Les conséquences pouvaient s'avérer fâcheuses. Il serra la mâchoire. Les « copains » de Camel étaient des plus douteux, les bars dans lesquels ils « buvaient un coup » également. Ce n’était pas pour rien qu’il avait décidé de quitter l’appartement au bout de quelques semaines, ne revenant y passer la nuit qu’en dernier recours. Tristan tenta sa chance.

  • C’est super sympa. Tu me donnes l’adresse ? On peut s’y rejoindre.
  • Mmh non, je te connais. Tu vas te perdre ou arriver en retard. Il va nous faire entrer dans un endroit spécial, je préfère que tu sois avec moi.

De pire en pire. Dans quoi s’était-il fourré ? Il soupira intérieurement et se laissa tomber sur le canapé dont les coutures lâchaient. Il ne lui restait plus qu’à attendre.

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