Chapitre 3 (2/2)

7 minutes de lecture

13 décembre, 9h50

Comme à chaque fois qu’il passait près de cette église, Tristan se fit attentif aux personnes qui l’entouraient. Bien que la probabilité soit minime, il espérait toujours. Quelques mètres plus loin, il s'arrêta. Assis contre le mur de l’église, deux punks à chien l’observaient. Le cœur battant, il s’approcha d’eux et un large sourire fendit son visage.

  • Tristan ! s’exclama l’homme. Ça fait longtemps !
  • Six mois, répondit-il d’une voix enjouée.

Le jeune homme s’installa avec eux. Clac lui donna une accolade, l’air ravi. Crête blonde, piercing anneau dans le nez, tatoué jusqu’aux joues et habituelle bonne humeur : il n’avait pas changé. Près de lui, un lévrier et un dogue allemand sommeillaient. Tristan leur jeta un œil méfiant avant de se pencher vers la compagne de Clac.

  • Salut Jym, dit-il en lui faisant la bise. Comment tu vas ?
  • Ça va et toi ? On était à Reims ces dernières semaines.

Tristan écouta le récit de leur pérégrination, qui se révéla, sans surprise, plein de rebondissements. À peine majeur, le couple avait décidé de partir sur les routes. Envies de libertés, désaccords avec la société et leurs parents, rêves d’aventures : ils expliquaient à qui voulait l’entendre les raisons de leur départ. Sept ans plus tard, toujours amoureux, ils ne regrettaient rien. Ce mode de vie leur convenait parfaitement.

L’un des chiens jappa et vint se nicher contre son maître. Tristan eut un léger mouvement de recul qui n’échappa pas à Jym.

  • Tu as toujours peur de ces adorables bêtes ? se moqua-t-elle.

Elle pencha la tête et les perles rouges et vertes qui ornaient ses impressionnantes locks noires s'entrechoquèrent. Le jeune homme lui jeta un regard amusé. Sa peau mate contrastait avec ses vêtements amples aux couleurs de l’arc-en-ciel. Jym était à l’image de sa tenue, joyeuse et colorée.

  • Je ne crois pas que ça puisse changer.
  • Les chiens méchants, c’est rare, tu sais.
  • Celui qui m’a envoyé à l’hôpital avec un bout de mollet en moins m’a passé l’envie de vérifier tes dires, s’esclaffa-t-il.

La jeune femme le poussa du coude, amusée, puis attrapa une pomme dans son sac et la lui tendit. Ils discutèrent encore longtemps dans une ambiance détendue.

  • Vous repartez quand ? osa Tristan après un silence.

Clac arbora une mine embêtée.

  • Ce soir.
  • Déjà ?
  • On est là depuis une semaine. Paris, c’est pas accueillant l’hiver. On ira vers Toulouse.

Tristan soupira. Il connaissait bien la douleur des adieux. Trois ans plus tôt, il rencontrait Clac et Jym, exactement au même endroit. Si leur apparence l’avait un peu effrayé au début, il s’était vite aperçu de leur grande générosité. À l’époque, ils se voyaient tous les jours ou presque. En repartant, quelques mois plus tard,le couple avait promis de revenir et de rester derrière l’église. Comme ça, Tristan les retrouverait facilement. Depuis, ils tenaient parole.

  • Tu sais que tu peux venir avec nous, hein ?

L’éternelle proposition de Jym. Il sourit, et comme à chaque fois, songea à accepter. Son existence ne serait pas pire qu’ici, alors pourquoi s’entêtait-il à refuser ? La crainte de s’immiscer entre eux ? Celle de quitter une ville qu’il connaissait ? De laisser les quelques repères qu’il avait fini par trouver ? Savoir à peu près où dormir, connaître les restaurants où récupérer des restes, les douches publiques et divers bons plans, tout cela ne pesait rien comparé à leur compagnie. Pourtant il ne se sentait pas la force de partir. À croire que l'inconnu lui faisait peur. Comme un vieux ancré dans ses tristes habitudes. Clac tapa sur son épaule et le secoua avec douceur.

  • La prochaine fois tu te décideras ! Si tu hésites, c’est que c’est pas encore le moment ! Carpe Diem, mon pote.

Les lèvres de Tristan s’étirèrent timidement. Profiter du jour présent. Clac avait raison, mieux valait savourer leur présence. Il aurait tout le temps de s’inquiéter plus tard.

14 décembre, 18h30

« Un sourire coûte moins cher que l’électricité, mais donne autant de lumière. » L'Abbé Pierre.

Ce soir encore, Mia se dirigeait vers lui, les yeux rivés au sol, le cœur battant. Elle cherchait toujours quoi ajouter à l’habituel « bonsoir », tout en sachant qu’elle ne trouverait pas. Dans vingt mètres, elle l’atteindrait. En attendant, elle gardait les yeux fixés sur le goudron. Pourquoi avait-elle si peur de croiser son regard avant d’arriver devant lui ? L’étudiante soupira. Au fond, elle redoutait ce qu’il penserait s’il la voyait l’observer de loin. Entre regarder un mendiant depuis le bout de la rue et le regarder dans les yeux en le saluant, il y avait un monde. D’un autre côté, elle se forçait à faire comme si elle ne le voyait pas…

Noémia releva la tête, faisant fi de sa timidité et de sa gêne. Ses prunelles se posèrent sur le jeune homme au moment où il se levait. Elle l’observa s’étirer et dégourdir ses jambes, les siennes flageolèrent. Grand. Plus grand qu’elle. Tu croyais quoi, la plupart des hommes mesurent plus d’un mètre soixante-deux ! Elle se sentit bête, et ralentit jusqu’à se trouver presque à l’arrêt. Le voir debout changeait tout ; soudainement, il n’était plus la même personne. Ok, un être humain peut se tenir à l’horizontale, la verticale ou entre les deux, ça ne change rien. Allez. Elle s’intima d’avancer, et finit par arriver à son niveau. Il l’observait, une expression avenante sur le visage et Mia se sentit rougir. Devoir lever les yeux pour croiser les siens la perturbait, modifiait sa perception des choses, sa perception de lui.

