Chapitre 14

8 minutes de lecture

1er janvier, 10 h 59

Place de la gare. Nora et lui dansent. Des halos fantomatiques les entourent. Il regarde Nora, elle ressemble à Mia. Puis elle recule. Son hurlement strident retentit. Elle s’enfuit. Il crie son nom, seuls des borborygmes distordent le silence. Elle a disparu. Des dizaines de miroirs l’encerclent. Il découvre son reflet. De longs poils noirs sur tout son corps. Il est singe.

Un filet de liquide froid coulant le long de son cou tira Tristan de son cauchemar. Son sang se glaça. Non... Au mieux, c’était de l’eau, au pire quelqu’un lui urinait dessus. Certaines bandes utilisaient ce moyen pour réveiller leurs victimes dans les squats où il passait souvent la nuit ces derniers mois. Il se crispa, terrorisé. Il ne supporterait pas un nouveau passage à tabac.

Le flux s’intensifia. Le jeune homme resta immobile un instant encore, inspira puis bloqua sa respiration. Agir vite. D’un bond, il se redressa, attrapa le poignet de Val, lui infligea une torsion aussi violente que subite. Son agresseur ne put retenir un cri. Tristan le saisit au col.

  • Woaaaaaah ! On se calme !

Une jeune femme s’interposa, les yeux écarquillés.

Et Tristan réalisa. Il ne se trouvait pas dans un hall d’immeuble miteux, mais dans un salon tranquille. L’invitation de Mia, la soirée, la proposition de dormir chez elle. Ses souvenirs revinrent d’un coup. Il dévisagea les autres occupants de la pièce et comprit combien sa réaction était disproportionnée. Son estomac se serra, Mia lui en voudrait.

  • Je suis désolé, murmura-t-il en lâchant Valentin.
  • T’es un grand malade ! s’écria le jeune homme, éberlué. C’était juste une blague !

Il massa son poignet douloureux tandis que Tristan gardait un silence gêné. La lumière s’alluma.

  • C’est quoi le problème ?

Les trois visages se tournèrent dans un parfait ensemble vers l’arrivante. Le regard de Noémia se posa tour à tour sur le verre brisé, puis sur le tee-shirt trempé de Tristan et enfin sur la main de son cousin.

  • Le problème c’est qu’en plus de n’avoir aucun sens de l’humour, ton copain a le sang un peu chaud, assena Valentin.

Tristan ne se défendit pas. Il n’osait pas la regarder en face, terriblement mal-à-l’aise vis-à-vis de la jeune femme. La veille, elle l’avait accueilli avec tant de gentillesse et lui violentait son cousin... Il finit par lever les yeux et croisa son regard incrédule et déçu. Elle était adorable dans son pyjama rayé, avec sa queue de cheval haute et ses pantoufles licornes. Sa honte redoubla.

  • Bon, Valentin, va te recoucher, je vais nettoyer tes bêtises, décréta Joana avec une expression navrée.

Valentin s’exécuta sans broncher… jusqu’à apercevoir son pull et son pantalon pliés sur l’un des fauteuils. Il lui semblait bien que le tee-shirt blanc du squatteur ressemblait au sien. C’étaient ses affaires ! Il se tourna vers sa cousine sans y croire :

  • Parce qu'en plus, tu lui as passé mes fringues ?! C’est quoi ce délire ?

Mia sentit qu’elle s’énervait. Elle le foudroya du regard, consternée, avant de soupirer :

  • Je vais préparer le petit déjeuner.

1er Janvier, 11h10

  • Tu as besoin d’aide ? s’enquit Tristan en entrant dans la cuisine.

Fatiguée et contrariée, Noémia secoua la tête. Elle devinait les faits mais refusait d'y penser. Le souvenir de la pommette tuméfiée et du coquard de Tristan la hantait. Durant la soirée, elle avait oublié, bercée par la douceur et l' attention de son ami. Seulement peut-être que le vrai Tristan était celui du réveil. Certes, Val l’avait cherché, mais pourquoi une telle agressivité en retour ? De l’eau ne tuait personne ! Et si sa réaction traduisait sa vraie nature ? Qu’il se révélait violent, voire dangereux ?

