Chapitre 16

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3 janvier, 14h35

Noémia laissa tomber ses achats sur la table de la cuisine, fatiguée. Quelle idée d’aller jusqu’au Cora pour faire tes courses, aussi ! Elle se servit un verre d’eau qu’elle avala d’une traite, puis le reposa dans un soupir. Elle avait espéré voir Tristan, mais à sa grande déception, il n’était pas là, ni contre le mur, ni aux alentours de la place. La jeune femme déballa ses paquets, d’une humeur maussade. Non seulement son ami lui manquait, mais l’ambiance dans l’appartement ne l’aidait pas à se sentir mieux. Si, en apparence, tout semblait être rentré dans l’ordre avec Val, ils ne s’étaient pas vraiment réconciliés... L’arrivée de sa cousine la tira de ses pensées.

  • Valentin est là ?
  • Non, il avait rendez-vous avec une certaine Louison, déclara Joana en attrapant une pomme. Tu as bien acheté la poudre d’amande pour mes financiers ?

Une moue exaspérée traversa le visage de Mia. S’amuser. Val ne savait faire que cela. Avait-il déjà eu une copine sérieuse ? En était-il seulement capable ?

  • Youhouuu ! Tu as acheté la poudre d’amande ?

Noémia revint brusquement à la réalité.

  • Heu, je ne sais plus. Regarde.
  • Je l’avais mise sur ta liste pourtant…
  • Je l’ai oubliée.

Joana soupira. Sa cousine ne tenait pas la forme ces derniers jours.

  • Qu’est-ce qui ne va pas, Mia ?

Son interlocutrice prit une longue inspiration, ouvrit la bouche, puis souffla avant de hausser les épaules. Bon, ce n’est pas gagné.

  • Écoute, je sais que Val a abusé l’autre fois mais…
  • Je n’ai pas envie d’en discuter.

Joana ne s’en offusqua pas. Son intuition lui soufflait que Valentin ne constituait pas l’unique préoccupation de sa cousine. Elle hésita, sentant qu’elle essuierait sans doute une remarque acerbe.

  • Vous êtes juste amis, Tristan et toi ? s’informa-t-elle d’un ton posé.

Le rouge monta aux joues de Mia, mais Joana l'observait avec bienveillance et elle n’eut pas le cœur de lui dire que cela ne la regardait pas.

  • Oui.
  • Et c’est ça qui te rend triste ? Tu aimerais plus ?

Mia déglutit avec peine. À plusieurs reprises, elle avait songé à se confier à Joana, mais dès qu'elle y pensait une sensation de gêne s’immisçait au creux de son thorax. La question qu'elle s'était posée sur la balançoire revenait : assumerait-elle une amitié avec un SDF ? La réponse qu'elle découvrait la laissait mal à l'aise. Bien qu’elle estimât beaucoup Tristan, elle avait honte d’avouer à ses proches qu’il était sans domicile. Que diraient-ils ? Que penseraient-ils ? Mais arrête ! On se moque de leur avis, ce n’est pas parce qu’il vit dehors que tu n’as pas le droit de l’apprécier !

Joana l’encouragea du regard et, un instant, Mia crut pouvoir lui raconter, pourtant les mots ne franchirent pas ses lèvres. Malgré elle, Mia dut se rendre à l'évidence : elle se trouvait incapable d'assumer cette amitié « différente ».

  • C’est plus compliqué que ça.
  • Donc il te plaît ?

La jeune femme se mordit la lèvre. Même en oubliant le problème de la rue, Tristan ne s’intéresserait jamais à elle. Pendant la soirée, la façon dont il la regardait lui avait donné un espoir, très vite effacé par la réalité : « Personne ne peut t’aimer ». Elle ne se souvenait plus lequel de ses camarades le lui avait affirmé, encore et encore, jusqu'à ce qu'elle l'enregistre. Au fond, elle n'y croyait pas, mais trop d'évènements avaient corroboré cette phrase pour que le doute ne subsiste pas.

  • Ce n’est pas vraiment la question, souffla-t-elle.
  • Bien sûr que si !
  • Je ne pense pas qu’il puisse m’aimer.
  • Et pourquoi, donc ? l’interrogea Joana en fronçant les sourcils.

Sa cousine baissa la tête et Jo sentit qu’elle s'aventurait en terrain glissant. De temps à autre, il arrivait que Noémia lui dise ce genre de choses, avant de changer de sujet ou de s'éclipser. Joana pinça les lèvres. Cette fois, tu vas t'expliquer, ma petite Mia.

  • Pourquoi est-ce qu’il ne pourrait pas t’aimer ? Donne moi un seul argument valable.
  • En général, les gens ne m’aiment pas.

Joana leva les yeux au ciel.

  • Tu penses vraiment la connerie que tu viens de dire ? Valentin, moi, tes pare…
  • Mes parents ?