  • Bonjour, dit-il.

La politesse surpassa l’embarras et elle répondit d’une petite voix. Un peu plus grand que Valentin, mince mais pas maigre, brun. Le genre d’homme à son goût. Malgré ses cernes et sa peau blafarde, elle le trouva beau. Mais à quoi tu penses, Mia ?! Avec un sourire mécanique, elle continua sa route d’un pas rapide, sans admettre qu’il s’agissait d’une fuite. Une bosse sur le trottoir la fit trébucher et elle manqua de s’étaler. Autour, les gens la dévisageaient. Et s’il l’avait vue ?! Une chaleur étouffante envahit tout son corps, du creux de son ventre jusqu'à ses mains moites. La jeune fille hésita à se retourner mais préféra rester dans l'ignorance. Deux longues inspirations et quelques enjambées plus tard, son pouls retrouvait un rythme à peu près normal. Qu’est-ce qui lui prenait ? Un instant, une idée saugrenue lui était apparue, y repenser lui donna le vertige. Bien qu’elle ne veuille pas l’entendre, l’honnêteté hurlait à ses oreilles. Par ce simple changement de position, le regard qu’elle portait sur lui s'était transformé. De jeune sans-abri, il avait revêtu le statut de jeune homme, avec tout ce que cela lui conférait. Elle chassa ses pensées inconvenantes. On ne trouvait pas un SDF intéressant, du moins pas de cette façon-là. Bientôt ce serait quoi ? Sexy ? Et pourquoi pas, il a bien le droit de l’être. Non, non, non, non. Les remarques se répondaient sans qu’elle n’ait le moindre contrôle dessus, lui donnant le tournis. Noémia s’empressa de se convaincre que la fatigue lui jouait des tours, qu’elle aurait oublié demain. Après tout, elle n’était même pas obligée de le revoir. Tout allait bien. Les seuls problèmes qu’elle rencontrait se trouvaient dans sa tête, uniquement dans sa tête. Elle continua d’avancer, pressée par le désir de se réfugier auprès de ses cousins et d’effacer ces dernières minutes derrière leurs bavardages.

Cependant, l’idée impudente ne s’effaçait pas, comme une vérité inscrite à l’encre indélébile.

Il pourrait lui plaire.

17 décembre, 18h45

Assise sur le banc, Noémia faisait face à la gare. Aujourd'hui, son « ami du Cora », comme elle l’appelait, brillait par son absence. Bizarrement, il lui manquait un peu. L’habitude de le croiser quotidiennement s’était installée si vite... Malgré l’émoi qui l’agitait trois jours plus tôt, Mia avait été incapable de ne pas retourner le voir. À son grand soulagement, il se tenait toujours assis à son passage, et les pensées dérangeantes qui fusaient en sa présence demeuraient gérables. Cela n’empêchait pas la jeune fille de s’interroger. À une exception près, qu’elle préférait largement oublier, aucun garçon n’avait jamais éveillé son intérêt. Alors pourquoi perdait-elle ses moyens face à lui ? Alors que dans le même temps, l’envie de lui parler, de rester à ses côtés la taraudait. La jeune fille porta un ongle à la bouche et le mordilla, crispée. Rho, tu avais arrêté !

Sa trop grande timidité compliquait déjà assez les choses avec les personnes qu’elle côtoyait habituellement, pourquoi fallait-il qu’elle se sente attirée par un garçon qui vivait dans la rue ? Attirée. Son visage s’empourpra légèrement. Le mot la mit très mal-à-l’aise. Pourtant, elle venait bien de le prononcer mentalement. Elle n'était déjà pas capable de savoir si elle assumerait une amitié, et elle parlait d'attirance ? Dans quoi tu te laisses embarquer ? Sa mère lui répétait toujours qu’il fallait mettre des « gardes-fous » avant de s’enliser dans les relations dangereuses ou malsaines. Peut-être devrait-elle changer de chemin ? S’interdire de songer à lui ? Fuir avant de s’attacher ? Aucun risque, elle ne s’attacherait pas à un SDF, pas envisageable. Un rire moqueur résonna dans son crâne. Dans tous les cas, pour s’attacher il faudrait le connaître, et cela n’arriverait pas. Tu sais que tu penses à lui vingt fois par jour ? Et puis, ce n'était pas une relation dangereuse. D'ailleurs, ce n'était même pas une relation.

Mia secoua ses mèches brunes et se concentra sur sa respiration. Une séance de son passe-temps favori s’imposait.

Tu devrais te méfier, ce n'est pas forcément un saint.

La jeune femme ignora l'avertissement de l'ange dans son esprit. Ce garçon lui semblait si gentil. Cette réflexion revenait chaque fois dans son esprit. Réflexion un peu naïve peut-être, mais elle appelait ça la « présomption de bienveillance ». Cette dernière se rapportait tant à celui qui présumait qu’à l’objet de présomption. Le principe lui plaisait beaucoup.

Elle calma peu à peu son esprit, s’apaisa et commença l’exercice. Il lui ferait le plus grand bien.

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