Tristan perçut sa distance et s’éloigna, profondément malheureux. C’était la seule chose qu’il voulait à tout prix éviter : froisser son hôtesse. Il s’enferma dans la salle de bain, prit une douche rapide, remit ses vêtements en essayant de leur donner un aspect correct. Il soupira en constatant son teint pâle et ses yeux tristes dans le miroir. Malgré tout, cette nuit lui avait fait du bien. Courage. Il lui suffisait de sortir, remercier Mia et s’en aller. Avec un peu de chance, l’autre idiot serait encore dans sa chambre. Malheureusement pour lui, Valentin et les filles étaient déjà attablés lorsqu’il arriva à la cuisine.

  • Qu’est-ce qu’on te sert ? lui demanda gentiment Joana.
  • Heu, je ne…
  • Du thé ?

À l'intonation de Noémia, Tristan comprit qu’il valait mieux obtempérer. À contrecœur, il s’assit à côté d’elle. Le sentiment de n’être pas à sa place ressurgissait, cependant il ne pouvait pas partir maintenant sans paraître impoli. Essaye de faire bonne figure. Après quelques minutes de silence, Val engagea la conversation :

  • Bon, et à part les sports de combats, tu fais quoi dans la vie ?

Tristan serra les dents face à la deuxième chose qu’il désirait éviter : les questions. De plus, le ton en apparence jovial de Valentin ne lui plaisait pas du tout.

  • Je suis en vacances, là. Donc, je sors et je dors. Quand on me laisse dormir, rétorqua-t-il un brin provocateur.

Valentin fronça les sourcils, Joana sourit.

  • Tu as raison, ne parlons pas de cours ! On ne s’est même pas présentés. Je m’appelle Joana. Lui, c’est Valentin, mon frère. Il est passablement stupide, mais pas méchant. Et toi ?
  • Moi, c’est Tristan, répondit le jeune homme, un peu rassuré par la sympathie dénuée de rancœur que lui témoignait Jo.

Il but son thé d’un trait, croqua une bouchée de son toast et avala presque sans mâcher.

Valentin étalait la confiture sur son pain tout en observant le comportement de leur invité. Il paraissait pressé de leur fausser compagnie. Pourquoi ? Son petit tour était bien trop inoffensif pour l’expliquer. D’ailleurs, Mia agissait de manière tout aussi étrange. En temps normal, elle ne se serait pas privée de le traiter d’imbécile suite à l'affaire du verre d’eau. Mais non, elle restait silencieuse. Elle ne les avait même pas présentés ! Quelque chose cloche chez ce mec.

  • Et sinon, tu es étudiant ?
  • Oui, je suis en master de lettres, à la Sorbonne. Et vous ?

Pas une seconde d’hésitation, résultat du temps passé à se rêver une autre vie. Tristan espérait juste qu’aucun d’entre eux ne suive cette formation. Il jeta un coup d’œil à Mia. Concentrée sur son bol de corn-flakes, elle n’avait pas cillé.

  • J'aurai mon diplôme d’ingénieur en juin, dit Valentin en le toisant avec fermeté.
  • Pour ça il faudrait que tu te décides à bosser, répliqua sa soeur. Moi, je suis à Sciences Po'.

Tristan lui lança un regard chaleureux. Il préférait de loin Joana à son frère, qui respirait la suffisance. Il se leva sans attendre la question suivante.

  • Bon, je ne vais pas vous déranger plus longtemps. C’est très gentil de m’avoir offert le petit déjeuner.
  • Tu n’as presque rien pris, remarqua Valentin. Tu peux rester, tu ne nous déranges pas du tout.

Tristan ne manqua pas la légère insistance sur le "du tout" et se raidit. C’est quoi son problème avec moi ? À chacune de ses interventions, Val lui devenait un peu plus antipathique. Son intuition lui soufflait de se méfier.

  • C’est gentil, mais il est presque midi, je préfère y aller.

Il s’avança vers la porte, se demandant si Mia le suivrait. Elle se taisait depuis l’incident. Ni questions ni reproches. Rien. Il n’aurait même pas eu l’opportunité de s’expliquer... Est-ce qu’elle lui en voulait ? Regrettait-elle de l’avoir invité, finalement ? Il enfonça ses incisives dans le bout de sa langue, comme il le faisait chaque fois qu’un chagrin trop fort apparaissait.

  • Hé mec ! l’apostropha Val, une pointe de condescendance dans la voix. À l’occasion fait un tour chez Célio, tes habits ont l’air d’avoir un peu trop vécu.