La voix de Noémia se brisa et un lourd silence s’abattit dans la cuisine. Les ongles de Joana s'enfoncèrent sur le plan de travail. Elle observa les épaules de sa colocataire s'agiter de tremblements incontrôlables. Pour le tact, elle repasserait. Mia se leva d’un coup, la chaise vacilla.

  • Tu veux qu’on parle de mes parents ? Les seules personnes au monde censées m’aimer inconditionnellement ?!

Une souffrance sombre, mêlée de colère émanait de Mia. Elle emplissait la pièce, vague immense prête à déferler.

  • ILS M’ONT ABANDONNÉE !

Joana soutint le regard larmoyant de sa cousine. Elle s’approcha d'un pas lent et attrapa sa main. Un câlin aurait été plus efficace pour calmer les sanglots de Mia, mais parler lui semblait indispensable.

  • Ce n’est pas parce que tes parents biologiques t’ont placée à l’orphelinat qu’ils ne t’aimaient pas. C’est peut-être même la plus belle preuve d’amour qu’ils t’aient donnée.

Un éclat rageur passa dans les yeux de Noémia.

  • Tu n’en sais rien ! Personne n’en sait rien !
  • C’est vrai, mais on peut leur laisser le bénéfice du doute.

Le bénéfice du doute ? Mia s’efforça de respirer profondément. Elle repensa au rêve qu’elle faisait depuis son enfance. Souvent, elle imaginait qu’il s’agissait du jour où sa génitrice l’avait déposée au couvent où elle avait grandi. Les suppliques et les plaintes entendues dans le songe lui retournaient le cœur. S’il s’agissait vraiment des adieux de sa mère biologique, Joana avait raison : cette femme l’avait aimée. Seulement, impossible d’en être certaine.

Les bras de sa cousine se refermèrent autour d’elle et Mia se laissa aller à leur douceur. Tout se mélangeait dans sa tête : les remarques de ses camarades de collège, ses peurs et ses espoirs, les paroles réconfortantes de Joana, celles de ses amies, l’amour de ses parents adoptifs et l’abandon de ceux qui l’avaient vue naître. Où se trouvait la vérité ?

Elle se dégagea avec délicatesse.

  • Désolée de m’être énervée, murmura-t-elle.

Jo secoua ses mèches châtains avec un air contrit. Mia aurait dû trouver un psy à Paris, continuer les séances. Quant à son frère et elle, ils auraient dû savoir comment l'aider à se libérer de ses inquiétudes quotidiennes, depuis le temps. Mais non, ils se retrouvaient encore et toujours démunis. Joana essuya une goutte salée perdue sur la pommette de sa cousine. Était-ce se dédouaner de ses responsabilités que d'espérer que Tristan améliore l'équilibre de Mia ?

  • Je vais aller me reposer, conclut Mia.

La jeune femme sortit et rejoignit sa chambre. Un mot l’attendait sur son lit, accompagné d’un mini stylo incrusté de fausses pierres.

« Si les bêtises que j’ai dites ne nous brouillaient pas pour 3 ans, ça serait vraiment cool… Passe me voir ce soir, stp. »

Style typique de Valentin. Sa haute estime de lui-même transparaissait dans le message, mais Mia ne put s’empêcher de sourire : la présence du « s’il te plaît » ainsi que du cadeau témoignait des efforts déployés.

Depuis l'oreiller, Soucette semblait l'observer. Noémia s’assit sur la couette et se saisit du doudou qui lui rappelait la Thaïlande. En quelques secondes, le film de sa vie se redéroula sous ses yeux.

L’orphelinat et la chaleur. Les jeux, les rires, la solitude à l’heure de se coucher. Soucette, collée contre sa poitrine les soirs d’orage.

Les visites du couple français. Pas méchants, mais incompréhensibles.

L’annonce dans le bureau de la directrice. Partir avec eux ? En France ? C’est où la France ?

L’inquiétude.

Le départ avec ces deux inconnus. Les pleurs. Les peurs.

La magie du voyage en avion.

La nouvelle maison. La barrière de la langue.

Le petit garçon blond et ses pitreries, sa petite sœur et ses livres de fées.

Son sixième anniversaire, le premier dans une vraie famille. La fête grandiose.

Noémia prit le stylo et le sortit de l’emballage plastifié. C’était le genre de présent que Valentin lui faisait à son arrivée en France. Il avait deviné que cela la toucherait. Depuis leur enfance, Val lui vouait une grande affection. Enfant puis adolescent, il lui rendait visite aussi souvent que possible, lui offrait de petits cadeaux et l’emmenait se promener. Très vite, il était devenu l’un de ses repères et sa présence indéfectible l’avait soutenue maintes fois. Mia fit tourner l’objet entre ses mains et esquissa un sourire. Elle n’allait pas bouder éternellement.

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