La remarque coupa la respiration de Tristan. Il s’efforça de retenir les larmes qui lui montaient aux yeux, hors de question de donner à ce salaud le plaisir de le voir pleurer. Il sortit de la cuisine sans répondre, essayant de ne pas avoir l’air de s’enfuir, mais le mal était fait. Valentin avait piétiné le peu de fierté qu’il lui restait. Les émotions se mélangeaient, prenant chacune leur tour le dessus. D’abord la honte, puis la colère et enfin le dégoût. Il détestait ressentir une telle haine en lui, mais n’arrivait pas à ne pas l’abhorrer. Ce type est une pourriture.

Noémia n’en croyait pas ses oreilles. Son cœur cognait férocement dans sa poitrine. Comment avait-il pu dire ça ? Elle aimait plus que tout son cousin mais là, il dépassait les bornes. Elle se leva et lui jeta un regard où brillaient les larmes d’une colère difficilement contenue. Lorsqu'elle retrouva Tristan sur le palier, il arborait un visage inexpressif et venait d’appeler l’ascenseur.

  • Je suis désolée, s’excusa-t-elle en fixant ses pieds.

Tristan la dévisagea avec tendresse. Il eut envie de soulever son menton, de jurer que ce n’était pas grave et de la prendre dans ses bras. Son pull doré tombait sur son jean gris, les manches trop longues couvraient ses mains qui se tortillaient l'une contre l'autre. Aussi charmante que son cousin est détestable. Cependant Valentin avait raison : il portait des vieux vêtements sales. Mieux valait qu'il ne la touche pas.

  • C’est moi qui suis désolé, pour…

Il ne trouva pas le courage de finir sa phrase, rongé par la culpabilité. Il aurait voulu lui présenter ses excuses pour son réflexe brutal et son mensonge ; lui dire qu’il regrettait que cette matinée désastreuse ait évincé la magie de la soirée. Mais…

Noémia secoua ses boucles brunes, comprenant que ni lui ni elle ne trouveraient les mots pour rattraper la situation. Son coeur se serrait à l'idée de le laisser partir. Où irait-il par ce froid ? Le savait-il lui-même ? Il va errer dehors et toi tu ne fais rien... Mais pouvait-elle vraiment le retenir ? Tristan monta dans l’ascenseur et plaça son pied contre la porte.

  • Encore merci, dit-il simplement.

Il chercha l’éclat brûlant dans les prunelles de Mia sans le trouver. Pourtant, il avait besoin de cette étincelle de magie avant de retourner dans le froid. Il persévéra encore un instant, en vain. Peut-être l’avait-il rêvé ?

  • Et, pour ce que Val a dit, je…
  • T’inquiète.
  • Non, mais… Ne le prends pas personnellement. Il… Il est con, acheva-t-elle amèrement.

Prononcer cette phrase creuse, sans le moindre sens, la soulagea. Même si elle était trop maladroite pour bien l’exprimer, il devait savoir qu’elle ne cautionnait pas les dires de son cousin. Elle espéra qu’il aurait compris.

Un sourire triste étira les lèvres du jeune homme. Bien qu’il n’eut aucune envie d’en reparler, il apprécia l’attention. Allez, va-t-en maintenant, les nuits de Nouvel An ne sont pas éternelles. Tristan s'arma de courage. Du revers de la main, il effleura la joue de Noémia puis laissa la porte se refermer.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 7 versions.

Recommandations

Salt Penry
Hello les Scribies! N'hésitez surtout pas à critiquer les chapitres qui passeront par ici.
Ce sont les sales petits récalcitrants qui m'oppressent le citron !
Incohérences, manque de réalisme, parfois même manque cruel d'inspiration/imagination etc... Alors si quelque chose vous titille la pupille : grattez le en commentaire, vous pouvez y aller !
Je finirai bien par avoir leur peau à ces satanés chapitres que j'ai dû écrire avec mes pieds et que je n'arrive pas à corriger de façon à me sentir satisfait du résultat -__-
Pardon par avance pour la gêne occasionnée : OMG les fautes !! La honte intergalactique !!
137
194
1231
167
Alessya Monk
Je voulais me lancer dans le roman policier. Je ne sais pas trop où je vais, j'espère que mes personnages sauront me guider.
59
114
184
48
Défi
Éric Gélard
Histoire fantastique écrite en cette nuit d'Halloween 2019, en réponse au défi "Appartement 13", lancé par Pierre d'Âme ☺
15
11
21
8

Vous aimez lire Yaëlle ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à Scribay !
Sur Scribay, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de Scribay !
0